M. Brodin haussa les épaules:

--Le printemps, le printemps!... Probablement que si c'était pour

aller à ton _Théâtre-Libre_ ou à ton autre théâtre, ton

théâtre--comment appelles-tu cela?--ton théâtre de l'_œuvre_, oui,

probablement que tu en viendrais à bout du printemps, que tu ferais un

effort... Mais non, tu t'ennuies au Français, c'est bien simple.... Tu

t'ennuies en famille!... Nous t'ennuyons, quoi!... De mon temps,

quand mon père m'offrait de...

--Oh! grand-père, je t'en prie! interrompit Charlie d'un ton excédé.

--C'est bon, c'est bon! fit M. Brodin. C'est cela!... Je t'assomme,

n'est-ce pas?... Les parents, père et mère, la famille, des

rengaines?... Oui, va, je sais ce que tu penses...

Mme Lahonce entrait toute pâle, avec cette figure blanchie, apprêtée,

réparée des femmes qui ont pleuré--et où la poudre cache mal les

meurtrissantes morsures des larmes.

--Croirais-tu que Charlie ne vient pas au théâtre! s'écria Brodin en

se tournant vers elle.

Puis, comme Hélène ne répondait pas, affectait d'arranger

studieusement, devant une glace, la dentelle-bordure de son corsage

ouvert, M. Brodin s'adressa à Lahonce:

--Au moins, vous, Pierre, vous nous accompagnez? Vous ne nous lâchez

pas?...

Lahonce grommela de derrière son journal:

--Oui, oui, je viendrai... pendant un acte ou deux... je viendrai!...

Le maître d'hôtel annonçait que Madame était servie, et l'on passa

dans la salle à manger.

* * * * *

Le dîner fut plus morose, plus silencieux que de coutume.

M. Brodin, sous le coup de la colère que lui avait causée Charlie,

semblait, par ses grimaces rageuses, mâchonner, en même temps que les

aliments, des réflexions au goût amer et vénéneux. Lahonce, qui

formait le projet de s'échapper vers dix heures et de finir la soirée

chez Warner, ne disait rien, se contentait de songer, entre les

services, à sa maîtresse, aux alezans récemment achetés, à certains

changements qu'exigeaient les harnais. Et quant à Charlie, quant à Mme

Lahonce dont les affectueux et gais propos remplissaient toujours

d'habitude, fût-ce à mi-voix, les intervalles fréquents de la boiteuse

causerie des repas,--ils se taisaient, ils ne se parlaient qu'à

eux-mêmes, ils détournaient vivement la tête quand, par hasard, leurs

regards se croisaient, se surprenaient à s'épier, à vouloir déchiffrer

ce que chacun pensait derrière la trompeuse transparence des

prunelles. Alors Charlie, instinctivement, dirigeait les yeux vers son

père, le fixait âprement, inspectait un à un tous ses traits, tous les

détails connus de sa physionomie, comme pour y découvrir peut-être les

défauts repoussants, les raisons de sa disgrâce, tout ce qui avait

fait qu'on cessât de l'aimer.

--Ah çà! s'exclama Lahonce, apercevant soudain ces coups d'œil

scrutateurs. Ah çà! Charlie, qu'est-ce que tu as à me regarder?

Quoi?... Qu'est-ce que j'ai?... J'ai une tache?...

Et, plissant la ride grasse de son double menton, il inspectait

l'ovale intact de son plastron luisant comme de la porcelaine.

--Mais non! protesta Charlie avec un sursaut... Non, je t'assure, je

te regardais en rêvant... sans savoir...

Le dîner était achevé. On rentra dans le hall pour le café. Puis

Charlie, sa tasse bue, s'avança au-devant de Mme Lahonce qui

redescendait, toute fanfreluchée, toute légère et l'aspect plus

d'autrefois, plus «marquise» encore, sous sa vaste houppelande Watteau

en soie claire et ses dentelles blanches mêlées à ses cheveux blancs.

--Bonsoir, maman! dit-il en lui donnant sur le front un baiser lent et

appuyé.

Il sentait contre lui la poitrine de sa mère qui se gonflait d'un

soupir sanglotant.

--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon Charlie! chuchota Mme Lahonce.

Les mains agrafées à ses épaules, elle l'étreignait, l'embrassait, le

visage de profil, les paupières baissées; elle l'embrassait de toute

son énergie défaillante, espérant exprimer, par ces caresses muettes,

sa gratitude d'avoir été absoute et sa crainte inavouée d'un retour de

mépris.

--Allons, Hélène! appela M. Brodin... Viens donc!... La voiture nous

attend...

Mme Lahonce s'enhardit, d'un élan, à subir franchement le regard de

Charlie, à lui montrer de face ses grands yeux éplorés; et, comme une

prière, une espèce de supplication où elle eût, peureusement, pour

tout imploré grâce, elle murmura en soupirant derechef:

--Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon pauvre enfant!...

Elle sortait sans se retourner. Il y eut sous la voûte un grondement

onduleux de voiture qui s'éloigne. Et Charlie, resté seul, monta, à

petits pas, dans son cabinet de travail.

* * * * *

Arrivé chez lui, il tourna le bouton de l'électricité qui éclaira, du

coup, la pièce d'une ample et égale lumière jaune.

Puis il prit un cigare, il s'assit devant son bureau et se mit à

réfléchir en fumant, la tête renversée, accotée au large dossier du

fauteuil.

Il était plus apaisé depuis le dîner. Il discernait dans son esprit

moins de confusion, moins d'incohérence, moins de vide,--et, parmi ses

pensées embrouillées, l'ordre semblait se rétablir.

Pendant le repas, d'abord, il s'était déjà promis de ne jamais

reparler à sa mère de ce que, hélas! il avait vu,--de ne jamais la

torturer d'une barbare scène d'explications.

Et tout à l'heure, quand elle partait, quand il la tenait dans ses

bras et qu'il sentait s'arracher d'elle ces soupirs si loin

venus,--quand il avait compris par quel héroïsme pudique elle

s'imposait d'aller à ce théâtre, de ne dire mot de son chagrin, de

feindre que rien ne fût changé,--il s'était alors raffermi dans sa

volonté de pardon.

Elle souffrait bien assez, la malheureuse femme, sans qu'il accrût sa

peine, sa honte et ses regrets par d'humiliantes questions ou des

reproches superflus.

Il voulait même la choyer plus que de coutume, redoubler envers elle

de tendres prévenances, lui faire oublier, jour par jour, à force

d'affection et d'égards attentifs, qu'il savait le secret dernier de

son cœur.

Mais, par contre, il avait résolu aussi de rompre avec Favierres.

Dès le premier moment de calme, cette séparation lui était apparue

comme nécessaire, inévitable, et à présent, tout en fumant, il

méditait les termes d'une lettre de rupture, d'une lettre très simple

et très courte, qu'il se proposait d'écrire, d'envoyer tout de suite à

Neuilly.

Enfin, il se décidait, et saisissant une feuille de papier, il

commença ainsi:

«Monsieur,

«Après ce qui s'est passé tantôt entre nous, vous pensez bien...»

Il s'interrompit. La formule du début lui semblait trop classique, et

ce «Monsieur» hautain, d'un ton trop théâtral. Il déchira la première

feuille et sur une seconde écrivit:

«Mon cher Fav,

«Vous m'excuserez si je ne viens pas déjeuner demain, comme vous

me pardonnerez, j'espère, de ne plus retourner chez vous à

l'avenir. Je suis très affligé de renoncer pour toujours à un ami

tel que vous, que je m'étais habitué à aimer comme le premier, le

plus précieux et le plus cher de mes amis. Mais il est des

circonstances où certaines amitiés deviennent impossibles. Vous

le reconnaîtrez, mon cher Fav, sans que j'aie besoin d'en ajouter

plus. Et vous croirez, j'en suis sûr, au profond chagrin que

j'éprouve à vous dire ici un définitif adieu.

«CHARLIE.»

Sa lettre achevée, il la relut à haute voix. Il la trouvait

enchevêtrée et louche,--trop froide par endroits et par endroits trop

sympathique.

Il reposa le papier sur la table. Il était tout troublé d'avoir

entendu sa voix proférer ces paroles d'adieu. Le sourcil froncé, la

mine grave d'émotion, il se représentait Favierres avec son feutre

noir, ses cheveux blancs, sa figure rouge de militaire; il le voyait

ouvrant cette cruelle lettre, le lendemain, au réveil, lisant dans le

jardin ces lignes meurtrières; il le voyait pâlir, d'une pâleur de

détresse, comme là-bas, près du fiacre, quand il tendait sa main

timide. Il s'imaginait de quel choc cet abandon brutal, avéré,

déclaré, écraserait son ami, cet ami paternel de tant et tant

d'années.

Et du plus obscur de lui-même, des retraites les plus closes de sa

pensée intime, s'élevaient des questions informes, des «pourquoi?» à

peine perceptibles, des «pourquoi?» à peine lumineux, dont la lueur

fragile et vague graduellement s'indiquait plus.

Oui, pourquoi faisait-il cela? Pourquoi écrivait-il cette lettre de

rupture? De quel droit reniait-il son ami?

Une réponse banale, immédiate, se dressa. Parce qu'il le fallait.

Parce que c'était obligatoire. Parce que la morale, le devoir, les

convenances, parce que tout le commandait.

Charlie écarta un peu son fauteuil, comme pour réfléchir plus à

l'aise, dans une liberté de gestes plus large.

«Evidemment, songeait-il en lissant du bout de ses doigts sa fine

lisière de moustache blonde, évidemment... Pas moyen de faire

autrement!»

Pourtant, au dedans de lui, son antique tendresse pour Favierres

s'insurgeait, n'acceptait pas toutes ces raisons, répétait le têtu et

grandissant «pourquoi?»

Il se leva. Il ne pouvait rester assis. Toute une vapeur d'idées

extraordinaires et surchauffées le forçait à marcher, l'empêchait de

rester en place.

Il essayait de retrouver ce dégoût et cette indignation des tout

premiers instants qui avaient suivi la surprise. Il essayait de se

retracer encore ces scènes abominables, ces écœurants tableaux, ces

visions horribles et exactes qui, dans le fiacre, l'atterraient.

Mais elles filaient, elles s'échappaient. Elles disparaissaient

indécises. D'autres images favorables, d'autres attendrissantes et

douces, une à une, les remplaçaient. Et Charlie ne se défendait plus,

se laissait peu à peu entraîner à revivre toutes ces bonnes heures

d'amitié où le ramenaient les souvenirs.

Il revenait au début, bien loin, bien loin, en arrière, au temps de la

rue de Lisbonne, au temps où son grand ami Fav, si souvent était là et

lui chantait des chansons si drôles, des refrains si amusants en

s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.

Puis, c'étaient, à Neuilly, les leçons du jeudi, les leçons dans le

grand salon pauvre. Et en été, quand le soleil égayait tout, des

promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul à

seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de Chézy, leur

retour. En face, même en semaine, on entendait partir des îles

voisines des airs tristes de danses populaires, joués par de maigres

violons et de rauques pistons pleurnicheurs,--on apercevait des noces

de petites gens, une robe blanche de mariée, des hommes en bras de

chemise qui tournaient collés à leur dame. Et plus bas, vis-à-vis de

ces énormes chênes dont les racines saillantes et rondes boivent,

comme de gros serpents, l'eau noire de la rivière, il y avait un

marchand de gaufres, des gaufres délicieuses, parfumées de vanille, et

dont le sucre en poudre vous montait aux narines, vous desséchait la

gorge...

Puis, avec l'âge, plus de Nanette. Des visites à Favierres quand cela

lui plaisait. Des leçons de métier, de contrepoint, de fugue, des

causeries amicales ou d'actives séances de piano à quatre mains.

Il avait beau chercher, plonger en sa mémoire, évoquer le voyage de

Londres, évoquer Paris ou Neuilly, il ne se rappelait qu'un Favierres

toujours affable, toujours ravi qu'il vînt, toujours affectueux,

intéressant, enjoué, quoi qu'en eût dit cette gale de Marroy.

«Pauvre Fav!... pauvre Fav!... murmurait Charlie ainsi que d'un mort.

Pauvre Fav! Qu'est-ce qu'il m'a fait?...»

Il s'arrêta de marcher, comme ahuri, confondu par la témérité de cette

involontaire réflexion. Une éclaircie subite déchirait l'ombre en son

esprit. Par-dessus le chaos de bataille où luttaient pêle-mêle ses

préjugés et ses désirs, enfin une question lucide dominait tout de sa

clarté.

Il répéta à haute voix, d'une voix violente et de défi:

«Eh bien oui, qu'est-ce qu'il m'a fait, en somme?»

Et il ajouta, il précisa:

«Oui, qu'est-ce qu'il m'a fait à moi?... à moi?...»

Il pesait sur ces derniers mots; il avait l'intuition que sa raison

agile renaissait du néant, que son intelligence, enfouie sous des

ruines, se dégageait, se redressait, toute vaillante, recommençait

à le servir avec indépendance méthode et netteté.

«A moi, à moi? Il ne m'a rien fait!... Il ne m'a fait que du bien...

Il n'a fait que m'aimer!..»

Et en lui jaillissait tout un flux d'arguments généreux, de déductions

plus fortes et de preuves plus pressantes, à l'appui de ses

sentiments.

Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. Mais est-ce que

ça le regardait, ces affaires, ces amours? Mais avait-il donc le

droit, le devoir et la charge de venger l'honneur conjugal, l'honneur

de mari de son père? Etait-ce lui qu'on avait insulté? Etait-ce lui

qu'on avait trompé? Et fallait-il qu'en tout ceci il prît hautement sa

part de succession, sa part de déshonneur et de rancune jalouse?

Fallait-il donc qu'il optât pour son père et contre sa mère,

fatalement? Fallait-il donc qu'il détestât le plus cher de tous ses

amis, parce qu'à cet ami sa mère s'était donnée et même que cet ami

avait aimé sa mère? Et quelle loi, quelle autorité pouvait lui

ordonner de modifier son cœur et de haïr quelqu'un qu'il ne haïssait

pas?

«Voilà! songeait-il en reprenant fiévreusement sa marche... Voilà!...

Toute la question est là!... Agir selon les convenances, les préjugés,

l'usage... Ou agir humainement, simplement, franchement en être

intelligent et libre... Eh bien, oui ou non, est-ce que je déteste

Favierres?.. Oui ou non, malgré tout, est-ce que je lui en veux?...

Est-que je puis même lui en vouloir?...»

Il n'osait se répondre, s'avouer d'un mot sa préférence. Il n'osait

d'un seul mot trahir ainsi son père, le trahir davantage, cet homme

qui était son père, son père au demeurant, il s'excitait à le

redire,--l'excellent père à qui il devait tout: la vie tranquille et

luxueuse, l'argent qu'il dépensait, le savoir qu'il avait,--le père

dévoué qui chaque jour, depuis l'enfance, s'efforçait à lui plaire, à

capter sa tendresse fuyante, à devenir aussi son confident et son ami.

Des phrases de mélodrame traversèrent sa mémoire, des tirades sur la

voix du sang; et ses lèvres se soulevèrent d'un rictus aussitôt

effacé.

Certes il n'osait pas se faire la réponse, se dire l'audacieux «non»

que sa question appelait; seulement au fond de lui, une voix le

proférait. Et cette voix n'était pas l'impérieuse voix du sang; la

voix rapidement tue qui, l'après-midi, dans la rue, criait, par tout

son être, revanche et flétrissure. Ou plutôt c'en était une autre.

C'était la voix familière et magique, la voix du sang maternel

triomphant, celle qui toujours l'avait guidé, celle qui se révoltait

furieuse et blessée, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on

critiquait Favierres, celle à qui, de tout temps, Charlie avait cédé,

celle à qui il cédait encore.

Car sans rien conclure, sans rien résoudre, il pressentait confusément

qu'il irait chez Favierres; il était convaincu qu'il y retournerait.

Machinalement il s'approcha de la lettre déposée au milieu du bureau.

Il la palpait, la relisait et, d'un trait, il allait pour la déchirer.

Un restant de scrupule le retint. Il reculait comme ces femmes qui

vont s'abandonner, mais que l'exécution effraie. Il s'imaginait le

lendemain son arrivée chez Favierres, comment il lui serrerait la

main, comment en sachant tout il le regarderait, et il se demandait ce

que Fav peut-être penserait bien de lui, ce qu'il croirait peut-être.

«C'est égal... Ce sera raide... ce sera bizarre d'y aller!...»

L'hésitation le ressaisissait. Il aurait souhaité qu'on l'aidât,

qu'on l'approuvât, qu'on le soutînt par des conseils. Il avait envie

de consulter, fût-ce en mystère, sous forme de problème, sans désigner

personne, et d'obtenir des avis impartiaux sur ce cas.

Mais à qui se confier? Des noms surgirent, les noms de ses plus

proches.

Se confier à son grand-père qui tomberait en garde pour sauver la

famille de ce nouveau danger, pour sabrer, à coups de discours, les

impies inventeurs de ce nouvel attentat? A Germaine qui s'excuserait,

la pauvre petite, par des baisers et des caresses, d'avoir mal écouté

cette histoire anonyme, cette histoire compliquée de gens qu'elle

ignorait? A Marroy l'impassible, à Marroy qui jugerait l'affaire avec

dilettantisme, n'en serait pas ému, touché un seul instant, et par

principe, par _fun_, conseillerait froidement les solutions extrêmes?

Tous répondraient en égoïstes, tous répondraient sûrement en ne

songeant qu'à eux.

Charlie eut un haussement d'épaules agacé:

«Mais je suis fou!... Je suis stupide!... Est-ce que j'ai besoin

d'eux?... Est-ce que, cent fois mieux qu'eux, je ne sais pas ce que

j'ai à faire?... Est-ce qu'il y a quelqu'un qui le sache mieux que

moi, qui y ait plus réfléchi? Allons donc!... Assez d'enfantillages,

assez de faiblesses comme ça!... J'ai décidé d'aller chez Fav!... Ma

conscience me le permet. Mon cœur le désire... Cela suffit. J'irai,

voilà tout, c'est bien simple!...»

Il déchirait nerveusement la lettre en morceaux menus, menus, plus

menus.

«Là, ça y est!» fit-il en ouvrant la fenêtre et en lâchant, par

l'avenue noire, la poignée voltigeante des petits papiers morcellés.

Une fraîcheur qui fleurait la terre moite, l'humide verdure des arbres

et la nuit, pénétra dans la chambre. Charlie aspira longuement cette

forte brise nocturne et, penché au balcon, il examinait les blancs

panaches des marronniers, se balançant parmi les feuilles, sous la

lueur carrée que projetait la pièce.

Il éprouvait une molle impression de lassitude tranquille et de lutte

finie. Il n'aurait plus à discuter, à se débattre avec lui-même, à

séparer et à dompter ses sentiments déchaînés et contraires. Il

pouvait rêver au hasard, se reposer enfin.

Il se souvenait de soirs semblables, de soirs identiques de printemps,

où en bas, dans le hall, il surveillait sa mère, assise près du balcon

de pierre, assombrie, la poitrine oppressée--et contemplant fixement,

par delà les ténèbres, il ne sauvait quel être caché et attirant.

Il demandait alors:

--A quoi penses-tu, maman?

Mme Lahonce tressautait:

--A rien, mon enfant, à rien!

Charlie devinait maintenant à quoi, il devinait maintenant vers qui se

tendaient jadis ces regards assidus. Pauvre mère! Pauvre Fav! Ils

n'avaient guère été heureux sans doute! Toujours guettés, persécutés,

traqués, se méfiant toujours de tout le monde, des amis et des

inconnus, ils avaient dû s'aimer comme des faussaires, des assassins,

comme des scélérats qui s'unissent en tremblant pour des forfaits

ignobles. Leurs journées, durant ces quinze ans, s'étaient passées,

craintives et prisonnières, dans des sortes de repaires d'amour,

donnant sur des rues tristes, en des quartiers déserts; et la nuit,

aux heures sombres de volupté pour tous, quand tous s'aimaient en

paix, même les plus honnis et même les plus gueux, ils étaient

demeurés exilés l'un de l'autre, attendant le lendemain, le moment de

se rejoindre et de s'emprisonner ensemble.

«Et c'est cela leur crime!... C'est cela qui m'imposerait de mépriser

maman, de la traiter de haut et de rompre avec Fav comme avec un

gredin!... Oui, ce serait là le devoir, le véritable esprit de

famille, la conduite d'un bon fils, la conduite comme il faut... Eh

bien! non, je ne peux pas!... Je ne pourrai jamais!... Ces façons de

justicier, de magistrat implacable, ce n'est pas dans mes cordes!...

Qu'ils s'aiment donc, puisqu'ils s'aiment, puisque pendant quinze ans

leur amour a résisté à tout!...»

Il eut malgré lui un sourire. Il comparait avec ses opinions

anciennes, avec son dédain pour les gens passionnés et ce qu'il s'en

disait, quelques heures plus tôt, en marchant par l'avenue d'Antin. Il

murmura:

«Bah! j'ai changé! C'est tout ce que ça prouve... Est-ce ma faute

d'ailleurs, si je me trompais? Est-ce ma faute si mon histoire avec

Germaine ne m'avait rien appris, si ce n'est qu'une petite passade, un

tout petit collage mondain? Est-ce ma faute si j'étais, avant d'avoir

souffert et vu, dans l'état d'esprit de tous ceux de mon âge, dans

l'état d'esprit de Marroy par exemple... si j'étais uniquement sur

fond de théories?»

Il énonçait cela sérieusement, comme un vieillard qui parle de sa

naïve jeunesse, d'erreurs lointaines et oubliées, de camarades d'antan

dépassés de beaucoup.

Puis il ferma la fenêtre, tourna le bouton de l'électricité, et,

entrant dans sa chambre, il se mit lentement à se déshabiller.

Au moment où il se glissait au lit, une voix en bas, une voix rude,

cria:

--Porte s'il vous plaît!...

Et tout l'hôtel vibra du grondement de la voiture de Mme Lahonce qui

rentrait sous la voûte.

«C'est maman! songeait Charlie... Va-t-elle venir?... Montera-t-elle

me dire bonsoir comme d'habitude?»

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, les yeux

ouverts dans l'ombre, l'oreille au guet. Mais nul bruit ne craquait

dans la maison dormante.

«Oh! si elle venait, chuchotait Charlie, si elle venait, comme je

l'embrasserais, cette pauvre maman, comme je lui ferais sentir par mes

baisers qu'elle est toujours ma bonne dame, ma bonne dame que

j'adore... que j'aime autant qu'avant!...»

Il ralluma pour regarder sa montre.

«Une heure! Elle ne viendra plus... Elle a peur de moi... Est-ce

navrant!»

Il éteignit, s'enveloppa dans sa couverture, se pelotonna contre le

mur, en une posture toute rassemblée.

Ses mains lui brûlaient moins. Sa tête lui pesait moins. Il s'en alla

vers le sommeil avec une sensation de légèreté sereine, de claire et

douce sécurité, comme on fait, à la veille des lendemains bien réglés

et certains. Il n'était plus anxieux. Il connaissait son rôle, il

savait comment le remplir.

Car l'indulgence qu'il aurait, ce ne serait ni l'indulgence pédante,

philosophique et froide qu'inspirent les systèmes, l'idée que rien

n'est mal et que tout est permis; ni celle que nous suggèrent, dans

les moments de drame, notre sensiblerie douillette ou nos nerfs

éprouvés.

Ce serait la ferme et clairvoyante indulgence virile, l'indulgence du

cœur qui aime et qui comprend.

V

Le lendemain matin, sitôt rentré du Bois, Charlie grimpa vite dans sa

chambre, pour changer de vêtements.

Il était aussi résolu que la veille, dans les mêmes intentions envers

Mme Lahonce. Il ferait jusqu'au bout ce qu'il avait arrêté de faire.

Mais, tout en s'habillant pourtant, à mesure qu'il venait à la

réalisation, au moment de revoir sa mère, puis Favierres, il se

sentait plus agité, plus ému; il avait cette hâte maladive d'en finir

qu'exaspère, à l'approche des instants mauvais, la lenteur ponctuelle

du temps.

Les mains tremblantes et chaudes de fièvre, il se pressait, il jetait

en désordre par la pièce ses vêtements retirés, et à onze heures un

quart, il avait achevé sa toilette. Il descendit un étage, puis

frappant légèrement à la chambre de Mme Lahonce:

--C'est moi, Charlie! cria-t-il.

--Attends, attends un peu... je t'ouvre tout de suite...

--Bien, bien, maman! fit Charlie.

Une minute seulement, plus qu'une minute de grâce! Il s'appuya, sans

le vouloir, au bouton de la porte, la tête basse, les yeux brouillés

de vertige. Il avait la trouble intuition qu'un drame recommençait, un

nouvel acte du drame, et qu'il allait entrer en scène! Un glissement

huileux de fer dégagea la serrure. La porte s'ouvrit et Mme Lahonce,

avec un faible sourire demanda:

--Tu m'excuses, mon chéri!

Elle agrafait prestement la large matinée de linon rose qu'elle avait

endossée pour ouvrir.

--Tu vois! reprit-elle... Je flânais... Je n'étais pas prête. Tu

m'excuses!

Charlie l'embrassait lentement, tendrement, à droite du cou, à gauche,

au-dessus de l'échancrure du col de guipures blanches.

--Si je t'excuse!... Naturellement que je t'excuse!... Mais,

maintenant que je t'ai dit bonjour, maman, je vais te dire au revoir!

Elle questionna d'une voix étonnée, ou qui affectait de l'être:

--Au revoir!... Pourquoi? Tu sors?... Tu ne déjeunes pas ici!...

Charlie riposta, balbutia entre deux baisers:

--Non, voyons! Je déjeune chez... Je déjeune à Neuilly, tu sais bien!

--Ah! oui, c'est vrai! fit Mme Lahonce en s'écartant un peu de

Charlie, l'air songeur, les deux mains posées aux hautes épaules de

son fils.

Il allait à Neuilly!... Etait-ce donc peut-être qu'il n'avait pas

deviné, qu'il ne devinait rien et qu'il la jugeait sans reproche?

D'un vif mouvement, elle redressa vers lui la tête, elle darda dans

ses yeux un impérieux regard, un regard fouilleur, instinctif et

qu'une flamme d'espoir intrépide avivait.

Mais brusquement Charlie s'était détourné d'elle, rougissant, tout

gêné, incapable de feindre sous ce regard sincère qui réclamait la

vérité, qui si bravement s'exposait.

Mme Lahonce implora:

--Charlie!...

Il ne répondait pas, ne trouvait quoi répondre. Elle ne se contint

plus. Elle souffrait trop, depuis la veille, de cette incertitude

muette et impatiente qui lui harponnait le cœur de questions

continues. Elle s'écria au hasard, elle bredouilla d'une voix

entrecoupée:

--Ecoute, Charlie!... Ecoute mon enfant!... A présent, nous n'avons

pas le temps... A présent, ce n'est pas le moment... Mais aujourd'hui,

ce soir ou demain, plus tard enfin, je désire que nous causions, je

désire que nous ayons une conversation sérieuse... Tu comprends, mon

enfant, hier il s'est passé un accident... un incident qui pourrait te

faire croire des choses... des choses qui ne sont pas... Et cela, je

ne le veux pas, tu entends, Charlie?... Je t'aime tant!... Tu sais,

n'est-ce pas, comme je t'aime? Alors, si tu ne m'aimais plus, si pour

une raison ou une autre, tu m'aimais moins, si tu... Oh!... oh!... Mon

chéri, mon chéri!...

Elle éclatait en larmes, elle sanglotait, la tête contre la poitrine

de son fils, tandis que de ses mains crispées, elle lui griffait les

bras d'une emprise passionnée.

--Voyons, maman!... Voyons maman!... Mais c'est absurde!... protestait

Charlie en l'embrassant au front, en embrassant doucement ses frisons

argentés... Mais pourquoi t'aimerais-je moins?... Mais je t'adore!...

Et, comme elle sanglotait toujours, il ajouta:

--Maman, je t'en prie, calme-toi, écoute-moi aussi!... Tiens, veux-tu

que je te parle franchement, à cœur ouvert?...

--Oui, oui... c'est cela... je veux bien! balbutia Mme Lahonce comme

un enfant en pleurs que l'on console.

--Eh bien! je te jure, je te jure sur ce que j'ai de plus cher, je te

jure sur ta vie, qu'il n'y a pas de raison au monde qui puisse faire

que je t'aime moins... que c'est impossible... que c'est de la folie

d'en parler seulement... Là, me crois-tu?... Es-tu rassurée?...

Mme Lahonce se serrait plus à lui, et d'une voix grave, hochant la

tête, rêveusement:

--Oui, je te crois... je te crois, mon chéri..

Puis avec un soupir:

--Ah! cela m'a fait du bien de pleurer un peu! dit-elle en lâchant

Charlie. J'étais énervée ce matin.... J'avais le spleen, oh! un

spleen!...

Il reprit de son ton de plaisanterie coutumière:

--Alors, cela va mieux, ma bonne dame?... Alors, on est guérie?... On

n'aura plus besoin de conversation sérieuse?... Je puis m'en aller

tranquille?... Vous serez sage?... Vous ne pleurerez plus?...

Mme Lahonce se tamponnait les yeux, en essayant de sourire:

--Non, non, je te le promets... Je serai sage... Je ne pleurerai plus

jamais, jamais... excepté...

--Excepté? interrogea Charlie.

--Excepté quand il m'arrivera d'avoir par trop le spleen et que tu me

permettras de pleurer un peu...

--Ça dépend... On ne sait pas! fit Charlie d'un accent important,

paternel.

Et embrassant de nouveau sa mère dans le cou, de longs baisers

affectueux comme tout à l'heure, lorsqu'il entrait, il murmura:

--Au revoir, ma bonne dame!... Je me sauve... On m'attend... Au

revoir, à ce soir!... Et surtout, que je vous retrouve avec des yeux

bien nets, bien gais,--vous savez, les bons yeux contents que

j'aime!...

Il ramassa son chapeau, tombé à terre, tandis que Mme Lahonce

sanglotait en ses bras.

Puis sur le seuil, il se retourna encore pour envoyer à sa mère, du

bout des doigts, un dernier et galant baiser:

--A tantôt, ma bonne dame!...

* * * * *

Dehors, il demeura quelques minutes devant la porte, au bord du

trottoir, sans héler les fiacres vides qui remontaient et descendaient

l'avenue.

Il restait tout abasourdi par ce bref dialogue émouvant où l'on avait

tant dit en si peu de mots vagues; tout stupéfait aussi de la façon

rapide, inconsciente, imprévue, dont l'entente secrète, le pacte

inexprimé de silence pour l'avenir s'était si simplement conclu entre

sa mère et lui.

Il se rappelait ces phrases innocentes qu'il avait préparées, et ces

airs de candeur, d'ignorance, dont il se proposait de masquer son

visage. Mais tout s'était autrement fait. Il n'avait prononcé aucune

de toutes ces phrases. Il n'avait eu aucun de tous ces airs subtils.

Au gré du dialogue, des regards, des baisers et des larmes, les

questions désolées, les répliques attendries s'étaient d'elles-mêmes

enchevêtrées pour établir l'accord souhaité, discrètement, sans

mensonges hypocrites, sans nulle explication. Et Charlie se demandait

si là-bas, chez Favierres, l'entrevue se passerait avec autant

d'aisance, si leurs yeux à tous deux les aideraient de même à se dire

ce que leurs voix pudibondes et méfiantes n'oseraient peut-être pas

proférer.

«Bah!... Nous verrons bien!... A quoi bon me tourmenter, à quoi bon

présager ce que je vais savoir dans un instant, dans une heure?...»

Il appela un fiacre ouvert, donna l'adresse:

--Vous prendrez par l'avenue de la Grande-Armée et Neuilly... Au

galop, n'est-ce pas? Je suis en retard.

Et comme machinalement il relevait la tête, il aperçut à la fenêtre du

premier, derrière la vitre à treillage blanc, Mme Lahonce qui le

regardait partir, qui s'efforçait de lui sourire, de ses lèvres

indociles et lourdes de chagrin.

* * * * *

Le fiacre s'en alla à une paisible allure d'été, une allure que le dos

affaissé et maussade du cocher semblait approuver et proclamer

normale.

--Voyons! s'écria Charlie. Ce n'est pas un train, cela...

Dépêchez-vous, nom d'un chien!...

Le dos rond du cocher ne bronchait pas, persistait en son affaissement

hostile et dédaigneux.

--C'est bien! ordonna d'un ton furieux le jeune homme... Arrêtez!...

Il descendit, et tandis que le cocher démarrait au grand trot, il

monta dans une autre voiture.

Celle-là marchait un peu mieux. Mais tout de même, il était plus de

midi un quart quand elle atteignit la lointaine rue de Chézy où

flottaient, mélangées, des odeurs tièdes de verdure et de cuisines en

pleine action.

«Bigre! fit Charlie qui consultait sa montre... Je ne suis guère en

avance!...»

Il sonna à la grille grise. Les regards baissés vers les gros pavés

roses du trottoir, il se remémorait avec une mélancolie de regret, des

attentes pareilles, quand il venait pour visiter son ami Fav, sans

rien connaître, rien soupçonner, et qu'il trépignait dans la porte

parce qu'on ouvrait trop lentement.

Aujourd'hui, il avait, hélas! plus de patience. Il n'était pas pressé.

Il reverrait toujours assez tôt son ami, ce pauvre Fav, que, malgré

lui, il se représentait encore, comme la veille, les joues blêmes, les

yeux effarés, la main tendue et suppliante.

Des pas grincèrent sur les cailloux, des pas menus, précipités. La

porte tournait en arrière, et Mme Favierres, qui ouvrait, dressa ses

bras au ciel, dans un geste bourgeois de triomphe:

--Ah! j'en étais bien sûre!... J'étais sûre que vous viendriez... Vous

imaginez-vous que M. Favierres disait que non, qu'il a voulu se mettre

à table?... Ah! bien, je ne suis pas fâchée, non, je ne suis pas

fâchée... Cela lui apprendra... c'est bien fait!...

Elle ajouta à mi-voix:

--Du reste, depuis ce matin, il vous est d'une humeur!... Non, je

vous assure, monsieur Lahonce, il était temps que vous arriviez!...

Ils pénétraient dans le vestibule, où Charlie déposait sa canne, son

chapeau.

--Tenez, monsieur Lahonce, dit de sa même voix confidentielle Mme

Favierres... Entrez donc!... Moi, je vais à la cuisine pour annoncer

que vous êtes là...

Charlie poussa la porte entre-bâillée de la salle à manger, et

Favierres, à sa vue, se leva automatiquement, se leva d'un élan

courtois, empressé, comme pour un étranger, pour un invité peu intime.

Il serrait la main du jeune homme:

--Ah! ah! C'est toi... Tu me pardonnes de m'être mis à table?... Je

croyais...

Il ne put terminer. Quelque chose l'étranglait. Il saisit son verre

sur la table, avala une ou deux gorgées.

Charlie se dégantait sans le regarder et il bredouilla:

--Oui, je suis en retard, je sais... C'est ma voiture... Ces sacrés

fiacres...

Il s'arrêta court, la figure empourprée, la voix tranchée soudain par

ce terme maudit, par ce mot évocateur, défendu, maladroit. Favierres

s'était rassis et toussotait:

--Hum!... Hum!... Oui, oui... il n'y a pas de mal d'ailleurs...

Assieds-toi... Nous commencions à peine...

Puis il se retourna, lançant un regard d'appel, un regard désespéré,

vers la porte entr'ouverte. Mais Mme Favierres, comme exprès,

demeurait dans la cuisine, ne revenait pas, les laissait seuls.

Favierres, le buste toujours de travers, cria d'un ton menaçant:

--Valérie... Valérie!...

--Quoi, mon ami?... interrogea une voix au loin.

--Eh bien?

--Je viens... Je viens... J'apporte les œufs... Voilà... Voilà.

Elle rentrait en effet, plaçait devant Charlie des œufs tout

crépitants, tout gémissants dans leur friture bouillante.

--Et Sophie? questionna sévèrement Favierres... Qu'est-ce qu'elle

fait?... Elle ne peut donc pas servir elle-même?... C'est bizarre,

cette manie que tu as de te déranger tout le temps, de faire le

travail de ta bonne!...

Mme Favierres ne répliqua point. Elle s'assit en jetant à Charlie un

prompt coup d'œil d'intelligence. Et le déjeuner continua sous la

sauvegarde enfin de sa présence rassurante.

Charlie essayait de causer, de parler comme de coutume, de raconter

sa promenade au Bois, les personnes rencontrées ou ce qu'il avait lu,

le matin, dans les feuilles. Et Favierres, de son côté, s'appliquait

à répondre, à discuter, à juger les uns et les autres. Mais lorsque,

par inadvertance, leurs regards se croisaient, lorsqu'ils

s'entre-heurtaient, ces regards déserteurs, errant aux mêmes régions

de rêveries inavouables, aussitôt le dialogue cessait. On eût dit un

congé qu'ils s'accordaient tous deux après ce choc pénible, une sorte

d'armistice à la lutte intérieure qu'ils soutenaient chacun contre le

secret débordant, Ils se taisaient durant quelques instants, ils se

recueillaient, ils cherchaient des sujets indécis, généraux, toute une

matière informe de conversation banale, pour combler ces vastes

minutes de silence, où le secret se démenait plus vaillamment en eux,

les obsédait plus fort de ses sourdes clameurs. Alors Mme Favierres

intervenait, vantait sa cuisinière, reproposait des plats. Et si

Charlie en reprenait, elle était toute joyeuse, l'encourageait, le

remerciait presque:

--A la bonne heure!... A la bonne heure!...

Car elle aussi aimait Charlie. Jamais son cœur perclus, dompté,

atrophié, ne lui avait soufflé la moindre haine contre le fils de

celle qu'elle sentait sa rivale. Enfant, elle l'admirait pour ses

gracieuses manières, pour sa gaieté bruyante et pour l'affection qu'il

marquait à Favierres. Puis plus tard cela l'avait amusée, honorée de

traiter chez elle, à sa table, en ami, ce jeune homme élégant, ce

convive délicat. Elle croyait même alors présider comme un de ces

repas mondains d'où on l'avait toujours bannie, un de ces dîners

luxueux qu'on lui interdisait; et, dans cette illusion flatteuse, elle

oubliait souvent ses déboires, toutes les meurtrissures faites à sa

vanité.

Le déjeuner allait finir. Mme Favierres demanda d'un air solennel,

mystérieux:

--Prendrons-nous le café au jardin, messieurs? Dites, cela vous

va-t-il?

--Parfaitement, firent les deux hommes.

On se levait. Mme Favierres passa devant, suivie un peu après par

Charlie et Favierres.

Mais comme ils entraient dans le salon, ils la virent arc-boutée à la

porte-fenêtre, poussant, geignant, tapant sur le battant de droite qui

refusait de s'ouvrir.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea Favierres.

--Il y a... il y a que cette sale porte... Haa!... Aïe donc!...

La porte cédait, s'ouvrait toute grande. Instinctivement le musicien

et Charlie se regardèrent. La même pensée sans doute leur était à tous

deux venue, le même souvenir peut-être: le souvenir d'une fraîche

journée de novembre où derrière cette sale porte, comme disait Mme

Favierres, des choses s'étaient passées que l'un savait, l'autre

ignorait--des choses sûrement indécentes et coupables.

--Tu fumes, n'est-ce pas? dit Favierres qui fouillait activement dans

un tiroir pour dissimuler son malaise.

Charlie prit le cigare que son ami lui offrait. Puis le maître ayant

allumé sa grosse pipe en écume toute culottée de roux, ils

descendirent le perron et s'assirent des deux côtés d'un petit

guéridon de fer où le café était servi.

Mme Favierres tournait dans le jardin picorant à terre, comme une

vieille poule, les brindilles de bois et les feuilles tombées qui

jonchaient l'allée circulaire.

Et Charlie, de sa place, l'observait avec une sorte de pitié curieuse,

ainsi que la veille, à table, il observait son père.

«Pauvre femme! songeait-il!... Pauvre vieille!... C'est l'autre...

leur autre victime!... Elle a dû en voir de rudes, celle-là!»

Mais sur-le-champ, en un naïf regain d'orgueil filial:

«Peuh! tout de même... Il n'y a pas à dire... Maman est mieux,

joliment mieux!...»

Et, pour rompre un peu le silence, il interrogea:

--Irez-vous à la première de _Falstaff_, Fav?

--Oui, je pense! fit Favierres... Je pense que j'irai...

--J'ai lu la partition, continua Charlie... Cela ne me plaît guère.

C'est sautillant... C'est dansatoire, c'est «airs de cirque»... Et

puis, c'est de la musique spirituelle, à prétentions comiques... Moi,

j'ai horreur de cela.

--Possible! répliqua le compositeur... Moi non plus, je ne raffole pas

du genre. Seulement, c'est de la musique tout de même, vois-tu, mon

petit... Oui, c'est de la musique, de la pâte musicale un peu

soufflée... mais c'est de la bonne pâte bien pétrie!

Charlie esquissa un geste d'inaptitude. Et ils recommencèrent à se

taire, à fumer en silence, comme des consommateurs, l'un de l'autre

inconnus, réunis, par hasard, à une table de brasserie. Ils

contemplaient le ciel d'un bleu criard et neuf, les feuilles juvéniles

des arbres qui se pressaient, roulaient, frémissaient sous la brise;

et l'on n'entendait plus que les tramways cornant au loin, les fusées

de fumée que projetait Favierres ou les lapements claquants de ses

lèvres sur la pipe.

Il semblait que le secret les engourdît tous deux, obstruât à la fois

leur pensée et leur gorge, les empêchât de parler s'ils ne parlaient

de lui; et c'était aussi lui qui les retenait ensemble, qui, par un

attrait douloureux, les enchaînait, là, côte à côte, jusqu'à ce qu'ils

se fussent dit ce qu'ils avaient à se dire. Oui, un jour il faudrait

certainement s'expliquer. Mais comment faire? Et qui se risquerait? Et

qui entreprendrait l'attaque?

Ah! si Charlie eût pu, comme auprès de sa mère, s'abstenir de

discours, s'en remettre aux baisers, employer, pour achever ses

phrases inachevées, le langage symbolique et parfait des caresses

muettes où les âmes fusionnent! Et si même il eût pu, comme à un

camarade, à quelqu'un de sa génération, énoncer à Favierres avec calme

et tendresse ses résolutions réfléchies, les raisons cordiales et

claires de sa conduite!

Seulement tout les séparait: l'instinct parcimonieux qui réserve les

baisers pour l'amour, pour ceux qu'unit le lien de la chair ou du

sang,--et l'âge aussi, le temps qui, d'année en année, crée des races

d'hommes nouvelles, étrangères aux précédentes et dont les suivantes

s'étonneront.

Enfin, à bout d'énergie, d'expédients, Charlie proposa discrètement:

--Voulez-vous que nous fassions un peu de musique, dites, Fav?

Le compositeur vidait sa pipe en la cognant contre la table:

--Ça va!... Ça va! fit-il.

Et ils rentrèrent dans le salon, s'installèrent au piano, se mirent à

jouer un alerte concerto de Grieg.

Le morceau fini, ils décidèrent d'en jouer un autre, une symphonie de

Beethoven, la _Symphonie pastorale_.

Favierres, courbé en deux, cherchait le recueil dans un casier placé

à droite du piano, tandis que Charlie, les yeux vers le plafond,

parcourait le clavier de nonchalants arpèges.

--Dis donc! s'écria soudain Favierres, toujours courbé, la tête

toujours cachée... Dis donc, à propos!... Et hier, vous êtes bien

rentrés?...

--Oui, oui, très bien! fit Charlie sans interrompre ses arpèges.

Il sentait son cœur s'affoler en sauts désordonnés et comme un

étouffement aigu pointer dans sa poitrine. Le combat, l'assaut,

commençait. Favierres attaquait. Ce serait pour maintenant, pour tout

à l'heure, pour tout de suite!

Le maître se relevait et, feuilletant la partition, il reprit d'un ton

négligent:

--C'était assez curieux cette rencontre, n'est-ce pas? assez

inattendu...

Charlie, comme s'il n'entendait pas, exécutait d'une main les

premières mesures de sa partie, le visage obstinément penché vers la

musique.

--Figure-toi, continua Favierres l'imitant, figure-toi que je

traversais les Champs-Elysées... do... do... sol... ré... ré... quand

tout à coup j'ai aperçu ta mère qui me faisait signe, qui m'appelait

de sa voiture... Do... mi... la, sol... ré, ré... ré...

Sa voix tremblotait en chantonnant les notes:

--Au début, je ne la reconnaissais pas, je croyais que c'était...

Madame... Madame... celle dont le mari s'occupe de médailles...

Madame... Voyons, tu sais bien?...

--Non, je ne sais pas, riposta sèchement Charlie qu'agaçaient toutes

ces manœuvres puériles, ces vaines parodies de vérité.

Il s'était arrêté de jouer et fixait Favierres d'un mâle regard

d'attente presque provocatrice.

--Mon petit, fit Favierres d'un ton de reproche, pourquoi me

réponds-tu ainsi?

--Mais, disait Charlie, je vous réponds comme d'habitude...

--Non, non, pas du tout! poursuivit nerveusement le musicien... Du

reste, assez de simagrées entre nous!... Depuis que tu es arrivé, cela

dure... J'en suis malade, moi!... Parlons net... Tu as de mauvaises

pensées, Charlie, des pensées indignes...

--Moi! s'écria Charlie qu'effarait la brusquerie de l'agression.

--Oui, toi... Ne nie pas, c'est inutile!... Tu es un homme... Tu me

comprends à demi-mot, je suppose... Je te répète que tu as des pensées

odieuses...

Charlie perdait tout flegme. Il riposta d'un ton conciliant,--d'un ton

amical et lassé à la fois:

--Fav!... Vous vous trompez, je vous assure... Je ne vous comprends

pas... Et puis, même vous comprendrais-je, pourquoi parler de tout

cela?... Nous ne pourrions que nous faire du mal, de la peine... Je

ne pense qu'une chose, c'est que je vous aime bien... Je désire

demeurer toujours votre ami... Je suis revenu, je reviendrai... Que

demandez-vous de plus, vraiment?...

--Ah! tu vois! s'exclama Favierres... Tu vois, tu avoues!... J'en

étais convaincu... Eh bien! soit, mon petit... On ne reparlera plus de

rien, tu m'entends, de rien... puisque tu t'y opposes... Seulement,

par exemple, je ne veux pas que tu aies de ces mauvaises pensées... Je

veux que tu me jures de croire ce que je vais te dire...

--Je vous le jure! fit Charlie mollement.

Et Favierres déclara d'une voix toute basse, toute veloutée d'émotion:

--Eh bien! je te donne ma parole que je n'ai jamais eu pour ta mère

qu'une vive sympathie... une sympathie que, hélas! je n'ai guère pu

souvent lui prouver... Je te donne ma parole qu'elle a droit à tout

ton respect, à tout ton amour, la charmante femme!... Et tu sais que

je ne mens pas, n'est-ce pas, mon petit?...

Il tendait affectueusement ses deux mains à Charlie. Le jeune homme

les saisit en murmurant sans assurance:

--Oui, je sais, Fav!... Je vous remercie... je vous remercie...

Et par amicale forfanterie, dans la joie de leur soulagement, ils

restèrent un instant à se considérer, à se montrer leurs regards que

teintaient, malgré eux, les ombres vacillantes du mensonge accepté.

Puis, comme trois heures sonnaient à la pendule, Charlie demanda d'un

accent de prière affable:

--Fav, il va falloir que je m'en aille, que je rentre travailler. Vous

permettez?...

--Comment donc, mon petit! fit le compositeur en abandonnant les mains

du jeune homme... Attends une minute, je vais prévenir Mme Favierres

que tu pars...

Dans le vestibule, Charlie avait repris sa canne et son chapeau.

Il songeait, en regardant les dalles roses et blanches:

«Voilà!... Ç'a été dur, mais c'est fait!... C'est accompli!... C'est

comme hier, comme avant, comme quand je ne savais rien! Il ne nous en

a coûté que deux petits faux serments!... Et dire que j'ai failli ne

plus revenir, faire d'un coup deux malheureux!... Aurait-ce été

méchant, imbécile et ingrat, tout de même!...»

Mme Favierres accourait, dans un fracas de galoches claquantes:

--Vous vous en allez, monsieur Charlie!... Et à quand?... A quand?...

Qu'on vous arrange un bon petit déjeuner!...

Charlie réfléchissait:

--A la semaine prochaine... Mardi, si vous voulez...

--Entendu! dit Favierres.

--Alors, à mardi, Madame! fit Charlie en descendant le perron.

La petite femme désignait d'une grimace son mari qui marchait devant:

--Espérons qu'il sera de meilleure humeur!

--Bah! ce n'est rien... Tout le monde a ses nerfs! répliqua le jeune

homme en réprimant un sourire.

Ils parvenaient à la grille. Favierres serra la main de Charlie avec

force, et d'un ton persuasif:

--A mardi... Tu n'oublies pas ce que je t'ai dit, mon petit?... Tu

n'oublies pas?...

Charlie rendait étreinte pour étreinte. Il répondit vaguement, le

regard un peu fuyant:

--Mais oui... Mais oui... Au revoir, Fav!...

--Au revoir!...

La porte s'était refermée sur lui.

--Il est gentil, cet enfant! prononça Mme Favierres en manière de

flatterie à l'égard du maître.

--Oui, très gentil!... répéta distraitement Favierres... Très... très

gentil!...

Puis, à mi-voix, il ajoutait, comme s'adressant à sa conscience:

--Il sait tout, mais quoi! j'ai dit tout ce que j'ai pu! j'ai fait

tout mon devoir!...

Et il rentra dans le salon pour écrire, sans tarder, à Mme Lahonce.

Charlie · 第 34 / 45 题