--Eh bien! tu arrives à une jolie heure! s'exclama Lahonce en
désignant du regard le dessert qu'on commençait à servir... Non, mais
ne te presse pas, mon garçon!...
Charlie s'asseyait, après avoir embrassé sa mère et serré la main de
M. Brodin, qui habitait avec ses enfants depuis la mort de Mme Brodin.
--Ils étaient bons, les obstacles? reprit gouailleusement Lahonce. Ils
étaient bons, ce matin?... Tu as dû les sauter une dizaine de fois au
moins, hé?...
Et, pendant quelques minutes, il continua à railler Charlie sur ces
obstacles qui l'avaient censément retenu, sur le mystère de son
retard, avec des mots à double entente, des airs malicieux de bien se
douter à quoi on avait pu s'attarder là-bas, aux environs du tir.
Lahonce aimait ainsi, quand il était bien disposé, à traiter Charlie
en égal, à affecter envers lui un ton de plaisanterie intime, à
déroger ouvertement de sa dignité de père jusqu'à une familiarité
d'ami, pour capter par des démonstrations bonhommes son grand
gaillard de fils si indocile, si peu cordial et si froid.
Et puis ce manège l'amusait en outre comme une provocation à sa femme,
comme un défi à Mme Lahonce, dont il apercevait parmi les fleurs de la
jardinière de milieu, de l'autre côté de la table, la figure
contractée, baissée vers la nappe, la figure résolue au silence,
plâtrée de rigueur hautaine ou d'inertie songeuse.
Il ne lui parlait que rarement. Il ne souhaitait rien d'elle, que de
simples égards. Il ne désirait ni la mécontenter ni la séduire. Il
avait, par amour-propre, renoncé à elle complètement, renoncé à la
posséder, renoncé à la vouloir, puisqu'elle ne voulait plus de lui.
Entre eux, depuis douze ans, cette jardinière de milieu, toujours
refleurie de fleurs de saison ou de graminées légères, symbolisait
exactement la barrière élégante d'indifférence réciproque, discrète et
polie, qui séparait leurs vies disjointes. Ils pouvaient se voir au
travers et jamais ne se regardaient.
Seulement, tout de même, de temps en temps, Lahonce avait du plaisir à
faire, devant sa femme, acte de père, à user en sa présence de cette
suprême et inaliénable prérogative conjugale, à lui rappeler enfin que
ce fils, là, près d'eux, était leur fils pourtant, issu de leurs deux
sangs.
Et Charlie, tout décontenancé par ces moqueries affables, par le
souvenir aussi d'où il revenait, protestait, en souriant, que son père
se trompait, que ce n'était pas du tout ce qu'il croyait, non, pas du
tout, mais les obstacles, uniquement les obstacles, et après, un galop
avec son ami Alain Marroy, un dernier tour aux Poteaux qui l'avait
entraîné plus loin qu'il ne fallait.
--Oui, oui, c'est ça! accorda Lahonce d'une voix sarcastique. C'est
ça... C'est ce diable de Marroy!...
Et il ajouta:
--Ah! au fait, n'oublie pas que c'est mardi ce soir, que c'est soir
aux Français... Tu viens avec nous, n'est-ce pas?
--Certainement, fit Charlie.
Il avait rattrapé le service, terminé son dessert.
Mme Lahonce repoussa sa chaise. On se leva et on passa pour le café
dans le vaste hall de l'hôtel où les trois hautes fenêtres, grandes
ouvertes, laissaient pénétrer l'air tiède et neuf du dehors.
Sitôt son café bu, Lahonce était sorti. M. Brodin s'avança vers
Charlie qui fumait une cigarette, accoudé à la fenêtre, et lui tendant
un journal:
--Tiens, fit-il, tiens, lis-moi cela... C'est une aventure peu
ordinaire: une fille qui a empoisonné sa mère pour garder à elle seule
un homme qu'elles aimaient toutes les deux... Lis-moi cela et dis-moi
un peu ce que tu en penses, monsieur le philosophe!...
Charlie prit le journal et se mit à parcourir l'article indiqué,
pendant que M. Brodin, les mains derrière le dos, arpentait
fièvreusement le hall, comme dans l'attente d'un verdict.
Une obsession nouvelle avait en effet remplacé chez lui l'ancienne,
quelque temps avant la mort de Mme Brodin, survenue en 1888.
Il ne s'inquiétait plus de la perversité des femmes. C'était la ruine
du foyer, la ruine des sentiments familiaux qui maintenant
l'intéressait. Il en apercevait partout des indices. Il en accumulait
avec ardeur les preuves; et il avait des petites joies de
collectionneur quand Charlie, par une réponse trop libre, un exposé de
principes trop audacieux, lui fournissait des exemples à l'appui de sa
croyance récente. Il feignait alors de déplorer la déchéance des
vieilles traditions, de s'indigner, de se lamenter sur la fin de la
famille et du respect filial; mais au fond il s'en distrayait
beaucoup, et souvent même il excitait inconsciemment son petit-fils à
dire des choses irrévérentes ou terribles, pour se confirmer dans sa
thèse.
--Eh bien? interrogea-t-il en s'arrêtant.
Charlie lui restituait le journal, et négligemment:
--Eh bien! c'est une folle... Le ministère public lui-même en
convient... Il n'y a pas de doute... C'est une folle...
--Tu crois? Tu crois? murmura M. Brodin. Bah! c'est possible!...
Et il s'en alla de son pas traînard de vieil homme, avec des
hochements de tête mécontents, sceptiques et déçus.
Charlie le suivait de l'œil en souriant.
--Tu as vu, maman? dit-il, quand M. Brodin eut passé la porte... Tu as
vu, grand-père essayait de m'amorcer, mais cela n'a pas pris
aujourd'hui... Je n'ai pas mordu!... Ce qu'il doit être furieux!...
Il s'approchait de Mme Lahonce, assise près d'une table chargée de
bibelots, dans l'encoignure d'un paravent de glaces qui lui formait,
au travers du hall, une sorte de cabine coquette et translucide. Puis
il tira presque devant elle un pouf bas, fait de deux coussins
superposés, et se laissant tomber dessus, le coude accoté au fauteuil
de sa mère, il demanda avec volubilité, d'un ton blagueur et tendre en
même temps:
--Bonjour, chère Madame! Voulez-vous me permettre de vous rendre une
petite visite?...
Mme Lahonce répondit, en caressant affectueusement de la main les
épais cheveux blonds de Charlie:
--Mais volontiers, cher Monsieur...
--Eh bien, Madame, j'ai des tas de choses aimables à vous dire de la
part d'un académicien!...
--Ah! tu y as été ce matin, fit tranquillement Mme Lahonce.
--Oui, j'y ai été ce matin... C'est même là que je me suis mis en
retard... Il avait l'air de mépriser cela, Fav!... Mais je te garantis
qu'il est ravi... Je l'ai bien vu à la façon dont il m'a embrassé.
--Ah! vous vous êtes embrassés?
--Dame! c'était une occasion, il me semble... Et puis, à propos, je
n'y pensais plus, je déjeune chez eux demain, tu sais... La mère
Favierres voulait à tout prix me retenir aujourd'hui... Sans Fav,
j'étais pincé!...
Il y eut une pause. Mme Lahonce secoua la tête d'un bref mouvement,
comme pour détacher ses regards de la rêverie où ils étaient
accrochés.
--Et tu travailles aujourd'hui, mon cher enfant? reprit-elle... Tu vas
à l'Ecole de droit?...
--Non! fit Charlie... Je travaille ici.
--Prends garde! prends garde! grondait doucement Hélène... Songe à ton
examen... Songe aux deux ans de service qui te menacent encore, si tu
manquais ton doctorat... Cela me préoccupe beaucoup, je t'assure...
Charlie répliqua en lui embrassant la main de petits baisers qui
entrecoupaient ses phrases:
--N'ayez pas peur... ma bonne Madame. N'ayez pas peur... On respectera
vos cheveux blancs... On vous satisfera... On sera docteur, on vous le
promet, on vous le jure... Seulement cette semaine je commence mon
_Hypatia_, dans le prochain numéro de la _Tour d'ivoire_ et il faut
absolument que je revoie les premiers chapitres...
--Et qu'est-ce que c'est que cette _Hypatia_? interrogea Mme Lahonce.
--Tu verras... C'est une histoire qui te plaira, j'en suis persuadé...
C'est l'histoire d'une femme qui a réellement existé, à Alexandrie, au
quatrième siècle... Elle était admirablement belle, éloquente, comme
un homme... Elle captivait tout le monde par sa parole, son charme,
son intelligence... On l'avait surnommée _la Philosophe_. Un évêque de
là-bas avait été charmé comme les autres, et il l'appelait sa mère, sa
sœur, sa dame... Tu verras... Tu ne comprendras peut-être pas le
symbole, le sens philosophique du roman... Mais l'histoire en
elle-même te plaira... Et même, tiens, je vais te dire, j'ai comme
l'idée qu'Hypatia devait te ressembler au physique...
--Elle avait des cheveux blancs? fit ironiquement Mme Lahonce.
Charlie répondit en simulant un ton mélodramatique:
--Non, Madame... Elle n'a pas eu le temps... On l'a massacrée avant,
la pauvre femme!...
Deux heures sonnaient à une petite pendule placée sur la table.
Mme Lahonce se leva.
--Où vas-tu, maman? demanda Charlie.
--Je sors... Je vais chez des fournisseurs, faire des courses...
--Tu remontes d'abord dans ta chambre?...
--Oui!
--Eh bien, je vais t'y monter, dit-il.
Et en même temps il l'enlaçait de ses bras vigoureux, la soulevait,
l'emportait à travers le hall, comme un enfant léger, tandis que Mme
Lahonce se débattait en riant:
--Voyons, Charlie... Voyons, tu es fou... Non, je t'en prie,
laisse-moi... Tu m'étouffes!... Charlie! Charlie!...
Il céda enfin, et la déposant à terre, près de la porte:
--Au revoir, maman!... Au revoir, ma belle Hypatia!...
Elle se redressait pour l'embrasser sur le front:
--Au revoir, grand gamin!... Au revoir, grand paresseux, grand
écrivain!...
Et ils gravirent ensemble l'escalier, bras dessus bras dessous, comme
deux amoureux, deux guillerets camarades, jusqu'à la porte de la
chambre de Mme Lahonce où Charlie s'inclina en un salut cérémonieux.
Puis il monta encore un étage, tourna le bouton d'une porte et se
trouva dans l'atelier qui lui servait de salon de réception et de
cabinet de travail.
C'était une large pièce où le jour tombait d'en haut, blanc et terne,
par des verrières dépolies,--une large pièce de ton bleuâtre, avec des
sièges anglais, amples, confortables, à grandioses ramages
versicolores. Alentour, contre les murs, des rayons de chêne
montraient des rangées compactes de livres, et au milieu de la chambre
un immense bureau de noyer supportait des lettres, des paperasses, des
gravures en désordre, le tout dominé par le bloc monstrueux d'un
encrier de cristal à bouchon d'argent.
Charlie, en entrant, alla droit à un des panneaux de la bibliothèque,
au casier qui renfermait les ouvrages de philosophie et inspecta un
par un les titres, cherchant un volume à lire afin de s'entraîner un
peu au travail.
Tous le tentaient également, puisque tous représentaient pour lui les
auteurs favoris, les maîtres que l'on aime, par choix ou par
gratitude.
A ses débuts dans la vie, à dix-huit ans, au sortir du collège, comme
la plupart des jeunes gens, et surtout des jeunes gens de sa
génération, Charlie avait eu honte de son ignorance, dépit de ne pas
plus savoir, peur enfin de se sentir si gauche, si timide, si
inexpert, auprès d'aînés tellement à l'aise, virils, informés. Et,
dans ce premier émoi de crainte et de modestie, les philosophes lui
étaient apparus comme les fournisseurs d'assurance les plus proches,
les détenteurs d'expérience les plus accommodants.
Il les avait lus aussitôt passionnément, sans arrêt, s'achalandant
chez eux de théories, de réflexions, de préceptes doctrinaires, se
tissant, jour par jour, avec la soie de leurs maximes, une sorte de
cocon protecteur, de gaine pudique et enveloppante, où il se rassurait
peu à peu. Puis, graduellement, à l'abri de ce voile bariolé de
doctrines diverses, il avait acquis l'audace. Il s'était formé, sur
les êtres et la société qu'il distinguait à travers les reflets du
voile, des opinions arrogantes, sereines, inébranlables comme celles
des aveugles à demi guéris, qui pensent mieux voir par leurs verres
bleus que les voyants de leurs yeux sains et nus. Il avait aussi
étudié les historiens, les poètes, les livres sacrés, les vieux
recueils de légendes, tout ce qu'on pouvait apprendre par les imprimés
sur cette mobile et trouble humanité dont la réalité présente lui
inspirait un effroi qu'il croyait du dégoût. Et depuis lors, sauf son
affection pour sa mère et pour Favierres, il avait vécu une vie un peu
factice quoique paisible, une vie d'esprit retirée, dédaigneuse et
calme dans ce monde imaginaire mais connu qu'il s'était créé, dans un
noble monde des personnes poétiques ou purement cérébrales, agissant
par candeur primitive ou selon des systèmes.
«Eûh... Eûh!...»
Il hésitait, balbutiait les noms des auteurs, ne parvenant pas à se
décider.
«Eûh!... Mill... Spencer... Hegel... Spinoza...»
Un coup frappé à la porte mit fin à son indécision.
--Entrez! cria-t-il.
--C'est moi! annonça Alain Marroy en pénétrant dans l'atelier. Je ne
vous dérange pas?...
--Pas du tout!... Au contraire! fit Charlie. Vous allez m'empêcher de
travailler.... Je suis enchanté... Asseyez-vous donc, mon cher!...
--Vous n'étiez pas au Bois ce matin? interrogea Alain Marroy, de sa
voix lente, qu'il ralentissait encore par le soin bizarre où il
s'évertuait d'entr'ouvrir à peine pour parler ses longues dents
blanches, ses longues dents aristocratiques de cheval.
--Si, si, j'y étais... Mais je suis parti assez tôt...
--Ah! c'est donc cela! murmura Marroy en étendant à moitié sa haute et
mince personne, vêtue de drap gris fer, sur un énorme divan rose, à
gigantesques fleurs rousses. C'est donc cela! Moi, je viens pour cette
boisson américaine dont vous m'avez demandé la recette... Vous vous
rappelez: le _Gordon's flip_. Il me faut du whiskey, deux œufs, trois
tranches d'ananas et un pied de céleri... C'est le céleri qui fait
tout l'arôme...
--Bien, bien! dit Charlie. On va vous procurer cela.
Et pendant qu'il sonnait, donnait les ordres et le menu, Marroy se
posta devant une glace pour rajuster sa grosse cravate de soie molle
et mate, dont un pli défectueux, aperçu en passant à une vitre de
boutique, taquinait depuis quelques minutes cette manie d'universelle
perfection, de toute personnelle distinction qu'il apportait aussi
bien dans les choses du costume que dans celles de la pensée.
Du même âge que Charlie, riche, bien apparenté, assez plaisant de
figure sans être joli garçon, avec sa figure rose, allongée, imberbe,
de jeune lord, et ses lèvres trop courtes découvrant à chaque parole,
comme pour hennir, ses longues dents chevalines, agile et adroit de
son corps, excellant à tous les sports, incisif en ses propos et
raffiné dans ses goûts, ayant publié à la _Tour d'Ivoire_, la plus
inaccessible des jeunes revues, des poèmes en prose ingénieux
quoiqu'un peu contournés de forme, bon musicien et sachant composer,
dessinant à l'occasion et peignant même l'aquarelle, il aurait réalisé
un type d'amateur impuissant à créer, mais sagace et parfois agréable,
s'il n'avait gâté tant de dons divers par de l'affectation, par le
souci permanent de ne pas manquer un seul instant à ses devoirs de
dilettante supérieur, par un air de travailler toujours ses attitudes
pour ses amis, pour le public,--par une application continuelle à
jouer partout, comme un rôle, le curieux personnage que naturellement
il était.
--Là! dit-il, après une dernière contorsion pour dégager son cou du
col... Là, voilà qui va mieux!...
Il alluma une cigarette de tabac jaune, dont la fumée fleurait le foin
coupé, et s'installant dans un large fauteuil où le siège moelleux
semblait fondre sous lui comme de la neige:
--Dites donc... Vous savez, j'ai dîné hier soir chez les Marteigne
avec votre jeune amie...
--Oui, oui, fit Charlie... Germaine m'avait prévenu... Et son mari a
été bien?
--Au-dessous de tout!... On causait de l'amour platonique... Il a
voulu s'en mêler... Alors, ç'a été le désastre!... Jusqu'au père
Marteigne qui, après dîner, au fumoir, déclarait de sa voix de
commissaire-priseur: «Ce M. de Fleur n'est qu'un serin, un serin, un
redoutable serin!» Quant à votre petite amie, très en beauté et tout à
fait aimable... Elle m'a pris à part pour me parler de vous, pour me
dire du bien de vous, pour me demander si je croyais que vous
l'aimiez... Et vous pensez si j'ai marché! Seulement, pas de blagues,
hein? Je veux bien vous servir pour les rendez-vous, les lettres, les
commissions dans le monde--les plus sales métiers, quoi!... Mais je ne
voudrais pas ensuite des responsabilités,--que cette enfant vienne me
faire des scènes à domicile, me pleurer que vous ne l'aimez pas, que
je l'ai trompée, que vous la trompiez, etc., etc... Cela colle
toujours, je suppose?
--Mais oui, mais oui, ça colle! affirma Charlie avec un sourire.
Pourquoi voulez-vous que cela ne colle pas? Elle est jolie, elle est
gentille. Elle n'encombre pas... Pour l'intelligence, ce n'est pas
vous ni moi, ce n'est pas Hypatia... Mais deux heures d'elle trois
fois par semaine, cela se tolère, je vous assure et, de ce train-là,
ça peut durer encore assez longtemps.
--Allons tant mieux, tant mieux! fit Marroy en s'approchant du plateau
où l'on avait réuni les ingrédients réclamés.
Et il commença à préparer sa diabolique mixture, râpant, coupant,
secouant, transvasant avec une précision et une gravité de
professionnel _barman_.
--Tenez! dit-il quand il eut fini... Goûtez-moi l'objet. C'est
fameux!...
Charlie aspira à l'aide d'une paille la boisson:
--Pas mauvais!... Pas mauvais!
Ils s'étaient rassis l'un à côté de l'autre, sirotaient leurs _flips_
en silence.
--Ah! et puis il y avait aussi à dîner un de vos amis! s'écria tout à
coup Marroy... Il y avait Favierres, Vincent Favierres, le
compositeur...
Charlie rougit un peu et riposta, le nez dans son verre:
--Mon ami!... Mon ami!... Vous allez trop loin. Quelqu'un que je vois
tous les trente-six du mois et qui est brouillé avec ma famille!...
Non, ce n'est pas mon ami!...
--Ah! bien, c'est moi que cela ne gênerait pas qu'un Monsieur fût
brouillé avec ma famille, si cela me plaisait de le voir! prononça
Alain Marroy qui ne savait pas exactement où, ni comment, ni dans
quelles conditions, ou rares ou fréquentes, Charlie et Favierres se
rencontraient... Ah bien! non, par exemple!... Il n'existe déjà pas
tant de gens fréquentables pour qu'on se prive de ceux avec qui on a
du plaisir à frayer... Et celui-là, tenez, me paraît assez gentil,
assez délicat... sympathique enfin.
--Vous trouvez? fit Charlie, ressentant au cœur comme une rapide
caresse de joie.
--Oui, oui, je trouve! mâchonna indulgemment Marroy entre ses longues
dents blanches... C'est du moins l'impression qu'il m'a faite... Un
peu raseur peut-être... un peu trop sentimental à mon goût... un peu
troubadour!... Mais quoi! chaque âge a ses plaisirs!... Et, pour un
homme de cinquante ans, il est vraiment très supportable...
Charlie répliqua en se contraignant à sourire:
--Je le supporte très bien, je vous assure, mon cher...
--Vous êtes fâché? fit Marroy ouvrant des yeux tout étonnés... Vous
êtes fâché?... Ah! ça, c'est trop fort!... Qu'est-ce que vous vouliez
donc que je dise de votre ami?... Je dis ce que j'en pense... Du reste
cela ne compte pas... Je le connais à peine... Je ne l'ai vu qu'une
fois... C'est une impression vague...
Et, pour détourner, il ajouta:
--Si vous me lisiez un peu de votre _Hypatia_, hein! Qu'est-ce que
vous en diriez?
--Je veux bien! fit Charlie en tirant de son tiroir un manuscrit. Je
vais vous lire le dernier chapitre, le chapitre du massacre... C'est
celui que je préfère...
Et il se mit à lire. Marroy, aux passages heureusement venus,
marmonnait des approbations douces, tranquilles, des: «Bon, ça, très
bon!»--du même genre que celles dont il eût honoré un cocktail
d'invention habile ou une gravure de tirage unique; car
l'enthousiasme, les cris élogieux lui paraissaient des manifestations
puériles, vulgaires, et, tout se valant ici-bas, il n'y avait pas à
s'exclamer davantage pour un harmonieux morceau de littérature que
pour un dessin rare ou une boisson savoureuse.
--Tout à fait bon! prononça-t-il lorsque Charlie se tut. De l'émotion,
des idées, et puis un style plastique qui tombe bien, avec de beaux
plis, un style tunique... Je suis très content... très... très...
Puis, pendant que Charlie rangeait ses papiers, Marroy saisit un
journal et l'élevant, les bras tendus, à hauteur de ses yeux, ainsi
qu'un morceau d'étoffe, il se mit à le parcourir.
--Non, sont-ils bêtes! sont-ils bêtes! grommelait-il.
De sa voix retenue, économe, il signalait une à une les bévues, les
niaiseries, les bêtises d'ignorance, les sottises de préjugé,--celles
qui provenaient des journalistes et celles qui étaient imputables à la
société, toutes ces pauvres erreurs humaines qui se reflètent chaque
matin dans les journaux, dans ces miroirs quotidiens de nos faiblesses
d'esprit et de nos vanités.
Et pour ce monde où il n'avait pas encore pris rang, pour cette
société active et close où il ne subsistait que par sa fortune, où il
ne figurait qu'en spectateur obscur et payant, pour cet amas de gens
qui peinaient, en dehors de lui, à mener leurs existences difficiles
ou ambitieuses, il avait des cruautés de mélomane provincial, d'abonné
grincheux de petite ville, qui siffle la troupe toujours et quand
même, qui ne permet à ses «artistes» qu'il solde nulle défaillance,
nul couac et nul oubli.
Il conclut que c'était de la démence de vouloir se mêler à cette cohue
de brutes, de snobs et d'ignares. La vie intérieure, la retraite en
soi devenaient décidément, lorsqu'on en possédait les moyens, la seule
vie acceptable pour l'élite des cerveaux cultivés ou des cœurs
sensitifs.
Et Charlie lui donnait raison, tout en réfléchissant, tout en se
demandant si véritablement ce bon Fav n'était pas quelquefois un peu
raseur, un peu troubadour, ainsi qu'avait dit l'impitoyable Marroy.
Mais comme quatre heures sonnaient à la grande pendule carrée du
cabinet, avec une sourde vibration de vieux bourdon lointain, le jeune
Lahonce se leva et d'un ton de sans-gêne amical:
--Vous savez, mon petit, je suis obligé de vous mettre à la porte...
Rendez-vous à quatre heures et demie... Et il me reste encore à me
changer...
--Comment donc! fit Marroy... Je m'en vais... Je m'en vais!... J'ai
justement, moi aussi, un rendez-vous à l'Hippique avec la petite
Froissy... avec notre petite Froissy, je pourrais dire...
--Une bien brave petite fille! fit Charlie en le raccompagnant. Je
vous la recommande... Je n'en ai eu que de la satisfaction... Un peu
chère, c'est vrai... Mais elle vaut son prix!...
--On fera le nécessaire! déclara froidement Marroy, tandis qu'il
lissait de l'avant-bras une éraflure qui ternissait la luisante
recourbure de son chapeau à coiffe blanche.
Et sur l'escalier, la tête levée, il ajouta:
--A demain matin, au Bois, on vous verra, j'espère?
--Oui, oui, peut-être... peut-être, très probablement! répliqua le
jeune Lahonce.
* * * * *
Dans l'appartement meublé de la rue de Miromesnil, qu'il avait loué
deux mois auparavant, au commencement de sa liaison avec Mme de Fleur,
Charlie, en arrivant, trouva son amie déjà occupée à préparer le thé
qu'ils prenaient d'habitude ensemble.
C'était une petite femme châtaine, svelte à la fois et grasse, la
taille fine et ronde, enserrée dans une blouse à tons éteints et
multicolores, les hanches saillantes et sensuelles sous l'étui collant
d'une jupe de tissu soyeux et gaufré, qui s'évasait, du bas, en souple
pyramide. Ses cheveux relevés sur le front laissaient échapper
quelques mèches bouclées et molles; et avec ses yeux gris aux
paupières bridées, son nez retroussé, ses lèvres au franc relevis bien
rouge, elle gardait une avenante figure d'enfant, de bonne petite
fille joueuse, malgré deux ans de mariage, quatre ans de vie mondaine,
et tout ce que lui avaient enseigné, pendant ce laps, les grivoiseries
des flirts, les fantaisies conjugales et son aventure dernière avec
Charlie Lahonce.
En le voyant entrer, elle s'élança au-devant de lui et, les bras
autour de son cou, après deux gros baisers sonores, deux gros baisers
de nourrice, de sœur plutôt que d'amante, elle s'écria:
--Tu sais, tu sais... Ecoute... Une bien drôle!... Les chevaux de mon
mari, Bruce et Tom, les deux alezans primés hier à l'Hippique, sais-tu
qui les a achetés?... Ton père!... Et sais-tu pour qui?... Pour
Warner!...
--Oui, je savais! fit en souriant Charlie.
--Comment! tu savais?... Oh! raconte, raconte!...
Il riposta, le regard allumé:
--Tout à l'heure!...
Et en l'embrassant, il lui enlevait sa voilette, il la dévêtait
hâtivement, car il se sentait ennuyé à cause des réserves de Marroy
sur Favierres, il voulait vite se distraire; et puis tous ces alcools,
tous ces _flips_ absorbés et ces boissons complexes l'avaient un peu
surexcité.