Le jeudi matin, vers dix heures, Favierres rejoignit sa femme
accroupie, dans le potager, à arracher les mauvaises herbes. Il
roulait entre ses doigts une cigarette, la tête basse, la figure
soucieuse,--sa méchante figure de despote irascible qu'il avait à
certains jours,--et lorsqu'il fut près de Mme Favierres, il déclara
avec une intonation saccadée, autoritaire:
--Dis donc, Valérie, il faudra que tu ailles à Paris aujourd'hui...
--Pourquoi cela, mon chéri, fit Mme Favierres en se redressant. Est-ce
absolument nécessaire?...
--Absolument! répéta Favierres.
--Mais, mon chéri, c'est que j'avais rendez-vous aujourd'hui ici avec
la couturière, tu sais bien, ma petite couturière...
Elle disait cela d'une voix pleurarde d'enfant, d'une voix qui voulait
toucher, fléchir, qui faisait involontairement de cette petite
couturière un personnage infime et sympathique, tout digne de pitié;
et elle refoulait machinalement dans son tablier bleu, ramené en sac
sur le ventre, les poignées d'herbes arrachées.
--Eh bien! prononça Favierres, tu la décommanderas, ta couturière...
Je te dis qu'il faut que tu ailles à Paris, parce que, moi, j'ai à
travailler et que je ne peux pas, tu saisis, je ne peux pas y aller...
Puis il donna, d'un ton bougon, presque militaire, ses instructions,
le programme des courses à faire:
--Tu iras d'abord à la _Lyre moderne_ et tu y demanderas les épreuves
de mon article... Bien!... Ensuite, tu iras chez Merhuaut, l'éditeur,
et tu lui diras que je le prie d'activer un peu la réimpression de mon
dernier recueil, la réimpression des _Cariatides_, tu te rappelleras
le nom?... Bon! Ensuite, voyons... Ensuite tu passeras à la Société
des auteurs et tu y toucheras mon compte. Enfin, si tu as le temps, tu
m'achèteras des cravates blanches, car il ne m'en reste plus...
--Mais, mon chéri, protesta Mme Favierres, j'en ai au moins pour
jusqu'à sept heures!...
Favierres tapa le sol du pied:
--Jusqu'à sept heures!... Et après?... Si tu en avais pour jusqu'à
sept heures!... J'admets!... Non, c'est phénoménal, vraiment!... On
dirait que je te demande d'aller au Tonkin... Eh! n'y va pas...
J'irai, moi! C'est bien plus simple... J'ai horreur des sacrifices...
J'irai... j'irai!...
La petite femme s'excusa en bredouillant:
--Mais non, mon chéri, tu me comprends mal, je t'assure... Je voulais
dire...
Favierres l'interrompit sèchement:
--Allons, c'est bien... Soit... Je t'ai mal comprise... Convenu... Tu
iras... Et si tu crains de rentrer trop tard, tu n'as qu'à prendre une
voiture et à déjeuner plus tôt... Quoi! ce n'est pas une affaire!...
Tiens! finis ton ouvrage... Je vais prévenir Sophie...
Et, de l'extrémité du jardin, Mme Favierres l'entendit qui criait à la
bonne:
--Sophie!... Sophie!... Le déjeuner pour onze heures et demie... Onze
heures et demie précises... Madame va à Paris!...
* * * * *
A deux heures, il se trouva seul, libre et maître dans la petite
maison silencieuse.
Mme Favierres partie, il avait envoyé Sophie, la bonne,--son autre
bonne--en course très lointaine, à Levallois-Perret.
Il disposa dans les vases du salon quelques chrysanthèmes fauves et
pourpres qu'il avait secrètement achetés, le matin, à une fleuriste
ambulante.
Puis, pour gagner du temps, pour patienter, il se mit à relire le bref
billet par lequel Hélène, la veille, lui avait confirmé la promesse de
sa visite.
Mais le tintement vieillot et rouillé de la clochette d'entrée
l'arrêta net dans sa lecture.
Il se précipita en courant vers la grille, le long de la petite allée
où les cailloux craquaient sous ses pieds. Il ouvrit d'un coup la
lourde porte de fer, et il vit enfin, dans un éblouissement de
béatitude, Mme Lahonce,--Mme Lahonce en robe de drap brun, avec une
pèlerine de fourrure, et, à côté d'elle, Charlie tournant le dos, tout
occupé à suivre la lutte qu'avait engagée, près de là, un garçon
boulanger contre le cheval rétif de son cabriolet.
Favierres s'inclina, balbutia en une parodie d'étonnement:
--Tiens!... Madame Lahonce!... Bonjour, Madame!... Quelle surprise!...
Bonjour, mon vieux Charlie!....
Charlie se retournait et offrait distraitement à baiser sa figure de
profil, sa figure qui ne s'intéressait qu'au combat entre la bête et
l'homme.
--Allons! Charlie! dit Mme Lahonce... Viens, mon chéri!...
Ils avaient franchi la grille. Favierres ne se risquait pas à prendre
la main d'Hélène, à la saisir entre ses doigts, de peur d'un
entraînement à ce contact si doux, de quelque élan insurmontable et
trop vif dont il eût peut-être attiré son amie tout entière pour
l'embrasser soudain, la serrer dans ses bras. Il referma la porte et
se dirigeant vers le salon, côte à côte avec Mme Lahonce, il dit, à
l'intention de Charlie:
--Oh! ma femme sera désolée de vous avoir manquée... Elle vient de
partir pour Paris... Elle sera désolée...
--Ah! fit Hélène d'une voix qui jouait le regret... Madame Favierres
n'est pas ici?... Oh! comme c'est ennuyeux!...
Mais Charlie qui sautait en avant, ne les entendait pas, captivé qu'il
était par un jeu nouveau, par l'amusement de faire jaillir les
cailloux en mitraille, du bout carré de ses larges petits souliers.
Mme Lahonce fixa Favierres d'un long regard sérieux, d'un regard où
s'alanguissait frémissante toute la gravité heureuse de sa passion
rassurée. Ils stoppèrent un instant à s'examiner, à se contempler, à
se couler, de nouveau, au plus profond d'eux-mêmes, la tendre lave
immatérielle de leurs regards aimants. Puis Mme Lahonce poussa un
grand soupir d'oppression ou de délivrance, et ils se remirent en
marche sans rien dire.
Ils arrivaient dans le salon et s'étaient assis sur un divan en reps
vert, placé près de la cheminée.
--Dis-moi. Charlie! s'écria Favierres... Veux-tu jouer un peu? Veux-tu
aller jouer dans le jardin, hein! mon vieux Charlie?...
--Je veux bien, moi, fit Charlie... Tu veux, maman, dis?...
Mme Lahonce répliqua en lui tirant, comme de petites chaussettes, ses
gants de coton blanc:
--Mais, oui, mon chéri...
Charlie avait affectueusement bondi sur les genoux du compositeur:
--Et je pourrai jouer dans le potager avec la pelle, avec le râteau,
vous savez, Fav?
--Parfaitement! répliqua Favierres... Seulement, attention de ne pas
te faire mal... Gare aux bleus!... Gare aux noirs!...
--Pas de danger! affirma résolument Charlie.
Et, après avoir embrassé sa mère, il se sauva en gambadant par la
porte-fenêtre, dont un des battants fermé masquait de ses petits
carreaux dépolis, à sertissure de plomb, la vue du potager et les
arbres jaunis.
Ils étaient seuls, seuls dans le salon, dans la maison
déserte.--Favierres enlaça la taille de Mme Lahonce, approcha les
lèvres de ses lèvres, et ils se donnèrent un lent baiser délicat, un
baiser retenu, prolongé, où ils semblaient vouloir déguster sans fin
la jouissance retrouvée de s'embrasser encore. Puis Favierres posa sa
tête sur la poitrine de Mme Lahonce et murmura:
--Ne disons... ne disons rien... J'étouffe... J'ai le vertige au
dedans de moi... Laissez-moi vous respirer... Laissez-moi vous écouter
vivre!...
Car il lui disait «vous» parfois, au plus brûlant de la passion, non
par respect mondain, mais comme par une vénération pour l'amour qui
émanait d'elle.
Il répétait:
--Ne disons rien... Je ne puis rien dire...
Il sentit le bras de Mme Lahonce lui encercler la tête d'un bandeau
souple et pénétrant. Elle lui baisait le front de petits baisers
légers, et elle chuchotait de la voix discrète, acquiesçante, dont on
s'adresse aux malades:
--Non, non, c'est cela... Ne dis rien... Tais-toi... Mon pauvre aimé,
mon pauvre aimé, comme tu as souffert!...
Dehors, on entendait le râteau de Charlie qui raclait avec furie les
cailloux.
Favierres releva la tête, pressa Mme Lahonce plus fort, d'une étreinte
plus ardente, plus sensuelle, et elle fermait les yeux,--la tête
voluptueusement penchée sous les baisers, comme un faîte d'arbre avide
sous la désaltérante ondée.
Mais, tout à coup, elle éprouva une secousse, retomba en arrière,
brusquement lâchée, sans appui, et comme elle rouvrait les yeux, elle
aperçut Favierres, près de la porte vitrée, près du battant demeuré
clos. Il fermait l'autre d'une prompte poussée, tournait la clef dans
la serrure.
Elle implora en portant la main à son cœur:
--Qu'est-ce que tu fais?... Qu'est-ce que tu fais, mon chéri?...
Favierres revenait à elle, l'étreignait de nouveau plus violemment,
avec des gestes brutaux presque et froisseurs. Elle gémit:
--Fav! Fav!... Je t'en prie... Pas ici!... Tu es fou!... Cet
enfant!... Mais cet enfant qui est là!... Je t'en supplie, mon aimé...
Oh!... Fav!... Fav!...
Un tambourinement rageur aux vitres de la porte-fenêtre fit sursauter
Favierres, et en se retournant, il distingua à travers les glauques
carreaux dépolis deux taches rosâtres, l'une grande, l'autre petite:
la figure et le poing minuscule de Charlie.
Mme Lahonce s'était d'un trait relevée, courait ouvrir, et Charlie
s'élança dans ses bras, se suspendit à son cou en sanglotant.
Elle bégaya toute blême, le sourcil froncé d'effroi:
--Qu'est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu, mon chéri?
Charlie murmura entre deux hoquets de sanglots:
--J'ai eu peur... J'ai eu peur...
--Peur de quoi, mon chéri?
Elle s'était rassise sur le divan, tenant Charlie tout contre sa
poitrine haletante, le berçant comme un nourrisson, étanchant une à
une les larmes qui mouillaient sa petite figure cramoisie.
--Peur de quoi? répéta-t-elle en jetant à Favierres debout devant eux
un preste coup d'œil de terreur et de reproche, un coup d'œil qui
lui désignait Charlie comme sa victime, comme un enfant qu'il eût
battu ou blessé grièvement.
Le petit répliqua d'une voix entrecoupée, sanglotante toujours:
--J'ai eu peur parce que Fav a fermé la porte... parce que j'étais
tout seul... Alors j'ai tapé pour qu'il ouvre...
Mme Lahonce exhala un soupir de soulagement:
--C'est à cause de cela que tu pleures, toi un grand garçon, toi un
homme?
Charlie ajouta en guise de défense:
--Non, c'est pas tout!
--Quoi donc encore? fit anxieusement Mme Lahonce.
--Eh bien, je pleurais aussi parce que, quand je suis venu à la porte
et que j'ai tapé, eh bien, je ne vous voyais pas, ni toi ni Fav, par
ces vilains carreaux... Alors, ça m'a fait plus peur, plus peur!...
Mme Lahonce, dans une effusion de gratitude irréfléchie, serrait
Charlie à l'étouffer, lui criblait la figure de baisers remercieurs,
disait en riant nerveusement:
--Un grand garçon! un grand garçon! Pleurer pour cela!... Tu n'es pas
honteux?
--Oh! tu me fais mal, maman! dit Charlie qui se débattait contre cette
étreinte trop étroite, ces baisers aveuglants.
Mme Lahonce desserra ses bras, posa l'enfant à terre:
--Allons! tu es remis? Tu n'as plus peur?... Veux-tu retourner
jouer?...
Puis avec un sourire sévère à Favierres:
--Et cette fois, sois tranquille, on ne fermera plus la porte!...
Charlie se dressa sur la pointe de ses pieds pour embrasser sa mère.
--Bon... je vais jouer, moi! déclara-t-il avec décision.
Et, près du seuil, il tourna un peu la tête, son petit index levé en
rappel de la promesse:
--Mais vous ne fermez pas, Fav, vous savez!... Vous ne fermez pas!...
Mme Lahonce l'écoutait courir, regagner le fond du jardin, et lorsque
les petits pas se turent, elle regarda mélancoliquement Favierres.
--Eh bien! vous voyez! dit-elle en soupirant... Vous voyez comme vous
êtes imprudent!... Vous voyez ce que vous avez failli faire!... J'ai
cru que nous étions perdus, qu'il avait tout vu... C'est affreux!...
Quand j'y pense, je tremble encore...
Favierres s'assit à côté d'elle et supplia de sa voix la plus
caressante:
--Oh! je t'en prie, ne sois pas fâchée! Ne me dis pas «vous»!
Réfléchis!... J'étais excusable... Six semaines sans toi!... J'ai eu
un moment d'égarement... Je le regrette... Mais pourquoi se désoler,
pourquoi s'alarmer, puisque, grâce à Dieu, il n'y a pas eu de mal?...
Il lui avait saisi la main et la retenait appuyée à ses lèvres. Mais
Hélène, au moindre bruit, tressaillait, s'échappait d'un frisson
apeuré.
Enfin elle riposta:
--Pas de mal!... Qu'en savez-vous?... Êtes-vous bien sûr que cet
enfant ne se rappellera pas un jour sa visite ici, ne se rappellera
pas cette frayeur qu'il a eue, cette porte fermée,--et qu'il ne
comprendra pas?...
Favierres, un peu décontenancé, répliqua par des généralités.
--Mais non, mais non, ma chérie. Puisqu'il n'a rien vu!... Du reste,
il t'aime, il m'aime, il ne pourra jamais penser que de bonnes choses
sur nous... Et puis, vraiment, te figures-tu qu'il se souviendra de
ces détails, de ce petit incident?... Cela a de l'importance pour
nous, parce que nous savons, parce que nous sommes dans le mal, dans
la crainte... Mais pour un enfant, pour quelqu'un du dehors, ce n'est
rien!... Tiens, il a déjà oublié, il chante!...
On entendait, en effet, Charlie clamant à pleine gorge la fanfare
d'une vague marche triomphale.
Favierres poursuivit:
--Je t'en prie, ma chérie, je t'en prie, redeviens douce... Ne me
boude plus... Ne t'inquiète pas, pour là-bas, pour plus tard... C'est
trop loin... Nous avons bien assez de maintenant pour nous
tourmenter... Voyons, ma chérie, dis-moi quand je te reverrai!...
Dis-moi comment cela va chez toi... Car tu ne m'as rien dit. Je ne
sais rien... Tu partiras et je ne saurai rien!...
Mme Lahonce eut un sourire:
--C'est que tu ne m'as guère laissé le temps de parler, mon Fav!...
Comment cela va à la maison?... Mais pas trop mal!... _On_ est très
apaisé, très radouci...
Favierres implora à voix basse:
--Et le soir, la nuit?
Mme Lahonce répliqua avec calme, sans hésiter:
--C'est comme à Londres... comme depuis Wight!
--Rien?
--Rien.
--Et que pense-t-il de cela?
--Je l'ignore... Il ne me le dit pas...
--Il ne réclame jamais?
--Jamais, mon chéri.
--Tu me le jures?
--Je te le jure.
Favierres pressa la main de Mme Lahonce d'une pression reconnaissante.
Il y eut une pause. Ils restaient les yeux rêveurs, considérant, dans
le vide, des choses précises, des images cruelles. Favierres reprit:
--Et quand te reverrai-je?... Où te reverrai-je?...
--Jeudi prochain, je suppose, fit Mme Lahonce.
--Chez nous?
--Oh non, pas encore!... Plus tard!... Lorsque le moment sera venu, je
te le dirai... Actuellement, ce ne serait pas prudent!... Ce ne serait
pas raisonnable!...
--Alors, jeudi prochain, ici, à la même heure?...
--Oui, je viendrai avec Charlie... Mais tu seras sage, mon grand
Fav!... Plus de ces dangereuses folies, n'est-ce pas?...
--Je te le promets!...
Mme Lahonce tapotait, refaisait devant la glace ses frisons blond
pâle, un peu défaits, dans la lutte, par les baisers.
Elle demanda sans se retourner:
--Veux-tu appeler Charlie, mon chéri?
Il se rapprocha d'elle, l'enserra dans ses bras et lui donna sur les
lèvres, à travers la voilette, un baiser aspirant et lent, un long
baiser à plusieurs reprises redonné et qu'il ne pouvait se résoudre à
finir.
Elle susurra:
--Appelle Charlie, veux-tu mon aimé?
Il s'avança près de la fenêtre et cria:
--Charlie! Charlie!...
L'enfant accourut au galop. Il l'enleva sous les aisselles, le balança
tout riant, dans l'espace, d'un mouvement de bascule, puis,
soigneusement, il le replaça à terre en l'embrassant sur le front,
parmi ses franges lisses de cheveux dorés.
Mme Lahonce enveloppait Favierres et son fils d'un regard attendri.
--Allons, Charlie, il faut partir! dit-elle enfin fermement.
Favierres lui murmura, à l'oreille, en plaisantant à demi:
--Quel dommage!... J'étais si heureux! Je suis si heureux en
famille!...
Elle répondit avec un sourire égayé et découragé à la fois:
--Que voulez-vous?... Puisque c'est impossible!
Favierres répéta de même:
--Oui, oui, c'est vrai, c'est impossible. Et puis je vous ai revue...
Je vous reverrai... Nous n'avons pas trop à nous plaindre!
Il les accompagna à la grille; et longtemps il demeura sur le seuil à
leur faire des signaux d'adieu, à les regarder s'éloigner jusqu'à ce
qu'ils eussent disparu au coin du boulevard Bineau.
* * * * *
Le jeudi suivant, Mme Lahonce revint, selon sa promesse, et passa une
heure dans la petite villa de la rue de Chézy, à causer avec
Favierres, mais impatiemment, d'une façon gênée, sans nulle caresse,
car il pleuvait,--une pluie froide comme de la neige qui les
obligeait à garder Charlie, dans le salon, auprès d'eux.
En sortant devant la porte, Hélène se heurta à Mme Favierres. La
petite femme remontait de Paris où Favierres l'avait cauteleusement
chargée d'une multitude de commissions superflues, destinées à
l'écarter de chez lui durant la visite espérée. A la vue d'Hélène,
elle se confondit en protestations de regret, en compliments au sujet
de Charlie, en politesses bourgeoises. Mais elle avait compris; et le
jeudi d'après, aux premiers mots de Favierres pour la dépêcher à
Paris, elle déclara que cela se trouvait fort bien, qu'elle avait
justement des courses à faire de ce côté, et elle décampa avant midi,
comme par appréhension de se rencontrer encore avec Mme Lahonce.
Ce jour-là, en entrant, Hélène, tout de suite envoya Charlie jouer au
jardin; puis, quand l'enfant fut dehors, elle prit les deux mains de
Favierres dans ses mains, et la figure toute rehaussée de sourire, les
yeux scintillants d'une malice gentille, elle annonça:
--Mauvaise nouvelle, mon grand ami!... je ne peux rester qu'un quart
d'heure, parce que Charlie doit être au manège à trois heures et
demie... Mais bonne nouvelle aussi!... Je te reverrai samedi, à deux
heures et demie... Devine où?
Favierres répliqua timidement osant à peine proférer ces ambitieuses
paroles d'espoir:
--Chez nous?
--Oui chez nous! s'exclama victorieusement Mme Lahonce... Chez nous,
mon grand Fav! J'ai bien réfléchi cette semaine... je crois que nous
pouvons...
--Oh! merci, ma vaillante chérie, merci!...
Il l'attira doucement pour un baiser, sans qu'elle résistât, et
lorsqu'elle voulut partir, il ne la retint pas. Car il n'avait plus
cette cupide parcimonie des êtres malheureux qui lésinent sur les
instants de joie comme sur des parcelles d'or fuyantes. Il pouvait
prodiguer libéralement ces minutes d'elle que Mme Lahonce lui
réclamait, la laisser partir sans avarice et sans chicane. Il se
sentait déjà riche de bonheur, riche d'Hélène, pour la vie, à
l'infini.
* * * * *
Le samedi, il sortit aussitôt après le déjeuner, s'achemina à pied
vers Paris et il arriva, en avance d'une heure, à l'appartement du
boulevard Pereire, tant l'impatience l'éperonnait.
Il alluma le feu, vaporisa du parfum à travers les deux pièces, puis
il se mit au piano afin de rendre l'attente moins pénible.
A deux heures et demie, un coup de sonnette retentit à la porte de
l'escalier. Il se rua pour ouvrir; et Mme Lahonce entra, tomba plutôt
dans ses bras.
Il l'entraîna toute haletante vers la chambre où était le lit, et là
il se jeta à ses genoux en balbutiant:
--Vous revoilà!... Vous revoilà, mon amie, ma bonne souveraine...
Vous revoilà ici, chez nous! Et dire que je vous croyais perdue pour
toujours!...
Mme Lahonce répondit avec un sourire fier:
--J'étais bien sûre que je reviendrais!...
Les mains tremblantes, Favierres lui enlevait son chapeau, sa
jaquette, son corsage; et ses lèvres, ses lèvres si longtemps privées,
pesaient ardemment, à mesure qu'il la découvrait, sur cette belle
chair nue et reconquise. Mme Lahonce le laissa faire, les yeux clos,
tout son corps défaillant dans un enivrement docile; et ce fut juste
si elle trouva la force pour le prier de baisser les stores, de
diminuer un peu la lumière trop impudique du jour.
* * * * *
Au moment de repartir, lorsqu'elle eut rajusté sa voilette, elle se
pencha vers lui, et la tête sur son épaule, dans un dernier baiser,
elle murmura:
--Et puis, tu sais, mon Fav, je t'ai préparé une surprise... Je
voulais te la cacher... Mais je n'y tiens plus... Il faut absolument
que je te la dise...
--Quoi donc? questionna Favierres d'un ton intrigué.
Elle reprit:
--Tu te rappelles, tout à l'heure, mon aimé, tu te plaignais à la
pensée de ne plus revoir Charlie...
--Oui, et alors?
--Alors j'ai découvert une combinaison pour que tu le revoies...
--Comment cela?
--Voici... Tous les quinze jours, Nanette, ma vieille nourrice, qui
est rentrée chez nous... tous les quinze jours, Nanette te l'amènera
sous prétexte que tu lui donnes une leçon de piano, que tu surveilles
les leçons qu'on lui donne... J'ai parlé du projet à Charlie, en lui
déclarant que décidément tu étais fâché avec son père, que je n'irais
plus jamais chez toi... Je lui ai demandé si cela lui plairait de
venir te voir de temps en temps, de venir étudier son piano avec
toi... Il était ravi... Il en sautait de joie... Quant à Nanette,
c'est une brave femme qui m'a nourrie, qui m'aime comme son enfant...
Nous n'avons rien à craindre d'elle... Elle fera tout ce que je
voudrai et elle se laisserait hacher plutôt que de souffler un mot du
secret... Eh bien, mon Fav, es-tu content?...
Favierres la serra contre lui en disant à mi-voix:
--Tu es exquise!... Je t'adore!...
* * * * *
Et le jeudi suivant, à deux heures, Charlie sonnait rue de Chézy,
escorté de Nanette, pour prendre avec Favierres sa première leçon.