Dehors, Favierres fit quelques pas dans la rue de Lisbonne, puis,
tournant à gauche, il remonta lentement le boulevard Malesherbes, se
traînant, frôlant les maisons, comme par un besoin vertigineux de
s'appuyer, de se dissimuler, de n'être pas seul et en vue sur le vaste
trottoir blanchâtre que rayaient de larges taches noires les ombres
projetées des arbres.
Il avait résolu de rentrer à pied chez lui, très loin, en plein parc
de Neuilly, de se réconforter l'esprit par cette grande marche
silencieuse, de se fatiguer un peu sa douleur dans la solitude et la
nuit fraîche.
Mais, arrivé place Malesherbes, ses jambes ployaient de lassitude,
mollissaient comme après une course trop longue. Il aperçut, en une
apparition décourageante, l'immense ligne droite et sombre des espaces
qui lui restaient à parcourir avant d'atteindre la rue de
Chézy,--toutes ces minutes et ces minutes à vivre avant de gagner son
lit, le sommeil, l'oubli,--et il n'eut pas l'énergie de continuer. Il
héla un fiacre, donna son adresse:
--132, rue de Chézy... au coin du boulevard Bineau, à peu près..
Puis il s'installa pour le voyage, s'accota dans un coin, les
paupières fermées, la tête ballottée au gré des cahots, essayant de
dormir à la fois et de se figurer ce qui advenait là-bas des affreuses
choses de tout à l'heure.
Il cherchait à s'imaginer avec précision où était à présent Hélène,
dans quelle chambre, si elle pleurait, la pauvre enfant aux abois, et
comment elle ripostait, dans son trouble, aux écrasantes phrases de
vertu, de morale, de réprobation que tour à tour Lahonce ou M. Brodin
devaient lâcher sur sa passion en détresse, du haut de leurs droits
reconquis.
Il aurait voulu être auprès d'elle, dans ces instants de péril,
pouvoir la protéger, de sa force de mâle, contre ses agresseurs
concertés, lui souffler ces répliques de révolte, ces répliques
d'insoumission et de haine qui démontent l'ennemi, rompent les
préliminaires de paix, brûlent sous le venin de l'insulte la fleur de
pardon qui allait fleurir. Il souhaitait qu'elle eût le courage, même
battue, prisonnière, aux mains des vainqueurs, de se garder à lui
pareille, de ne rien abandonner de sa puissance et de sa volonté
d'aimer; et en pensant qu'elle était peut-être maintenant à céder, à
se repentir, à livrer par crainte leur amour, il poussa un soupir
d'accablement long comme un bris de vague, il sentit un afflux de
larmes qui soulevaient de leurs eaux lentes ses paupières à demi
fermées.
«Comme elle m'aimait! Comme elle m'a aimé! songeait-il ainsi que d'un
passé révolu et défunt... Comme elle m'a aimé!»
Et il se rappelait le premier jour de cette époque bienheureuse et
finie, le premier soir où, chez Mme de Jehandy, il avait été présenté
à Mme Lahonce.
Il venait alors de remporter son premier grand succès avec cette
cantate d'_Hymnis_, jouée au concert de la _Société artistique_ et
qui, d'un coup, à trente-cinq ans, lui avait assuré cette renommée
copieuse et tranquille où il vivait depuis lors, ses authentiques
lettres de noblesse dans l'aristocratie des musiciens connus.
Tout de suite, au premier regard, aux premiers mots, il avait deviné
qu'il plaisait à Mme Lahonce; et il s'était de même facilement laissé
séduire par cette jolie femme élégante, aux paroles savamment
complimenteuses, aux larges yeux humides, tendres et sans défense.
Sur sa prière, il lui avait, le surlendemain rendu visite, il l'avait
revue ensuite en une seconde soirée. Ils causaient d'abord musique,
car Mme Lahonce était douée d'une intuition musicale très délicate,
possédait un talent de pianiste naturel et aisé. Mais bientôt, dans
leurs regards, ils avaient lu une harmonie autrement simple et
violente que celle des mélodies dont ils parlaient: l'harmonie des
désirs fervents et qui se veulent. Il s'était enhardi à lui dire qu'il
l'aimait. Elle ne s'était pas offensée, pas marchandée, accédant
toujours à toutes ses demandes; et au bout de deux semaines elle
s'était donnée, généreusement et instinctivement offerte, parmi des
pleurs soulagés, dans une hideuse chambre d'hôtel, choisie par lui au
hasard, à l'improviste, un soir de fin d'hiver, après une promenade à
deux dans des quartiers lointains et misérables.
Au commencement, il ne l'aimait pas. Il la prenait uniquement parce
qu'elle était jolie, complaisante, et il n'accordait aux rendez-vous
que le temps de ses loisirs; il évaluait l'aventure, d'après la
rapidité de l'abandon, comme une de ces liaisons agréables et fragiles
qu'on brise aussi vivement qu'on les a contractées.
Mais peu à peu il se sentait davantage captivé, touché par la sincère
affection que lui prodiguait Mme Lahonce, par la dévotion de cœur
qu'elle lui révélait plus audacieusement à chaque rencontre.
Il comprit tout à coup quelle erreur de fatuité il avait commise en
dédaignant jusque-là une tendresse si ardente en sa discrétion; et un
matin, comme Mme Lahonce arrivait au rendez-vous, il se jeta à ses
genoux, lui confessa, en lui embrassant les mains, sa honte de
l'avoir tant méconnue, implora, ainsi qu'un enfant fautif, son pardon.
Elle répondit d'un ton mélancolique: «Oui, je ne vous disais rien...
Mais je m'en apercevais bien... je savais bien que vous m'aimiez
mal!...» Ils terminèrent la journée, chastement, sans presque parler,
à se regarder, à se reconnaître, comme une pure journée de
fiançailles. Et, à partir de ces aveux, ç'avait été entre eux la haute
et supérieure union que crée, nourrit, et fortifie dans les cœurs
aimants, la passion sûre et réciproque.
L'amour vrai a sur les désirs cette supériorité qu'il est actif,
inquiet et ambitieux. Tandis que les désirs sont bornés et lâches,
satisfaits aussitôt qu'assouvis, l'amour paraît aux amants toujours
mécontent, toujours au-dessous de ce qu'il espérait, toujours resté
trop loin d'où il voulait attendre. C'est comme une œuvre d'art
exigeante et jamais achevée à laquelle travaillent continuellement,
dans le bonheur ou dans l'angoisse, deux artistes associés; c'est un
chef-d'œuvre que ne se lassent jamais d'orner et de ciseler ceux qui
se sont jurés un jour de le parfaire.
Favierres et Mme Lahonce passèrent ainsi les deux années qui suivirent
à rendre leur passion plus belle et plus charmeuse. Ils se donnèrent
d'abord l'un à l'autre ce qui manquait à chacun; ils se rapprochèrent
graduellement dans une perfection semblable où ils s'appliquaient
tous deux, sans relâche.
Mme Lahonce était un peu frivole, avait fréquemment sur les personnes,
sur les choses de la vie, des opinions superficielles, mondaines,
dénuées de recherche; et elle subit de bonne grâce les remontrances
que Favierres lui en faisait, l'habitude à laquelle il la pliait de
scruter les âmes et les intentions, de ne juger les gens qu'avec
réflexion, sur leur valeur intime et non sur leurs dehors.
Et, de son côté, le compositeur se corrigeait progressivement de tous
ses préjugés haineux, de cet égoïsme et de cette irritabilité d'homme
de métier, de cette involontaire et méprisante aversion pour le monde
qui, bien des fois, avaient choqué Mme Lahonce. Elle le voulait doux,
indulgent, affable; et il le fut. Elle désirait qu'il allât dans les
maisons qu'elle fréquentait; et il s'y montra. Elle avait enfin
demandé qu'il se présentât au cercle dont tous ses amis, à elle,
étaient; et il fit admettre sa candidature.
Après un an de liaison, ils s'étaient, de cette façon, délivrés,
dépouillés de toutes ces rugosités de caractère, adverses et natives,
qui sont, de coutume, entre amants, la cause cachée des blessures et
des froissements pernicieux. Ils devenaient de jour en jour plus
proches, plus en accord, plus à l'unisson, puisque leurs pensées
étaient maintenant désarmées contre l'entente sans cesse renouvelée
qui scellait leurs deux cœurs; et un moment vint où ils s'aimèrent
comme deux époux fidèles,--comme deux époux dévoués qui se sont
cherchés, choisis et adoptés, pour traverser la vie ensemble.
Le petit appartement du boulevard Péreire où, tous les jours, Mme
Lahonce voyait son ami, ne ressemblait en rien à une garçonnière. Il
l'avait meublé, sur ses indications, de meubles sobres, d'étoffes
gracieuses et sans éclat; et chaque semaine, Mme Lahonce ajoutait à
cet air d'intérieur choyé, à cet air habité et de _home_ qu'avait
l'appartement, en apportant de menus objets, des bibelots de toilette,
des passementeries et des ornements qui signaient les meubles, les
murailles, comme de sa signature personnelle.
Dans une des pièces, un piano se dressait sur lequel Favierres
exécutait ses compositions nouvelles, pour les soumettre au jugement
attentif de Mme Lahonce, ou bien travaillait, improvisait en
l'attendant.
Il lui lisait aussi les articles de critique musicale qu'il donnait à
la _Lyre moderne_, discutait avec elle si elle n'approuvait pas, ne
publiait jamais une ligne sans avoir eu son avis préalable.
De sorte que le temps qu'ils n'employaient pas à s'aimer, ils le
passaient à s'entr'aider, à être amis l'un pour l'autre, à se grandir
dans l'intérêt de cette tendresse qu'ils souhaitaient cultivée
toujours par des mains plus dignes et plus enviées.
Pour ne pas troubler ces heures de paix, ils étaient convenus
cependant de ne parler que le moins possible de ce qui les empêchait
de s'appartenir entièrement: Hélène de son mari, Favierres de sa
femme. C'étaient, pour eux, les personnages mauvais que ces êtres
trompés et haïs, les ombres funestes et douloureuses dont on n'ose pas
prononcer le nom.
Ni de la confiance de l'un ni de la docilité de l'autre, Favierres et
Mme Lahonce ne pensaient avoir quoi que ce fût à craindre. Mais ils
préféraient se taire l'existence de ces ennemis, les omettre dans
leurs propos, n'évoquer que par nécessité ces personnes, symboles de
gêne et de servitude.
Et s'ils mentionnaient quelqu'un qui ne fût pas eux deux, ils
causaient alors le plus souvent du petit Charlie, de l'affectueux et
admiratif petit Charlie, qui adorait Favierres presque à l'égal de sa
mère, et que le compositeur s'était pris à chérir comme son enfant,
par amour même de Mme Lahonce.
«Mais non!... Non, c'est impossible!... Non, cela ne se peut pas!»
murmurait Favierres qui ne voulait pas croire à l'inconcevable fin de
ces joies, de toute cette vie de bonheur secret, de toutes ces
béatitudes perdues, que rien ne remplacerait.
«Non, non, c'est impossible... Elle me reviendra... Il le faut...
Elle saura... Elle est brave... Elle trouvera moyen!...» répétait-il
d'une voix rauque, détrempée par les sanglots. Et il s'enfonçait dans
le front ses ongles, comme pour arracher, déchirer l'horrible
conviction contraire qui le ravageait là-dessous.
Mais la voiture tournait à gauche, s'arrêtait, les roues grinçant aux
pavés du trottoir, devant la grille grise d'une maison silencieuse.
Favierres descendit, paya le cocher, et ayant poussé la lourde porte
de fer, il s'avança d'un pas pesant, le long de l'étroite allée
cailloutée qui menait à sa maisonnette.
* * * * *
C'était une petite bâtisse à un étage, blanchâtre, maigre et comme
étouffée entre les deux murailles de moellons jaunes dont la
dominaient, à droite et à gauche, les vastes propriétés voisines.
En bas, une large pièce, servant de salon et de cabinet de travail à
Favierres, s'ouvrait par deux hautes portes-fenêtres à petits carreaux
dépolis, sur un jardinet en boyau,--un boyau moins resserré pourtant
que l'avenue de l'entrée et divisé en deux portions distinctes: la
partie de devant plantée d'arbustes à fleurs et de deux frêles
châtaigniers, la partie d'arrière faite de terre brune où poussaient
quelques légumes rares, bordée de fils de fer, de treillages
quadrillés où s'enchevêtraient des ramures de poiriers, de pommiers
et des branches minces de vigne. Alentour serpentait une allée
recouverte de cailloux criants et fins; et au fond un mur sale bornait
tout l'horizon.
En pénétrant dans le salon, Favierres jeta sur un divan son paletot,
son chapeau; puis, après avoir allumé les appliques du piano, il se
laissa choir dans un fauteuil, les jambes croisées, et à la lueur
solitaire et funèbre des bougies, qui montrait l'obscurité des choses
plus qu'elle ne l'éclairait, il se mit à examiner rêveusement cette
pièce familière, comme le réclusionnaire inspecte la cellule inconnue
où ses jours doivent passer, loin de tous, sans fin et dans la peine.
Il contemplait, avec une stupeur désespérée, ces vulgaires meubles de
palissandre, ces étoffes usées à des endroits, et par terre la peau de
tigre à dentelures de drap rouge, dont la tête défoncée s'aplatissait
piteusement, comme assommée à coups de talon. Il se disait qu'il
vivrait toujours ici désormais, parmi ces objets vilains et pauvres,
que ce serait là qu'il demeurerait toujours captif--captif du malheur,
captif de sa souffrance.
Et tout à coup, comme il entendait un piétinement à l'étage supérieur,
dans la chambre de Mme Favierres, il se rappela sa femme, celle qu'il
lui faudrait subir jusqu'à la mort, celle qui serait jusqu'au bout
pour lui la gardienne, la geôlière, la spectatrice exaspérante et
forcée de sa captivité.
«Ah! si seulement j'étais seul, si je pouvais être seul... S'il n'y
avait pas celle-là par-dessus tout!»
Jamais autant qu'en ce moment il ne l'avait abhorrée, jamais il
n'avait désiré d'une façon aussi nettement criminelle, aussi fermement
scélérate, sa disparition totale, son départ sans retour.
Depuis longtemps, cependant, il ne l'aimait plus. Depuis longtemps
déjà, il l'avait réduite au rôle subalterne de gouvernante,
d'intendante de son logis; et s'il était flatté qu'on lui fît des
visites, qu'on lui rendît les politesses dues à la femme d'un homme
considéré, il évitait par contre de l'emmener chez ses amis mondains,
esquivait pour elle les invitations, ne voulait pas qu'elle lui causât
la crainte continue des agacements, des humiliations, en exhibant dans
les dîners, les soirées, la médiocrité de sa mise, la timidité de ses
manières, toute sa gaucherie enfin de ménagère défraîchie et
bourgeoise.
«Oui! songeait-il, en marchant sous l'excitation de la rêverie... Oui,
si j'étais seul, si j'étais libre... Si je ne l'avais pas épousée...
Mais voilà!...»
Il se souvenait comment, de degrés en degrés, il était descendu avec
elle au mariage, en faisant d'abord sa maîtresse--une maîtresse de
hasard trouvée parmi les choristes d'un concert du dimanche où elle
chantait, sa semaine de travail chez un couturier terminée--une
maîtresse qu'il comptait garder quinze jours, un mois, et qui lui
était restée pour la vie; il se souvenait comment, en somme, il
l'avait aveuglément épousée, six ans auparavant, juste après la mort
de sa mère, par peur de la solitude, par inexpérience veule et par
découragement.
«Ah! si j'avais su... si j'avais su!»
Et il revoyait, heure par heure presque, la progressive déchéance de
cette Valérie Grimart devenue, par l'aide des circonstances, Mme
Favierres, Mme Favierres pour toujours.
Encore, avant de connaître Mme Lahonce, il n'était que froid envers la
pauvre créature, dédaigneux et sans égards. Il lui en voulait d'avoir
entravé, terni son existence brillante d'un lien grotesque et
superflu. Il lui en voulait de ne plus pouvoir l'aimer, de
l'apercevoir telle qu'elle était, telle que la lui dévoilaient
l'habitude et le temps: flétrie, commune, banale de goûts, de façons,
de tendresse, et soumise en servante à ses grossiers ouvrages.
Mais du jour où il avait commencé à chérir réellement Hélène, sa
froideur s'était changée en haine, son dédain en mépris. Il avait
malmené sa femme par amour, l'avait détestée de toute la vigueur de sa
passion, l'avait torturée comme par une superstition sentimentale et
vengeresse--comme si chacune des duretés, des méchancetés réfléchies
dont il la tourmentait eût été une offrande de cœur à Mme Lahonce,
une action de grâces à l'amie préférée. Et peu à peu même, dans cet
esprit de fanatisme amoureux, il en était venu à rougir des mouvements
de pitié, des velléités de regret que lui inspirait parfois la
résignation servile et muette de sa femme sous les outrages et les
cruautés. Il éprouvait des remords de l'avoir embrassée plus
affectueusement après une algarade trop vive, de l'avoir
paternellement consolée si elle pleurait tout d'un coup; et le
lendemain ou quelques heures plus tard, il ressentait un besoin
craintif de racheter ces défaillances, ces manquements à Mme Lahonce,
par un redoublement de sévérité grincheuse et d'insultante tyrannie.
«Allons, conclut-il, une cigarette encore avant de dormir!»
Il s'était approché du piano pour allumer sa cigarette, mais soudain,
comme hypnotisé, il demeura à contempler une de ses bagues qui
reflétait la lueur des bougies et fulgurait dans l'ombre,--un anneau
tressé d'or et de platine, que censément Charlie lui avait donné, pour
sa fête, le mois précédent. Charlie! Un aussi qu'il ne reverrait plus,
dont il ne sentirait plus autour de son cou les bras embrasseurs et
gamins, dont il n'aurait plus les gentils baisers fougueux, dont il
n'aspirerait plus la douce haleine d'enfant toute neuve et framboisée.
Et il l'appelait tendrement, murmurait inconsciemment:
«Mon petit Charlie!... Mon bon vieux Charlie!...»
Un bruit de savates claquantes dans l'escalier, un bruit de savates
qui descendaient, lui fit brusquement redresser la tête.
La porte du salon s'ouvrit et sur le seuil parut une chétive forme en
chemise blanche: Mme Favierres. Elle tenait à la hauteur de ses yeux
éblouis un bougeoir de cuivre, et avec l'ample gaine ballonnée de sa
chemise blanche, le fichu brunâtre qui encerclait sa petite figure
pâle, bouffie, cireuse, et l'encadrement de ses bigoudis qui se
tordaient comme de gros vers noirs au-dessus de son front mou, elle
semblait ainsi la personnification de la disgrâce nocturne, elle
réalisait toute la laideur sacrilège que vouent impudemment à la Nuit
les femmes lassées par l'âge et sans coquetterie.
--Tu ne viens pas te coucher? demanda-t-elle... Voilà un quart d'heure
que je t'entends marcher... Tu vas te faire du mal, tu vas attraper
froid, mon ami! Tu ne veux pas monter, dis?
Favierres la considérait fixement, comme pour aviver à cette burlesque
hideur sa répulsion coutumière.
--Non, je ne monte pas, dit-il enfin... Quand je jugerai à propos de
monter, je monterai... Je te prie de me laisser tranquille...
Elle était tout près de lui et haussant davantage son bougeoir:
--Qu'est-ce que tu as donc, mon chéri?... Mais tu as les yeux tout
rouges!... Tu as pleuré?... Qu'est-ce qu'il t'est arrivé, dis-moi?...
Je t'en prie, mon pauvre chéri, qu'est-ce que tu as?...
Favierres battait le sol du pied, contenait son énervement, sans
répondre.
Mme Favierres insista:
--Tu as du chagrin?... Dis-moi ce que c'est!... Je pourrai peut-être
te consoler... Tu as de la peine, j'en suis sûre!...
Et Favierres gardant le silence, elle poursuivit d'une voix pressante
où il n'y avait pas que de la compassion, mais aussi comme un espoir:
--Je t'en prie, dis-moi, dis-moi!... Je ne veux pas que tu souffres...
C'est sans doute ces dames, tes amies, ces belles dames, quoi! qui
t'ont fait de la peine... C'est sans doute elles qui...
Favierres asséna un coup de poing sur le piano dont les cordes
gémirent sourdement.
--Je te défends de dire cela! hurla-t-il. Je te le défends, tu
entends... Ces belles dames!... Je t'interdis de me parler jamais de
ces choses-là... sur ce ton-là!... Je te défends de parler de ce que
tu ignores, de femmes que tu ne connais seulement pas, tu entends, tu
entends?...
Il l'avait saisie par le bras, comme une voleuse, et la traînait vers
la porte:
--Allons! remonte!... Laisse-moi!... Et tâche de ne plus
recommencer!...
Mme Favierres, affolée, obéit, et tandis que le clapotement de ses
savates gravissait marche à marche l'escalier, s'éloignait, cessait
complètement, le compositeur retourna au piano pour y rallumer sa
cigarette éteinte.
Sa main tremblait, manquait la flamme, mais il se sentait tout
ragaillardi par ses représailles brutales, tout fier d'avoir vengé du
soupçon sa parfaite et irréprochable amie.
Il fuma une seconde, une troisième cigarette, retenu par l'horreur de
ce qu'il savait l'attendre là-haut, n'osant monter par peur des
scènes, des pleurs, de toute cette douleur sans beauté dont il ne
pourrait s'émouvoir.
Mais quand, vers deux heures, épuisé par la fatigue et l'inquiétude,
il se décida à regagner la chambre conjugale, tout de suite il fut
rassuré.
Mme Favierres dormait, et les bruyants soupirs qui scandaient sa
respiration régulière, convulsions suprêmes des sanglots étouffés, les
longs soupirs qui bruissaient par sa bouche entr'ouverte attestaient
la loyauté de son sommeil.
Favierres pourtant se pencha sur elle, voilant de la main l'éclat du
bougeoir qu'il portait.
Elle n'était plus cireuse et pâle maintenant sous les serpents des
bigoudis, la petite face molle de Mme Favierres; elle était rouge,
balafrée de rayures roses, pourpre surtout aux paupières, aux narines
qui luisaient comme graissées, polies par les larmes; et sur sa
figure, tout à l'heure si laide et ridicule, la souffrance avait mis
son charme attendrissant.
Favierres eut un élan subit de remords, de pitié véritable. Il
songeait à ce que c'est que de souffrir du cœur, et il plaignait
enfin ce mal qu'il connaissait.
«Pauvre femme!... Pauvre malheureuse!... Pourquoi faut-il que les gens
se martyrisent les uns les autres?... Pourquoi toutes nos douleurs
font-elles d'autres douleurs?»
Il se penchait, s'inclinait plus, poussé par un sentiment de
fraternité égoïste, de communion dans le chagrin, et ses lèvres
finirent par se poser doucement sur le front moite de sa femme
assoupie.
Elle se réveilla à demi, sursauta d'un restant de terreur.
--Hein! quoi! C'est toi?... Qu'est-ce qu'il y a?...
Il la maintenait d'un geste cordial en sa posture de repos:
--Rien, rien... Je t'embrassais... Je te demandais pardon!
Elle lui tendit sa bouche dans un sourire heureux, et il embrassa
encore bravement ces lèvres désaimées et désertées, ces lèvres toutes
brûlantes et salées par les pleurs.
V
Il en est des blessures morales comme de ces lésions cachées au plus
profond de notre corps. Elles ne se voient pas, ne se signalent par
rien de visible, de tangible, d'effrayant, ni par du sang qui coule,
ni par une paralysie des membres, ni par les linges ou les appareils
protecteurs: et ainsi elles nous laissent, après le sommeil, pour un
instant, l'illusion d'être valides, intacts, pareils à ceux qui vont
dans la vigueur et la santé. Seulement, un effort, une tentative de
nous mouvoir, d'agir, et aussitôt les sournoises dormeuses se
réveillent, reprennent prestement à l'intérieur de nous, leurs
poinçonnantes et purulentes manœuvres, nous remettent vite dans
l'état de débilité et d'agonie où nous étions avant.
Favierres, en se levant, se sentait moins accablé que la veille, plus
courageux, plus dispos au labeur qui occupe; et, une fois habillé, il
descendit dans son cabinet et s'installa, comme de coutume, devant son
papier rayé de portées, à son étroite table de travail. Mais, au bout
de quelques minutes, la douleur, de nouveau, projetait en lui son
venin montant et rapide, de nouveau secouait, excitait, relançait dans
son imagination les cauchemars assoupis, les visions mauvaises. Et il
dut, par faiblesse, s'arrêter; il laissa tomber sa plume, repoussa les
feuilles blanches, empoisonné soudain, oppressé et pantelant
d'angoisse, sans pouvoir penser, réfléchir à autre chose qu'à Mme
Lahonce, à la brutale séparation, à la chère union détruite et aux
moyens de réparer.
Il passa toute la matinée, dans un malaise étouffant et toujours plus
enfiévré, à organiser des plans, des stratagèmes impraticables pour
revoir Hélène, à attendre la lettre, la dépêche, les incertaines
nouvelles qui peut-être lui parviendraient d'elle.
Deux courriers se succédèrent sans rien apporter. A l'arrivée de
chacun, Favierres avait des palpitations galopantes, une ruée de sang
qui lui battait à coups tumultueux les côtes, puis, le facteur parti,
c'était une prostration brisante comme une chute, c'était un sombre
étourdissement, la tête ballante, les yeux fixes, comme un ivrogne
morne.
Il voyait alors le temps de la longue journée, tout cet énorme temps
se dérouler dans l'immensité de ses casiers superposés et vides. Il le
voyait vraiment ainsi qu'on voit un objet, une vaste mappemonde de
terres ignorées,--il le voyait avec toutes ses heures, toutes ses
minutes, toutes ses secondes incolores et semblables; et il se
demandait laquelle de ces grises et menues divisions serait la bonne,
sur laquelle il pouvait hardiment piquer, dresser son désir fou d'une
lettre, comme l'épingle-fanion qui marque les victoires.
Mais, vers trois heures, à bout de patience, enragé d'anxiété, il
sortit, sans avertir Mme Favierres, et gagna les boulevards du Parc,
afin de marcher un peu, de s'apaiser un peu les nerfs.
Il avait résolu de ne pas aller dans Paris, autant pour éviter des
rencontres oiseuses, des conversations pénibles, que pour rester près
de chez lui, si l'envie d'y retourner, de revenir aux nouvelles, le
saisissait tout à coup.
Et puis le calme de ce Versailles bourgeois qu'est le parc de Neuilly
plaisait plus à sa sauvagerie de souffrance que les rues tapageuses de
la ville.
C'était sur les larges trottoirs humides et déserts la tristesse
solennelle des premiers jours d'octobre. Le ciel noir, chargé de
nuages, laissait ternes et moroses les grands arbres du bord, malgré
le plumage rouge et jaune, le gai plumage d'ara, dont les avait parés
l'automne. Les pas s'assourdissaient dans le tapis beige et moelleux
des feuilles mortes. Des maisons blanches, des propriétés blanches
dissimulées sévèrement au fond des jardins devinés, derrière les
auvents gris ou verts des hautes grilles à pointes--de ces habitations
riches et paisibles, nul bruit, nulle voix ne s'élevait pour troubler
le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant,
s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix
et de mélancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux
gouailleries, à toutes les blagues injurieuses des personnes
honorables.
«Ah! oui, songeait-il, avec ma tête, avec la tête que j'ai, il
n'aurait plus manqué que cela d'aller à Paris... Bon si j'avais perdu
ma femme, ma femme légitime, ma vraie femme, celle que je déteste,
enfin... Alors on aurait trouvé ça tout naturel de me voir des yeux en
larmes... On n'aurait pas eu assez de consolations, de condoléances,
de «Pauvre ami!» pour compâtir à ma douleur... Mais non, je n'ai perdu
que ceux à qui toute ma vie était dévouée... Je n'ai perdu que mon
unique bonheur, je n'ai perdu que ma maîtresse, comme ils disent, que
le fils de ma maîtresse aussi,--tout bonnement... Et cela, pas moyen
de l'avouer, pas moyen d'en pleurer devant le monde... C'est
défendu... Et si c'était permis, ce serait ridicule... Pleurer pour
une maîtresse perdue!... La belle affaire!... On en reprend une
autre... Et tout est dit!...»
Il s'indignait à préciser ces idées, à se découvrir si isolé, si
réprouvé, si désarmé contre tous, dans l'exaltation de son amour
exceptionnel et effréné.
«Mais allez donc expliquer ces choses-là à un père de famille, à un
brave homme, à un M. Brodin... Il vous traitera de bandit, d'aliéné,
de coquin... comme l'autre a fait pour moi hier!...»
Et peu à peu, sa colère sombrait dans le découragement au spectacle de
ce monceau de joies en ruines auprès duquel il végéterait désormais, à
la pensée de ce néant d'affection où s'abîmerait maintenant sa
carrière sans but.
«Le monde!... Ah! je m'en moque bien du monde!... On ne m'y repincera
plus dans le monde, chez tous ces gens qui me méprisent ou qui me
jalousent... Le monde?... A quoi bon? Pour y voir des femmes qui ne
seront pas Hélène, des enfants qui ne seront pas le petit?... Merci!
Plus rien à faire par là... Et de l'autre côté non plus, du reste...
Le travail me dégoûte... Je ne pourrai plus travailler... jamais!...
Je le pressens... Non, ma vie est fichue, c'est bien simple,
absolument fichue!...»
Il arrivait devant chez lui, et tout de suite, il se rendit à la
cuisine où, par la fenêtre entr'ouverte, il avait aperçu Mme Favierres
qui surveillait les préparatifs du dîner.
--Il n'est rien venu pour moi? questionna-t-il d'une voix brève.
--Non, rien, mon chéri! fit affectueusement Mme Favierres.
--Ni lettres, ni dépêches?
--Rien, rien... Je te le dirais, voyons!
Il haussa les épaules et déclara:
--Je vais travailler dans le salon... Qu'on ne me dérange pas avant de
servir...
Et Mme Favierres l'entendit qui s'enfermait à double tour. Vers six
heures, la nuit étant déjà noire, elle gratta à la porte pour lui
proposer de la lumière. Il cria, sans ouvrir, d'un ton furieux:
--Non, je n'en ai pas besoin... Je t'ai dit de ne pas me déranger!...
Il ne prononça pas une parole pendant tout le dîner, ne répondant que
par signes aux indications que lui murmurait Mme Favierres pour qu'il
choisît les bons morceaux; et, son café bu, il sortit.
Lorsqu'il rentra une heure plus tard, il trouva la petite femme sur le
perron, sa tête frileuse enveloppée d'un fichu de laine noire.
--Tiens! mon chéri! fit-elle... Voilà une lettre que le facteur vient
d'apporter!
--Donne!
Il s'était élancé dans le salon, fermait la porte à clef et, sans se
dévêtir, il approcha vivement l'enveloppe d'une lampe posée sur la
table. L'écriture était celle de Mme Lahonce. Il déchira, debout,
l'enveloppe et lut:
«Je ne sais pas ce que je vais t'écrire, ni si je vais pouvoir, ni si
on me laissera finir, mon ami chéri, mon ami plus cher et plus chéri
que jamais... Je vais t'écrire au hasard, comme je pourrai...
Excuse-moi... Il est deux heures et je profite de ce qu'_on_ est
sorti un instant pour t'envoyer un peu de mes pauvres nouvelles...
Mais _on_ peut rentrer d'un moment à l'autre... Alors, que je te dise
d'abord ce qu'il y a de plus triste... Nous partons demain matin en
voyage... Nous partons pour Londres... Nous n'y resterons pas... Nous
en repartirons immédiatement pour aller à l'île de Wight... Pour
combien de temps? Je l'ignore... _On_ ne veut pas le dire... Ma main
tremble... Je ne vois plus ce que j'écris, parce que je pleure... Ah!
mon chéri, ce que j'ai subi depuis hier!... Et les injures et les
scènes, et _on_, et mon père et ma mère!... C'était à devenir
folle!... Sans notre cher petit Charlie, sans l'espoir que j'ai, que
je conserve malgré tout de te revoir un jour, mon grand Fav, je me
serais tuée, j'aurais bu du laudanum, j'aurais fait n'importe quoi
pour ne plus les entendre, pour leur échapper... Mais ce qu'ils me
disaient de moi, de ma conduite, ce n'était rien encore... C'était ce
qu'ils me disaient sur toi, mon grand ami chéri, c'étaient toutes les
infamies qu'ils déversaient sur toi qui m'assassinaient, qui
m'exaspéraient!... J'aurais voulu pouvoir leur crier qu'ils étaient
des misérables, les étrangler, leur arracher la langue... J'aurais
voulu leur dire comme tu m'aimais et comme tu avais divinement su
faire que je t'aime... J'ai déchiré un mouchoir, je l'ai mis en
lambeaux avec mes dents pour ne pas répondre... Je te l'ai gardé...
Je te l'apporterai un jour... Tout est arrivé par la faute de
Juliette... Tu me disais hier que j'avais tort de me fier à elle!...
Mais quand on aime, on n'a pas confiance dans les gens, on a bien
mieux: on a besoin d'eux... On se livrerait à son pire ennemi s'il
pouvait vous servir à ce que l'on désire... Maintenant, l'a-t-elle
fait exprès? Je ne crois pas... Mais, tout de même, je l'ai en
horreur, cette femme... D'ailleurs, _on_ veut renvoyer tous les
domestiques, même Nanette, ma vieille nourrice, qui ira chez mes
parents... Papa dit que c'est une maladresse de renvoyer les gens,
qu'ils raconteront l'histoire partout... Mais _on_ s'obstine à vouloir
les renvoyer... Du reste, depuis hier, papa et _on_ passent leur temps
à se disputer... Toute la matinée, je les ai entendus crier dans le
salon... Je suis anéantie de souffrance, d'émotion et de peur... J'ai
déclaré que je voulais me séparer... Papa n'a rien voulu entendre de
cela... Et ç'a été une autre scène... Et puis, si je me séparais, on
m'enlèverait sûrement Charlie... Si tu l'exiges, je me résignerai bien
à ce sacrifice... Mais toi-même tu en souffrirais, toi mon grand Fav
qu'il aime tant et que je veux qu'il revoie... Ce matin, tu ne te
doutes pas comme il a été bon et affectueux, cet ange!... Il pleurait
de me voir pleurer... Il buvait mes larmes en m'embrassant...
Heureusement je l'emmène avec nous... Nous partons seuls, sans femme
de chambre, sans domestique, sans Nanette, complètement seuls... Je
tâcherai que nous revenions le plus tôt possible... Mais c'est si
difficile!... _On_ est si furieux, si mauvais, si changé!... Quel
malheur tout de même, mon grand ami chéri!... J'essaierai de t'écrire
de là-bas... Papa tout à l'heure m'a dit que tu me demandais pardon...
Pardon de quoi?... De m'avoir tellement aimée!... C'est fou!... Aie
confiance en mon courage, en mon cœur... Ne souffre pas trop... Ne te
désespère pas... Nous nous reverrons, j'en suis sûre... Je te dirai
même une idée que j'ai. Voici mon idée...»
La lettre s'arrêtait là, brutalement interrompue par la survenue sans
doute de _on_ ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.
Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le
papier à ses lèvres.
«Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime!» murmurait-il; et il
sentait dans sa poitrine son cœur délié s'étirer, se détendre, comme
sous l'onction d'un baume.
Il relut deux fois encore, trois fois la lettre. Il avait un sourire
apitoyé à certains endroits, à certaines expressions de fougue et de
fureur. Il se représentait les scènes que chaque phrase évoquait,
Hélène dans des attitudes d'indomptable héroïne, et les halètements de
ses seins sanglotants ou révoltés. Puis il cherchait à compléter les
lignes de la fin, à parachever cette idée seulement promise, cette
idée de ruse et de joie dont il avait soif maintenant comme d'une
dernière gorgée d'espoir; il se surexcitait de nouveau sans trouver.
«Bah!... Je ne réussis qu'à me faire du mal... C'est absurde!...
Attendons!... Il n'y a qu'à attendre!...»
Et il monta se coucher.
Dans le lit d'acajou proche du sien, Mme Favierres lisait à la lueur
d'une basse lampe à pétrole, une collection de feuilletons du _Petit
Journal_.
--Eh bien! mon chéri? demanda-t-elle discrètement... Ta promenade
a-t-elle été bonne?...
Favierres répondit sur le même ton de réserve:
--Pas mauvaise... pas mauvaise!...
Elle éteignit quand il fut au lit et susurra:
--Bonsoir, mon chéri!
--Bonsoir!
Il lui avait saisi la main dans l'obscurité et l'embrassait avec une
machinale douceur. Mais soudain il la lâcha, la repoussa plutôt comme
un objet répugnant. L'image d'Hélène pleurant dans l'insomnie lui
traversait l'esprit et lui donnait sa femme en haine. Il répéta pour
s'excuser de sa brusquerie:
--Bonsoir!
Et il s'endormit en souriant, en se redisant confusément les phrases
de la lettre cachée sous son oreiller, ces mots et ces mots ajustés
sans suite qui, dans le vide des espaces, avaient d'un coup refait
entre eux le fil immatériel d'union et de foi.
* * * * *
Il se leva tard le matin, et après déjeuner il prit un fiacre, se fit
conduire, au plus voisin, chez un libraire de Neuilly. Mais le
marchand n'avait pas les livres qu'il désirait. Il dut descendre dans
Paris, jusqu'au boulevard. Il en revint à la nuit, avec deux guides de
l'Angleterre et une monographie illustrée de l'île de Wight.
Puis, le dîner terminé, il s'installa à les lire, dans le salon, en
face de Mme Favierres qui cousait, ourlait des torchons, de l'autre
côté de la table, et n'osait pas parler, car déjà elle s'était, au
dessert, attiré une rebuffade pour de timides questions sur le titre
des livres.
Il avait eu cette idée de se consoler, de se distraire en suivant, en
accompagnant Hélène par la pensée, en s'aidant des gravures et des
descriptions afin de la voir, par delà les mers, dans cette île verte
et tiède où on l'avait emmenée captive. Et le lendemain il employa
encore la journée et la soirée à étudier ses guides, à apprendre les
régions et les sites, à planter dans son imagination les décors
délicats ou rustiques dans lesquels Mme Lahonce promenait sa
tristesse.
Où était-elle, la forte et charmante amie? Dans quelle station de
l'île, dans quel hôtel et dans quelle chambre? A Ryde, à Shanklin, ou
à Ventnor, à Freshwater près des grottes brunes, ou à West-Cowes
peut-être, au port plein de yachts blancs?
Il se la figurait toujours au fond d'un landau découvert, avec la
sévère mine de mélancolie qu'il lui connaissait, Lahonce tout sombre
aussi à sa gauche, Charlie vis-à-vis d'eux--parcourant des routes
propres, bordées de cottages roses, des pays de verdure moite et
grasse, ou longeant des falaises rousses au pied desquelles la mer
noire écumait dans les rocs.
Mais au bout de quelques jours, l'inquiétude le reprit. Mme Lahonce
n'écrivait pas. Il recommença à s'impatienter, à se tourmenter, à
s'imposer chez lui d'énervantes et oisives factions d'attente,
guettant la lettre espérée comme le naufragé guette les vivres,
souhaitant avec une ferveur de moribond des nouvelles, des aliments
pour sa confiance agonisante, pour sa mémoire où le souvenir de Mme
Lahonce, où la réalité de son amie pâlissait, dépérissait,
s'anéantissait en une vague et glaciale image de keepsake. Et il avait
chaque jour des crises de larmes ou de colère, des accès de douleur
enfantine qui lui faisaient maudire Hélène à voix basse, tout en
l'invoquant.
Enfin, un matin, comme il se réveillait en sueur, après d'affreux
cauchemars de rupture et de mort, Mme Favierres lui plaça dans ses
mains engourdies une lettre, une lourde lettre mauve, où il déchiffra
aussitôt l'écriture de Mme Lahonce, au-dessous d'un timbre étranger.
Il s'était, d'un bond, redressé sur son séant et dès que Mme Favierres
fut sortie, il arracha fébrilement la lettre de l'enveloppe et lut:
«Ryde, mercredi 11 octobre 1882.
«C'est grâce à ma souffrance, grâce à mon amour, que je puis
enfin t'écrire, mon grand ami chéri. Hier soir, j'étais si lasse,
si exténuée, si malade de tout ce que j'endure depuis huit jours
que le docteur m'a ordonné de garder la chambre aujourd'hui. _On_
est parti avec Charlie faire une courte promenade à cheval. C'est
le premier moment de solitude, de liberté qu'_on_ m'ait laissé
depuis notre arrivée ici. Et tu comprends, mon grand Fav, comme
je l'aime, comme je la bénis, comme je l'exagère cette maladie
visible, cette maladie reconnue à qui je dois de pouvoir
t'écrire, de pouvoir t'envoyer dans ton triste ermitage un peu de
consolation et d'amour. Tu as dû être surpris, inquiet, pauvre
aimé, de ce long silence. Tu as dû douter de mon énergie et de ma
tendresse, n'est-ce pas? Ah! si tu savais pourquoi, à cause de
quoi, j'ai été empêchée de t'écrire!... Mais je n'ai pu faire
autrement que je n'ai fait... Il a fallu que je fasse ce que j'ai
fait... Et maintenant le courage me manque presque de te le
dire, car je songe à la douleur et à la joie que je vais en même
temps te causer. Je voudrais pour ces aveux avoir ta tête sur ma
poitrine et ton oreille près de mes lèvres, être à portée
d'étouffer sous mes baisers tes paroles de reproche ou tes
injustes plaintes... Car je t'ai menti, mon grand ami chéri, je
t'ai menti pour notre bonheur et pour le calme de ton cœur... Je
t'ai menti en te jurant autrefois que j'étais à toi seul... Je
puis bien te l'avouer, je puis bien te le dire maintenant que
c'est fini, maintenant que plus jamais cela ne sera... Oui, mon
pauvre aimé avant ce terrible drame, j'ai subi de la part de _on_
bien des choses odieuses que je te cachais par amour... Je les
subissais dans la rage, la froideur et la honte... Seulement, je
n'osais m'y refuser, je n'osais par mes refus risquer les
soupçons et le reste... Mais ici, mais quand _on_ a su, alors, je
n'ai plus rien craint, j'ai résisté, j'ai lutté, je me suis
battue instinctivement comme une vierge qu'on viole. J'ai mordu,
griffé, fermé mon corps de toute la surhumaine force de ma
passion... Et, deux soirs de suite, ç'a été dans la nuit deux
luttes sauvages et presque silencieuses où j'ai triomphé...
Depuis _on_ m'a laissée tranquille, _on_ ne m'a plus rien
demandé, et j'ai senti que j'étais sauvée de ces horreurs pour
toujours... Mais depuis aussi, ce n'a cessé d'être des menaces
épouvantables, une surveillance de garde-chiourme, un continuel
espionnage de tous mes actes et de tous mes instants... Depuis,
je n'ai plus été seule une minute, plus une minute hors de ses
regards mauvais... Ai-je eu tort, mon Fav, dis-moi?...
Peut-être!... Mais je ne pouvais plus, je n'avais plus de
prétexte à pouvoir, je te jure que je ne pouvais plus!... Tu
n'attends pas, mon grand ami chéri, que je te parle de notre vie
ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je
n'entends rien... Je ne me promène pas... On me promène... On me
promène comme ces malades dans le Midi, ces malades blêmes qui
passent dans des voitures avec des châles, des airs frileux, des
yeux hébétés et vides... C'est même à peine si je réponds à notre
bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garçon que
jamais... L'autre jour, dans une excursion, il a parlé de toi, il
a déclaré qu'il voudrait bien que tu fusses là, que cela te
plairait joliment à toi qui aimes tant la campagne... Je
défaillais de frayeur, je croyais qu'_on_ allait dire sur toi
quelque abomination ou défendre à Charlie de prononcer ton nom...
Mais _on_ n'a pas entendu ou _on_ a fait semblant de ne pas
entendre... A part, d'ailleurs, qu'_on_ ne m'adresse la parole
que pour me menacer de nous tuer tous les deux, de nous casser la
figure et tout ce qu'il y a en nous de cassable, _on_ se plaît
assez ici, _on_ ne parle pas de partir... De sorte qu'avec les
complications en plus que je t'ai dites, je renonce peu à peu à
la chère idée que j'avais et que dans ma dernière lettre je n'ai
pas eu le temps de te dire... Oui, mon grand Fav chéri, j'avais
l'intention délicieuse et brave de te faire venir ici en
cachette, ici ou plus tard à Londres, quand nous y serions...
Mais plus j'y pense avec désir, plus cette idée me semble
maintenant funeste et périlleuse... J'entends des pas dans
l'escalier... J'ai peur... On vient du côté de ma chambre...
Adieu, mon pauvre aimé... Je te récrirai si je peux... Crois en
moi et sois heureux...
«Ton éternelle amie,
«H.»
Favierres resta, au premier moment, abasourdi de la révélation, ne
ressentant d'abord que le nouvel affront, l'outrage de surcroît
qu'elle lui apportait:
«Ainsi elle m'avait menti... Elle me mentait... Et ce goujat de
Lahonce me trompait comme je le trompais... Pouah! Cette brute, ce
lourdaud!... Pauvre amie! Quelle horreur!»
Puis, comme rejetant ce souci retardataire au casier des douleurs
classées et mortes:
«Bah! tant pis!... Puisque c'est fini!... Puisqu'elle s'est
délivrée!... J'ai bien d'autres souffrances à souffrir que
celle-là!...»
Et, tout en s'habillant, il se mit à calculer les frais que lui
coûterait un voyage à Londres, les sommes dont il disposait et celles
qu'il lui faudrait toucher.
Il passa la semaine à ces amusantes et réconfortantes combinaisons de
déplacements, consultant les guides, les indicateurs, comme s'il eût
été sur le point, à la veille de partir sûrement; et souvent il allait
à Paris pour chercher un objet de toilette, des livres, des cigares ou
des parfums qu'il voulait emporter.
Il était donc tout prêt, quand, le mercredi suivant, il reçut par le
premier courrier, une lettre de Mme Lahonce qui l'invitait à venir la
rejoindre. Hélène écrivait:
«Londres, mardi 17 octobre 1882.
Nous sommes ici depuis deux jours, mon grand ami chéri. J'ai
juste cinq minutes à moi pour te dire que j'ai besoin de toi, que
je te veux, que je te supplie de venir. Il est question
maintenant que nous allions pendant un mois à Brighton. Là, il
serait impossible que tu viennes. Je suis désespérée. Deux mois
sans toi, c'est au-dessus de mes forces. Il faut donc que tu
viennes ici. Peut-être ne pourrai-je pas te voir. Mais j'implore
de ton amour ce chanceux et peut-être torturant voyage!... _On_
s'est un peu apaisé depuis quelques jours, _quoique je n'aie rien
fait pour cela_... Et cela me donne l'espoir que je pourrai
m'échapper une ou deux fois et venir te retrouver dans la prison
que je t'ai choisie. Nous, nous habitons _Albania-Hôtel_, sur le
quai Victoria. Mais, tout à côté, il y a une petite rue,
Craven-Street, pleine de petits hôtels peu fréquentés, très
simples et très propres. C'est là que tu devras descendre, c'est
dans l'un de ces hôtels. Retiens bien l'adresse: KEMPTON'S HOTEL,
6, Craven-Street. Et pour plus de sécurité, prends un faux
nom--un faux nom à tes initiales. Tiens, appelle-toi: _Victor
Frémaut_. Pour m'écrire, adresse tes lettres: _L. J. 3, poste
restante, Charing-Cross_. Et, sitôt arrivé, annonce-moi que tu es
là. Jeudi matin, je tâcherai de passer à la poste... Je ne sais
plus ce que j'écris. _On_ m'attend en bas pour une visite à des
musées que je déteste!... Mon aimé, je t'en supplie, si tu viens,
pas d'imprudence! Ne sors pas, ne te montre pas! Ce serait me
perdre à jamais... Et suis bien toutes mes instructions! Au
revoir, monsieur Victor Frémaut! A après demain peut-être... Je
vous adore douloureusement et j'oserai tout pour un instant
seulement me serrer contre vous.
«Votre amie,
«H...»
Favierres s'était précipité vers le palier et hélait sa femme:
--Valérie! Valérie!...
Mme Favierres accourut, criant dès la première marche:
--Qu'est-ce qu'il y a, mon chéri?... Qu'est-ce que tu veux?...
--Monte, je te prie!...
Puis quand elle fut dans la chambre:
--Je voudrais, fit-il, que tu m'aides à apprêter ma valise.
--Comment! tu pars?... s'exclama Mme Favierres d'une voix suffoquée.
Comment! tu pars?... Où vas-tu?...
--Un petit voyage de deux ou trois jours... Je ne peux pas te dire...
--Et si on vient en ton absence?... Si on me demande où tu es?... Si
j'étais dans la nécessité de communiquer avec toi?...
Favierres répliqua froidement:
--C'est peu probable... Mais tu dirais que je suis en Bretagne, chez
un de mes oncles, pour affaire de famille...
--Et c'est là que tu vas? insista Mme Favierres.
--Non!
Il avait prononcé ce «non», les lèvres collées, les dents fermées
comme un cadenas sur le secret de sa route.
Mme Favierres soupira:
--C'est bien!... C'est bien!...
Et elle rentra un instant après, son frêle corps tout plié à traîner
derrière elle la valise.
Vers dix heures, les préparatifs étaient achevés. Favierres envoya
chercher un fiacre; et avant de monter dedans, sur le seuil de la
porte, il saisit dans ses bras Mme Favierres qui se contractait la
figure à retenir ses larmes. A cette étreinte, elle éclata en
sanglots. De sa main qui l'enlaçait, Favierres lui donnait dans le dos
de petites tapes consolatrices comme à un enfant qui pleure, à un
chien qui gémit.
--Voyons, voyons, puisque je serai revenu dans trois jours... puisque
je te le promets!...
--Non!... non! sanglotait plus fort la petite femme dans d'horribles
grimaces... Non! non! Et si j'étais malade?... Et si tu étais
malade?... Ah! quelle existence!... Comme je paie cher le pain que je
mange!... Comme tu es méchant pour moi!
Favierres fronçait le sourcil en tapotant toujours:
--Allons! allons... Du courage!... Malade! malade!... En voilà des
idées!...
Il appliqua un dernier baiser sur les joues mouillées de Mme
Favierres, puis sautant résolument dans le fiacre:
--Au revoir... Au revoir!...
Le fiacre s'éloignait, s'engageait dans le boulevard Bineau, et
Favierres, en se retournant, aperçut sa femme que la bonne soutenait,
ramenait doucement vers la porte comme une vieille dame infirme ou
comme une blessée.