MOI.»Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)

RAOUL.»Voyons-la. Midi.

COURT.»La _Carline_ (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!

RAOUL.»La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons

pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces

_babillards_, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards étaient les

deux Pensées chrétiennes).

COURT.»Et ces _deux Jean de la vigne_ (les crucifix), prenez-les aussi;

cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous.» On entend un bruit

de voitures: les deux condamnés pâlissent.

RAOUL.»Il est bon d'être repentant, mais est-ce que je vas faire le

c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,

mais soyons fermes.

COURT.»C'est cela: fermes et contrits.

Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur la charrette, les

patients me font leurs adieux: «_C'est pourtant deux têtes de mort que

vous venez d'embrasser_, me dit Raoul.»

Le cortège s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont

attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois

tressaillir: une voix a frappé leur oreille, c'est celle de _Fontaine_,

qui, rétabli de ses blessures, est venu se mêler à la foule des

spectateurs. Il est animé par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux

transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'oeil,

qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me

dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près

de moi, je lui ordonnai de s'éloigner; et par un signe de tête, Raoul et

son camarade me témoignèrent qu'ils me savaient gré de cette attention.

Court fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore

comme pour me demander si j'étais content de lui. Raoul ne montra pas

moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa

tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de

force, qu'à plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.

Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins

l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres

pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société

distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait

pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux;

son sourcil était élevé; il avait l'oeil petit, mais vif, et d'un noir

étincelant; son front, sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière;

ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées

sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le

teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes

difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était

couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni

mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononcées, soit

à la base de la région frontale, soit aux deux pommettes, dénotaient

quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit

sanguinaire s'étaient-ils développés par l'habitude du meurtre.....

D'autres détails, qui appartenaient plus particulièrement au jeu de sa

physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y

voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court

était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré

dans la carrière du crime! Pour jouir d'une si longue impunité, il lui

avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.

Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de

nature à prouver que leur coeur était encore accessible à de bons

sentiments; je m'en acquittai avec ponctualité: quant aux présents

qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les

deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.

Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux

travaux forcés à perpétuité.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III · 第 31 / 41 题