Hiérarchie féodale.--Gentilshommes bourgeois.--Noblesse
urbaine.--Comment les Nobles s'agrégeaient à la
bourgeoisie.--Les Chaponay, les Châteaubriand, les Chabot,
les Sainte-Aldegonde, les les Croy.--Ecuyer et
marchand.--Deux catégories de bourgeois.--Benoît
Caudron.--Bourgeois et marchand de sang royal.--Gérard de
Castille et sa postérité.
«Duc est la première dignité, et puis contes, et puis vicontes, et
puis barons, et puis chastelain, et puis vavassor, et puis citaen, et
puis vilain[168].» Nous avons là toute la hiérarchie féodale. Citoyen,
_vicinus_[169], bourgeois, ce sont trois mots synonymes. Des
généalogistes se sont refusés à ranger dans la noblesse d'ancienne
extraction certaines familles, parce qu'en remontant les degrés de
leur filiation, ils y découvraient un bourgeois. D'autres ont
justement émis l'opinion que, même sous le régime purement féodal,
l'on pouvait être à la fois gentilhomme de race et bourgeois de
ville[170]; «surtout sous le régime purement féodal», devaient-ils
dire. La Noblesse se recrutait seulement par en bas; la bourgeoisie,
corps mixte, se recrutait par en bas et par en haut. Il n'y avait pas
alors, entre ces deux corps sociaux, la distinction absolue, la
division fomentée par l'appauvrissement de la Noblesse, accrue par les
guerres de religion et poussée à l'aigu par la révolution. Avec la
simple nomenclature des bourgeois des bonnes villes, du XIIe au XVe
siècle, on ferait un splendide nobiliaire chevaleresque. Le plus
souvent, lorsque, dans les chartes ou les annales, on rencontre de
grands noms accompagnés de la qualification de bourgeois, la
présomption vient à l'esprit qu'on se trouve en présence de roturiers
ayant pris le nom de leur lieu d'origine; le fait a certainement pu se
produire; mais, en règle générale, ce sont des gentilshommes
authentiques, volontairement agrégés à la bourgeoisie pour avoir le
bénéfice de ses privilèges, qui constituaient réellement une sorte de
noblesse urbaine. Soit que le manoir paternel fût trop étroit par
suite du grand nombre des enfants, soit qu'ils eûssent plus de goût
pour le séjour des villes, soit encore que les infirmités ne leur
permîssent pas ou que les blessures ne leur permîssent plus d'aller à
la guerre, maints bons gentilshommes, et des races les plus illustres,
se faisaient bourgeois, recherchant les dignités échevinales ou
consulaires, se livrant aux arts, au commerce, exerçant des métiers,
et, dans la paix féconde des cités, devenant infiniment plus riches
que leurs aînés, les chevaliers, forcément appauvris par les lourdes
obligations du privilège de noblesse. Je m'imagine que l'on eût
grandement surpris ces nobles volontaires de la bourgeoisie en leur
insinuant qu'ils dérogeaient à leur naissance, et qu'un jour viendrait
où quelque héraldiste officiel la contesterait en arguant de leur
embourgeoisement: tels Pons de Chaponay, bourgeois de Lyon en
1219[171]; David de Châteaubriand, bourgeois d'Angers en 1226[172];
Eudes Chabot, bourgeois de Sens en 1227[173]; Mathieu Barbotin,
chevalier, bourgeois de l'Ile-Bouchard en 1230 et 1254[174]; Robert
des Loges, bourgeois de Chevreuse en 1233, et seigneur suzerain de
Jean de Fayel de Coucy[175]; Dreux et Simon d'Auteuil, frères,
bourgeois de Bray en 1234, et plèges, avec deux chevaliers, de Simon
d'Auteuil, chevalier[176]; Geoffroy de Roye, bourgeois de Péronne en
1235[177]; Gilon de Billy, charpentier, bourgeois de Soissons, vendant
de ses terres vers 1240[178]; Nicolas de Blangy, bourgeois de
Pont-l'Evêque, faisant en 1242 une donation aux moines de Saint-Himer
par charte munie de son sceau[179]; Pierre de Marle, du lignage des
sires de Coucy, bourgeois de la Fère en 1247, et l'un des proviseurs
de la confrérie de cette ville[180]; Richard de Chambly, bourgeois de
Pontoise en 1268[181]; Mathieu Buridan, bourgeois de Saint-Quentin en
1295[182]; Jehan de Vanves, «borgois de Paris» en 1300, dont le sceau
porte un écu chargé d'une croix ancrée[183]; Pierre de Hangest,
chevalier, bailli de Rouen et bourgeois de Montdidier en 1308[184];
Hugues, baron d'Arpajon, damoiseau, bourgeois d'Aurillac, et
Esquivart, sire de Chabanais, bourgeois de Bigorre, en 1317[185];
Hélie de la Porte, bourgeois de Marmande en 1334[186]; Robert et
Jacques du Castel, décédés l'un en 1336, l'autre en 1355, qualifiés
dans leur commune épitaphe «Nobles et vénérables bourgois de Rouen»,
et maires de cette ville[187]; Robert d'O, bourgeois de Séez en
1336[188]; quatre bourgeois de Saint-Omer, du nom de Sainte-Aldegonde,
en 1337, dont le sceau porte l'écu de cette très noble maison
chevaleresque[189]; Jacquemart de Sainte-Aldegonde, bourgeois de
Saint-Omer en 1366, et à qui Béatrix de Vix, femme de Jehan de
Sainte-Aldegonde, chevalier, fait une vendition[190]; Pierre et
Tassart de Culant, bourgeois de Saint-Omer et marchands de bois en
1356, dont les sceaux portent un écu chargé d'une croix de Saint
André[191]; Ponson Chevrières, bourgeois de Romans en 1389, ayant le
même prénom et les mêmes armes que Pons de Chevrières, chevalier
d'ancienne noblesse, vivant en 1366[192]; Pierre de Croy, élu d'Amiens
en 1368[193], descendant très probablement de Jean de Croy, bourgeois
d'Amiens, fils de Mathieu de Croy, et à qui en 1244 Dreux de Milly,
chevalier, vendit tout ce qu'il avait dans le fief de messire Baudouin
de Belleval, chevalier[194]; Jean de Grailly, chevalier, s'agrégeant
vers 1360 à la bourgeoisie de Bordeaux, dont il devint maire[195]; des
Boubers (de la maison d'Abbeville, issue des comtes de Ponthieu),
bourgeois d'Abbeville aux XIVe et XVe siècles[196]; Jean de la Barre,
bourgeois de Noyon, qui en 1407 donne une charte «soubz mon seel», où
se voit un écu chevaleresque, penché, timbré d'un heaume à cimier,
avec deux léopards en supports[197]; Perronet de Rogneins, bourgeois
de Villefranche-sur-Saône, au XVe siècle[198]; Enguerrand de
Sainte-Marie, dit Fouloigne du nom de son fief, bourgeois et marchand
de Caen en 1410[199]; Guillaume de la Mare, bourgeois de Rouen, mort
en 1440, et dont il est dit: «Le dict de la Mare bourgeoys estoit
noble et portoit une bande et 6 croisettes[200]»; Guillaume de
Châteauvilain, bourgeois de Paray en 1447[201]; Guillaume du Bosc,
qualifié «escuier, marchant et bourgeois de Rouen» dans un arrêt de
l'échiquier de Normandie, en 1478[202].
[168] Rapetti, _Li livres de justice et de plet_, p. 67.
[169] _Cartul. de Barbeaux_, fol. 263 ro-vo: «Andreas _Vicinus_
de Glerannis.... Andreas de Gleranis cognomento _Borgeois_.»
[170] Cf. La Roque, _Traité de la nobl._, ch. LXXIV, p. 225.
[171] _Cartul. de Champagne_, fol. 35 vo-37: «Pontius de
Chaponai, civis lugdunensis.»
[172] _Coll. d'Anjou_, t. VI, no 2625.
[173] Dom Villevieille, _Trésor_, t. LXXXVIII, fol. 8
vo.--Gaignières, _Egl. et abb._, t. I, p. 225.
[174] Clairambault, t. CMXCIX, fol. 22 vo.--_Marmoutier_, t. III,
p. 17, 376.
[175] _Cartul. de N. D. de la Roche_, p. 17: «... quam domum
tenebant a Rob. de Logiis, burgen. de Caprosia... Preterea dictus
Robertus, primus dominus feodi... et Joh. Faiel de Coussiis,
secundus dominus dicti feodi... dictam venditionem concesserunt.»
[176] _Pastoral de N. D. de Paris_, fol. 11.
[177] Peigné-Delacourt, _Ourscamp_, p. 186.
[178] _Cartul. de St Médard_, fol. 33.
[179] _Titres de St Himer_, p. 127.
[180] _Cartul. de St Crespin_, fol. 69 vo.
[181] L. Pannier. _Méry-sur-Oise et ses seigneurs_, p. 64.
[182] H. Bouchot, p. 126.--Colliette, t. II, p. 819.
[183] Arch. Nat., Layett. J. 377, no 235.
[184] La Roque, _Traité de la nobl._, p. 22{5}.--Willaume de
Hangest était aussi bourgeois de Montdidier, en 1367. (Dom
Grenier, t. XXX, fol. 29.)
[185] La Roque, _ibid._, p. 226.
[186] _Pièc. orig._, doss. 52772, p. 2.--Vers 1089, Hélie de la
Porte, chevalier, est témoin d'une donation au prieuré de
Saint-Denis de la Chapelle, dioc. de Bourges. (_Ibid._, p. 161.)
[187] Farin, t. III, p. 332.
[188] _Mém. de Bretagne_, fol. 100 vo.
[189] Demay, _Sceaux d'Artois_, nos 1218-1221.
[190] E. de Rosny, t. III, p. 1323.
[191] Demay, _op. cit._, nos 1286-1288.
[192] G. de Rivoire, add. mss. à son _Armorial de Dauphiné_.
[193] Clairambault, t. CCCI, p. 38.
[194] Dom Grenier, t. XXXIX, fol. 65.
[195] La Roque, _op. cit._, p. 226.
[196] O. de Poli, _Un martyr de la patrie_, p. 153-156.
[197] _Pièc. orig._, t. 201, doss. 4431, p. 6.
[198] Bibl. nat., _Invent. des tiltres de la ch. des comptes de
Villefranche_, p. 124.--Le chartrier de Beauvoir renferme un
certain nombre de chartes des Rognin ou Rognins, ancienne famille
chevaleresque, paraissant être un ramage des sires de Lavieu; nos
512, 560, 617, 624, 649, 665, 718, 769, 781, 837 (ann.
1336-1491.)
[199] _Quittances_, t. XLVI, p. 4350.
[200] Farin, t. III, p. 311.
[201] _Cartul. de Cluny_, t. II, fol. 189 vo.
[202] La Roque, _op. cit._, p. 227.
«On trouve, dit dom Caffiaux non sans une expression de surprise, des
titres où les personnes dont la noblesse est bien constatée, après
avoir pris la qualité d'écuyer ou de chevalier, ne prennent plus que
celle de bourgeois[203].» C'est parce que, dans ce dernier cas, ils
agissaient ou contractaient en vertu de leur privilège de bourgeoisie,
qui non seulement n'était pas incompatible avec leur privilège de
noblesse, mais leur conférait des droits particuliers. Les coutumes de
Champagne et de Brie «nous enseignent qu'il y avait deux sortes de
bourgeois, les uns nobles, les autres non-nobles[204]» On peut en
inférer qu'il en était de même dans toutes les villes du royaume.
C'est de ces «bourgeois nobles» que parle clairement Froissart
lorsque, narrant l'héroïque action d'Eustache de Saint-Pierre et de
ses compagnons, il dit: «Et vous jure que ce sont et estoient
aujourd'huy les plus honnorables de corps, de chevance _et
d'ancesterie_ de la ville de Calays[205].» Plus clairement encore,
lorsque, racontant le siège de Rennes par le comte de Montfort, il
dit: «Si s'accordèrent finablement tous à la paix, et _les grants
bourgoys_, qui estoient bien pourveus, ne s'y vouloient accorder: si
mouteplia la dissention, si dure que les grants bourgoys, _qui
estoient tous d'ung lignaige_, se trairent tous[206]...» En 1708, au
scandale du juge d'armes de la noblesse de France, Louis XIV octroya à
Benoît Caudron, avocat, échevin et bourgeois d'Arras, des lettres de
relief de dérogeance dans lesquelles est relatée sa filiation sans
lacune jusqu'à Baudouin Caudron, chevalier, vivant en 1096[207]. Tel
bourgeois de Paris était même de sang auguste et ne croyait pas avilir
son blason royal en en faisant l'enseigne de son négoce, comme, au
XVIe siècle, «Gérard de Castille, marchand bourgeois à l'enseigne du
_Château d'or_, rue aux fers, descendant filiativement d'un fils de
Henri II, roi de Castille; il gagna trois cent mille escus; sa
petite-fille espousa Charles de Chabot, comte de Charny; il fut le
trisaïeul de Marie de Castille, femme d'Anne de Lorraine, prince de
Guise, et le bisaïeul de Charlotte de Castille, princesse de
Chalais.[208]»
[203] _Trésor généal._, 1777, p. XXIX.
[204] La Roque, _op. cit._, p. 147.
[205] Livre I, chap. 320.
[206] Tome I, p. 130.
[207] _Pièces orig._, t. 621, Caudron, p. 4.
[208] _Doss. bleu_ 4118, Castille, p. 3-15.