Bonnes dispositions du gouvernement de la
Nouvelle-Grenade.--Immunités à attendre de lui.--Excellents
sentiments manifestés à l'origine par le gouvernement fédéral de
l'Amérique Centrale.--Triste situation de ce pays aujourd'hui;
cependant les États de Nicaragua et de Costa-Rica que
traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent
des garanties.--Une compagnie ne pourrait exécuter le canal, quel
que soit celui des deux tracés qu'on adopte.--Bénéfices à
attendre d'un péage; nombre de navires qui se rendent dans le
Grand-Océan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Espérance.--Il
n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre
qui pussent creuser le canal; il conviendrait qu'ils
s'associassent dans ce but avec celui des États-Unis.
Des deux tracés qui se recommandent en ce moment pour le percement de
l'isthme de Panama par un canal maritime, l'un traverse le sol de la
Nouvelle-Grenade, l'autre est situé dans l'Amérique Centrale.
On trouverait le gouvernement de la Nouvelle-Grenade animé des
dispositions les meilleures, pourvu qu'il ne vît aucun péril pour ses
droits de souveraineté, dont il est justement jaloux. C'est un
gouvernement éclairé: il sent quel prix l'ouverture du canal de Panama
donnerait à une grande portion du territoire de la république; il n'a
cessé d'appeler l'industrie européenne à s'en charger; il a accueilli
à bras ouverts tous les prétendants qui se sont présentés, en mettant
à leurs pieds, on peut le dire, les conditions les plus brillantes.
Tour à tour le baron Thierry, qui se présentait pour son propre
compte, et M. Charles Biddle, des États-Unis, envoyé par le cabinet de
Washington, sur le voeu exprimé par le sénat de l'Union en faveur du
creusement d'un canal maritime dans l'isthme, ont été l'objet de ses
prévenances empressées. Il n'est bonne disposition qu'il n'ait
témoignée ensuite à la Compagnie franco-grenadine, quoique, à
l'instigation d'agents étrangers, les fonctionnaires locaux n'aient
pas été bienveillants pour elle. Un jeune Français plein de courage,
déjà nommé plus haut, M. Léon Leconte, qu'un noble sentiment a
déterminé à faire plusieurs voyages dans l'isthme, à l'effet de
rechercher le meilleur tracé du canal des deux océans et de placer
cette entreprise sous le patronage de son pays, se plaît à rendre bon
témoignage de la sollicitude dont il a vu animés à cet égard les
chefs de la république et, en particulier, le président, avec lequel
il s'en est entretenu.
Tout récemment, désespérant de l'industrie privée livrée à elle-même,
le gouvernement grenadin a officiellement adressé aux grandes
puissances maritimes un avis ainsi conçu:
«Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, désirant procurer au commerce
des nations les avantages que doit produire une voie de communication
entre l'Océan Atlantique et la mer Pacifique à travers l'isthme de
Panama, a résolu d'engager les gouvernements des principales nations
maritimes à conclure un traité, à l'effet de réaliser cette grande
entreprise, soit que les gouvernements prissent pour leur compte
l'exécution de cette oeuvre, soit qu'ils garantissent la neutralité de
la voie de communication entre les deux mers et l'accomplissement des
conditions stipulées pour l'exécution. En conséquence, le gouvernement
a envoyé des pleins pouvoirs au chargé d'affaires de la république
près le gouvernement de Sa Majesté Britannique pour traiter avec les
plénipotentiaires qui seraient nommés à cet effet par les
gouvernements mentionnés[75].»
[Note 75: Ce sont les termes textuels d'une dépêche en
date du 30 septembre 1843, adressée de Bogota par le ministre
des relations extérieures de la Nouvelle-Grenade, M. Mariano
Ozpina, aux gouvernements des grandes puissances
européennes.]
Quiconque voudra se charger de l'entreprise aura tout ce que le
gouvernement grenadin peut accorder: les terrains, les matériaux
qu'offre le voisinage, un tarif de péages suffisamment élevé, des
facilités d'entrepôt. La Nouvelle-Grenade entend seulement rester
maîtresse chez elle, et veut que le passage soit neutre, c'est-à-dire
ouvert à tous les pavillons qui seraient ses amis, sans qu'aucune
puissance ait la faculté de le fermer à ses propres ennemis ou à ses
rivaux.
Dans l'Amérique Centrale de même, aussitôt après l'indépendance, le
gouvernement fédéral se montra jaloux de favoriser l'ouverture de
l'isthme par le lac de Nicaragua. Il fit un appel, dès 1825, aux
capitalistes étrangers. En 1826, il donna une concession à M. Palmer
de New-York; la même année, il transféra provisoirement le privilége à
une compagnie hollandaise, représentée par le général Verveer, dont le
premier intéressé était le roi des Pays-Bas, l'industrieux Guillaume
de Nassau, et avec laquelle les négociations se continuèrent pendant
les années suivantes. On en était au dernier terme quand la révolution
belge éclata. Le roi Guillaume alors fut contraint d'abandonner ses
projets sur le fleuve San-Juan de Nicaragua et ses arrangements avec
l'Amérique Centrale pour concentrer son attention et ses efforts sur
les bouches de l'Escaut et pour s'entendre avec la Conférence de
Londres.
Tout homme, qui a dans le coeur l'amour du genre humain et dont
l'esprit a du penchant pour les idées grandes, lira avec un vif
attrait les documents émanés des gouvernements de la Colombie et de
l'Amérique Centrale. On y voit l'empreinte profonde du désir de servir
les intérêts généraux du genre humain, de favoriser la cause de la
liberté et de la paix. Ainsi, dans le décret du congrès national de
l'Amérique Centrale, qui stipulait en détail les clauses de la
concession à la compagnie hollandaise, un article interdisait l'usage
du canal aux navires de toute nation en guerre avec qui que ce fût,
toutes les fois qu'ils porteraient des munitions. Un autre repoussait
les bâtiments négriers. Toutes les réserves imaginables en faveur de
la neutralité et de l'usage commun à tous les pavillons étaient
expressément formulées. Nous ne parlons pas des offres de terrain et
de matériaux faites à la compagnie, ni du tarif, ni des garanties qui
lui étaient accordées. On lui donnait une hypothèque sur toutes les
terres de l'État, et particulièrement sur celles qui bordent les lacs
de Nicaragua et de Leon, leurs îles et la rivière Tipitapa, sur la
largeur d'une lieue. Les matériaux, outils et effets à l'usage des
travailleurs étaient affranchis de tout droit de douanes. On concédait
à la compagnie un privilége pour la coupe des bois précieux que
produit l'Amérique Centrale, à l'un des débouchés du canal, ou sur un
point quelconque du littoral ou dans quelques unes des îles dépendant
de la république, sur une vaste étendue. On lui promettait tous les
efforts possibles pour lui procurer des ouvriers du pays. La
construction d'une ville commercialement libre et investie de
nombreuses prérogatives était ordonnée sur les bords du canal ou à
l'une de ses extrémités. Les employés de la compagnie étaient
qualifiés d'_hôtes de la nation_, et à ce titre devaient jouir de
plusieurs immunités. Le décret offrait aussi l'empreinte de la vieille
courtoisie castillane: un monument en l'honneur du roi Guillaume
devait être élevé avec des inscriptions commémoratives, pour attester
à la postérité la reconnaissance de la République envers un prince qui
lui donnait un gage aussi éclatant de son amitié.
Depuis lors l'Amérique Centrale a éprouvé de grandes infortunes. La
confédération a été rompue violemment, et les États les plus
importants de ceux qui la composaient ont cessé d'être animés de
l'esprit de l'Europe. À la suite d'une horrible guerre civile, l'État
de Guatimala a subi le joug d'un forcené. En armant ou en soutenant le
condottiere Carrera pour écarter et finalement exécuter le général
Morazan, digne représentant des idées européennes, les classes qui
possédaient sous le régime colonial le plus d'influence se sont donné
un maître sanguinaire à elles-mêmes et au pays. Des ténèbres
semblables à celles qui couvrirent les ci-devant provinces de l'Empire
romain après l'invasion des Barbares, s'appesantissent sur ces belles
contrées qu'on aurait crue si bien faites pour une domination
meilleure. Heureusement, pourtant, les États de Nicaragua et de
Costa-Rica, que traverserait le canal des deux océans, sont exempts
de cette servitude brutale, et on aurait de leur part toutes les
facilités désirables. J'ai dit déjà qu'une intervention de la France
dans les affaires du canal serait par eux vue de très bon oeil, et que
dans l'assistance évidemment désintéressée de notre patrie ils
seraient heureux d'apercevoir la promesse d'un patronage dont ils
sentent le besoin envers d'autres que le sauvage Carrera.
Quant à la question de savoir si une compagnie pourrait accomplir
l'oeuvre par ses seules ressources, on ne pourrait la résoudre que
moyennant une connaissance exacte du chiffre de la dépense, et l'on
n'en a même pas une idée approximative. Seulement, on peut tenir pour
certain que ce chiffre serait très élevé. Le nombre et le tonnage des
navires qui entrent dans le Grand-Océan ou qui en sortent, tant par le
cap de Bonne-Espérance que par le cap Horn, sont déjà considérables,
et ils vont toujours croissant. D'après les _Documents sur le commerce
extérieur_ que publie le ministère du commerce, en ne comptant que les
quatre principales puissances commerciales: l'Angleterre, la France,
les États-Unis et les Pays-Bas, le mouvement a été, entrée et sortie
réunies, en 1839, de 2,453 navires et de 983,890 tonneaux; en 1840, de
2,532 navires et de 1,000,995 tonneaux; en 1841, de 2,966 navires et
de 1,203,762 tonneaux. Le rétablissement des relations commerciales
avec la Chine et les engagements contractés par le Céleste Empire
envers le commerce européen font présager pour ces chiffres un
accroissement rapide. À 10 fr. de péage par tonneau, pour le parcours
entier du canal, en supposant que le canal de l'isthme eût les deux
tiers du tonnage, total que nous bornerons à 1,200,000 tonneaux, la
recette brute serait de 8 millions, et, sauf accidents, il resterait 6
à 7 millions de produit net. Le chiffre de 10 fr. par tonneau n'est
pas excessif, quand on tient compte du temps qu'on épargnerait, des
mauvaises mers qu'on éviterait, et de l'élévation des primes
d'assurance perçues aujourd'hui sur tout ce qui double le cap Horn.
Cependant si les frais d'établissement, y compris les travaux
maritimes, allaient à 150 ou 200 millions, et il faut se tenir prêt à
des dépenses de cet ordre, il n'y aurait pour des actionnaires qu'un
intérêt insuffisant. D'ailleurs en des affaires pareilles, il y a tant
d'éléments problématiques ou incertains, tant de causes de mécompte,
que des capitalistes se décideraient difficilement à y aventurer leurs
fonds, le profit net parût-il devoir être beaucoup plus fort, à moins
que de puissants gouvernements, tels que ceux de la France et de
l'Angleterre, ne leur apportassent leur garantie et leur concours.
Du reste, on ne voit pas pourquoi les gouvernements de ces deux grands
pays ne s'accorderaient pas entre eux et avec celui des États-Unis en
faveur de cette opération, pour l'accomplir eux-mêmes après qu'elle
aura été soigneusement étudiée. L'Europe, ou, pour mieux dire, la
race européenne, car c'est elle qui peuple aussi le nouveau continent,
est livrée à un mouvement d'expansion en vertu duquel la planète tout
entière semble devoir être bientôt rangée sous sa loi. Elle veut être
la souveraine du monde; mais elle entend l'être avec magnanimité, afin
d'élever les autres hommes au niveau de ses propres enfants. Rien de
plus naturel que de renverser les barrières qui l'arrêtent dans son
élan dominateur, dans ses plans de civilisation tutélaire. Qu'y
aurait-il d'étrange à ce que les deux nations les plus puissantes et
les plus avancées de l'Europe se concertassent entre elles et avec
celui des peuples de l'Amérique qui est le premier par le nombre, par
la richesse, par l'esprit d'entreprise et par l'extension de sa
navigation, afin d'abattre la muraille qui barre le chemin du
Grand-Océan et de ses rivages infinis? Le moyen de faire aimer la paix
et d'en perpétuer le règne, c'est de la montrer non seulement féconde,
mais pleine de majesté et même d'audace. Il faut qu'elle possède le
don d'étonner les hommes, de les passionner s'il se peut, en même
temps que celui de les enrichir. Malheur à elle, ou plutôt malheur à
nous-mêmes, si elle paraissait condamnée à être froidement égoïste
dans ses sentiments, mesquine dans ses conceptions, pusillanime dans
ses entreprises! De ce point de vue, le projet de couper l'isthme de
Panama se recommande hautement; et cette oeuvre ne servît-elle qu'à
établir, par la communauté d'efforts, un lien de plus entre la France
et l'Angleterre, lors même qu'il devrait en coûter à notre trésor 50
millions ou même 100, convenons qu'on a souvent plus mal dépensé
l'argent des contribuables.
J'insiste ici sur la convenance et la nécessité de faire concourir les
États-Unis à cette oeuvre par beaucoup de motifs. D'abord c'est
incontestablement de tous les peuples de l'Amérique celui qui pèse le
plus, dont les progrès sont le plus éclatants, qui a le plus le goût
et l'intelligence des grands travaux d'utilité publique. Ce sont les
plus hardis des navigateurs, les plus alertes des commerçants. Leur
pavillon est un de ceux qu'on rencontre le plus dans le Grand-Océan,
et ils n'y ont accès que par l'isthme de Panama, tandis que l'Europe a
la faculté de s'y présenter par les deux isthmes. Ils sont donc
intéressés plus que qui que ce soit au percement de l'isthme de
Panama, et ils seraient empressés d'y contribuer matériellement autant
que leur situation financière et la constitution fédérale le
permettrait. Depuis longtemps le gouvernement des États-Unis a les
yeux fixés sur l'isthme de Panama, et les citoyens n'ont pas cessé de
l'exciter à s'en occuper. C'est même à lui que le gouvernement de
l'Amérique Centrale s'adressa, à l'origine, pour le convier à
intervenir. M. Clay, lorsqu'il était secrétaire d'État, sous la
présidence de M. Adams, en 1825, y avait donné une attention
particulière.
Le choix de la ville de Panama pour le siége du congrès, auquel toutes
les républiques nouvellement écloses à cette époque avaient été
convoquées pour consacrer leur fraternité entre elles et avec les
États-Unis, montre ce qu'a été pour l'Amérique tout entière, dès les
premiers jours de son émancipation, le percement de l'isthme. C'est
une oeuvre qui importe au Nouveau-Monde en masse. Au milieu de tous
ces États, l'Union de l'Amérique du Nord étant comme l'aînée de la
famille, tenter de creuser le canal des deux océans sans le concours
des États-Unis, sans s'être entendu avec eux, équivaudrait presque à
l'entreprendre sans la permission de l'Amérique. Or, l'Amérique est
libre aujourd'hui; elle a rompu les lisières par lesquelles elle
tenait à l'Europe, et l'on ne pourrait ainsi traiter d'elle, chez elle
et sans elle, sans y soulever dans les coeurs les mêmes sentiments de
haine énergique et implacable que provoquerait une atteinte audacieuse
à son indépendance même. Si l'on trouvait cette assertion exagérée, et
qu'on prétendît que la Nouvelle-Grenade ou les États de Nicaragua et
de Costa-Rica, en vertu de leur souveraineté, sont les maîtres de
concéder le canal de jonction des deux océans à qui leur plaît, et,
par exemple, à la France et à l'Angleterre, nous remontrerions que
depuis vingt années l'Angleterre, la France, les États-Unis et la
Hollande travaillent à se supplanter les uns les autres pour avoir le
patronage de cette oeuvre, que tous ces efforts opposés se paralysent
et que le canal est toujours à commencer. Qu'est-il donc besoin de
rappeler que, seule, l'union fait la force? Du jour où les deux
premières puissances maritimes de l'Europe et du monde, et la nation
prépondérante du nouveau continent s'accorderont à vouloir que
l'isthme de Panama soit tranché, elles seront écoutées, et l'isthme
s'abaissera devant leurs pavillons réunis. Ainsi que nous le disions
pour la France et l'Angleterre il n'y a qu'un instant, ce concert
serait une garantie de plus acquise à la paix du monde, et l'on ne
saurait trop multiplier les gages en faveur de cette sainte cause.