L'isthme est nivelé; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de
la mer Rouge; l'épaisseur de l'isthme est rigoureusement de 115
kilomètres.--Inégalité de niveau des deux mers.--Difficulté
d'avoir un port sur la Méditerranée.--Le canal de l'isthme de
Suez a existé.--_Canal des Rois_ de Suez au Nil, du temps de
l'antique Égypte.--Restauration du temps des Ptolémées et sous
l'empereur Adrien.--Travaux des mahométans.--Projets du général
en chef Bonaparte.--Études que fit alors M. le Père.--Une fois
dans le Nil, il faudrait atteindre la Méditerranée; le seul port
de ces parages est Alexandrie; coup d'oeil
d'Alexandre-le-Grand.--Il serait bien difficile de rejoindre
Alexandrie depuis le débouché du canal de Suez au
Nil.--Convenance d'un canal direct de Suez à la Méditerranée;
autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les
sables que dépose la mer, en rendant difficile l'existence d'un
port sur la Méditerranée à Péluse, y font obstacle.--Ce qu'était
la traversée d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est
aujourd'hui.--Abréviation que procurerait aux navires à voiles la
coupure de l'isthme de Suez.
Il est un projet de canal auquel on ne peut s'empêcher de comparer
celui de l'isthme américain. Je veux parler du percement de l'isthme
de Suez. Ces deux isthmes sont associés dans tous les esprits; il
n'est pas une intelligence pour qui Suez ne rime à Panama. Ce sont, en
effet, les deux passages qui s'indiquent pour pénétrer d'Europe dans
le grand Océan, l'un au levant, l'autre au couchant, en évitant un
long circuit et des parages dangereux; jusqu'à un certain point, ils
se font concurrence, et l'on est fondé à penser que, pour ses rapports
avec les immenses régions que le grand Océan baigne, l'Europe a plus à
attendre encore du percement de l'isthme de Suez que de celui de
Panama. Il ne sera donc pas inopportun d'exposer ici sommairement la
question de l'isthme égyptien.
L'isthme de Suez se présente au premier abord sous l'aspect le plus
avantageux pour le creusement d'un canal. C'est un sol bas que les
eaux n'ont encore qu'à demi abandonné. Il est impossible à
l'observateur de ne pas demeurer convaincu qu'autrefois la mer passait
par là, et que l'Afrique, complètement détachée de l'Asie, fut
longtemps une île; car, lorsque de Suez on se dirige sur Thyneh, qui
est à côté des ruines de Péluse, sur l'autre revers de l'isthme,
baigné par la Méditerranée, on rencontre d'abord un bassin allongé, si
creux que le fond en est à 16 mètres au-dessous de la basse mer à
Suez: c'est celui des _Lacs Amers_ de Pline, que les Arabes ont
appelés la _Mer du Crocodile_. Il n'a pas moins de 40 kilomètres, et
il se développe exactement dans la direction de Suez à Péluse: à peu
de distance se montre, toujours dirigé de même, le lac Temsah; puis ce
sont des lagunes qui communiquent enfin avec la vaste nappe du lac
Menzaleh, limite occidentale de la plaine de Péluse. Ainsi, quand on
traverse l'isthme de part en part, on a sans cesse à ses côtés,
presque sans solution de continuité, des lagunes et des lacs, le tout
épars sur des sables semblables à ceux de la mer, et jamais devant soi
un pli de terrain. Le nivellement effectué par M. le Père, lors de
l'expédition de Bonaparte en Égypte, a indiqué pour les points les
plus élevés des hauteurs de 5 mètres, 6 mètres, 7 mètres et demi, et
une seule fois de 10 mètres 62 centimètres au-dessus de la basse
Méditerranée. Or, le Nil au Caire, pendant les crues, est au moins à
12 mètres au-dessus de cette même mer.
Par son rétrécissement, l'isthme semble non moins favorable à
l'établissement d'un canal. Il n'y a que 120 kilomètres de Suez à la
plage de Faramah, sur laquelle est Thyneh; et si l'on tient compte de
ce que le flot s'étend sur un espace de 5 kilomètres au nord de Suez à
la marée haute, le minimum de la distance qui constitue vraiment
l'isthme est réduit à 115 kilomètres. Ce serait moins encore, si du
côté de la Méditerranée on considérait comme une dépendance de la mer
le lac Menzaleh, qui en effet communique avec elle.
L'inégalité de niveau d'une mer à l'autre, qui se présente déjà à
l'isthme de Panama, se reproduit ici bien plus marquée. Les
nivellements de M. le Père ont montré que la basse mer de vive eau[71]
dans la mer Rouge à Suez est de 8 mètres 12 centimètres au-dessus de
là basse Méditerranée à Thyneh. La marée de vive eau à Thyneh est de
35 centimètres seulement; à Suez, elle est de 1 mètre 89 centimètres:
de sorte que la différence extrême entre les deux mers est de 9 mètres
90 centimètres.
[Note 71: Les marées de _vive eau_ sont celles qui ont
lieu après la pleine ou la nouvelle lune; ce sont les plus
grandes. Les marées qui ont lieu aux deux autres quartiers de
la lune sont les plus faibles.]
De cette élévation relative de la mer Rouge et de la dépression
générale du sol de l'isthme, il suit qu'un canal de la mer Rouge à la
Méditerranée, même sur de belles dimensions, serait aisé à creuser et
à approvisionner. Il s'alimenterait de la mer Rouge elle-même, dont, à
marée haute, les eaux seraient recueillies dans les _Lacs Amers_,
convertis en un réservoir. L'entretien et le curage exigeraient des
soins à cause des sables mouvants du désert; mais on y subviendrait
sans une peine extraordinaire. Le plus grand embarras serait de
trouver un bon port pour déboucher dans la Méditerranée. En cela, le
problème est plus difficile que du temps des anciens, parce que les
navires modernes tirent plus d'eau que ceux des Phéniciens, des Grecs
et des Romains, ou que les galères du moyen-âge, et que la côte
s'atterrit sans cesse à l'est du Nil par l'effet des sables que
charrient les courants, et par les troubles du fleuve lui-même qui
viennent s'y déposer.
Le canal de l'isthme de Suez n'est pas seulement un projet; il a
existé. L'histoire le dit, et les voyageurs en ont retrouvé les
vestiges. Strabon semble l'attribuer au grand Sésostris; Hérodote et
Diodore de Sicile en font honneur à Néchos, fils de Psammetique.
Darius, roi de Perse, le fit continuer, et il paraît que ce fut lui
qui l'acheva, quoiqu'on en ait revendiqué le mérite pour le deuxième
des Ptolémées, qui probablement se borna à le restaurer. Mais ce canal
ne coupait pas l'isthme précisément et ne mettait pas Suez en
communication directe avec Péluse, soit que les rois d'Égypte eussent
redouté l'encombrement du canal par les sables mobiles qu'on rencontre
dans le désert, soit qu'ils n'eussent pas voulu déboucher dans la
Méditerranée, qualifiée chez eux de mer orageuse, soit par suite de la
politique d'isolement qu'ils avaient adoptée vis-à-vis des autres
peuples, soit enfin qu'un canal tracé tout droit de Suez à Péluse leur
eût paru une communication extra-égyptienne; et en effet elle se fût
développée en dehors de l'Égypte proprement dite, et n'eût été
directement d'aucun service aux populations de la vallée du Nil. Le
_Canal des Rois_, c'était son nom, unissait Suez à la branche
pélusiaque du Nil, presque comblée aujourd'hui; le point de jonction
était à Bubaste, à une certaine distance au-dessous de l'emplacement
actuel du Caire. Il avait de grands dimensions. Sa largeur était de 33
à 50 mètres; sa profondeur d'au moins 5 mètres; Pline dit le double.
Il s'alimentait du Nil, qui, pendant les crues, est plus élevé non
seulement que la mer Rouge, mais que tout le pays adjacent. De Bubaste
sur la branche pélusiaque, il s'étendait droit à l'est dans une grande
vallée qu'on appelle l'Ouady, se détournait ensuite vers le midi pour
rejoindre la grande dépression occupée par les _Lacs Amers_, d'où par
une coupure de 22 kilomètres on gagnait le port de Suez. Sa longueur
totale était d'environ 165 kilomètres.
Lors de la grande halte que fit, avant de redescendre, la civilisation
antique parvenue au comble de sa majesté, à la faveur du calme dont
jouissait l'empire romain au IIe siècle, le canal fut rétabli; le bras
artificiel du Nil qui lui amena alors des eaux fut nommé le _fleuve
Trajan_ par l'empereur Adrien, en mémoire de son père adoptif.
Comblé de nouveau par les sables, dont l'action dévastatrice s'aidait
de celle des Arabes nomades, intéressés à être, avec leurs chameaux,
les rouliers du désert, le canal fut réparé encore une fois par les
Sarrasins. Ce fut par la volonté d'Omar, le même qu'on dépeint si
farouche, et auquel la déesse aux cent voix, en cela au surplus
convaincue de mensonge, a attribué l'incendie de la bibliothèque
d'Alexandrie. Amrou venait de conquérir l'Égypte; Omar lui ordonna de
rétablir les communications entre la vallée du Nil et la mer Rouge,
dans l'intérêt de la ville sainte de la Mecque. On modifia cependant
le canal en changeant une fois de plus la prise d'eau, déjà déplacée
par les Romains, et en la portant plus haut, au Caire, afin d'avoir
plus de courant. Après les travaux d'Amrou, le canal porta le nom du
_Prince des Croyants_. Il semblait être dans sa destinée que tous les
conquérants de l'Égypte se proposassent d'y attacher leur nom.
Quand les Français, conduits par Bonaparte, furent les maîtres de
l'Égypte, le général en chef voulut le rétablissement de cet antique
ouvrage. Il y mettait tant de prix, qu'il en commença la
reconnaissance en personne. Il alla jusqu'à Suez, parcourut les
environs de cette ville et, dans cette excursion, il fut exposé aux
plus grands périls. Sa présence d'esprit seule le sauva d'une mort
pareille à celle du Pharaon acharné à la poursuite du peuple hébreu.
Les ordres du vainqueur des Pyramides furent ponctuellement exécutés
par M. le Père, ingénieur des ponts-et-chaussées, et c'est de son
important travail que j'extrais les renseignements qu'on va lire.
Le canal, tel que M. le Père l'a proposé, suivrait à peu près la ligne
du _Canal des Rois_. Il aurait 153 kilomètres et demi, partagés en
quatre _biefs_; les _Lacs Amers_ en feraient partie intégrante. Il
emprunterait ses eaux du Nil: pendant les crues qui donnent
l'abondance, le niveau du Nil est à 4 mètres 74 centimètres au-dessus
de la basse mer à Suez; mais à l'étiage, quand il est réduit à sa
dernière limite, il est au contraire au-dessous de la mer Rouge de 4
mètres 62 centimètres: ainsi, dans la saison des hautes eaux
seulement le canal serait praticable. Pendant quatre à cinq mois,
chaque année, la navigation serait interrompue. Ce serait un
inconvénient extrême. Nous ne sommes plus aux jours où l'on se
contentait de communications intermittentes. Le temps est passé où,
par exemple, les galions d'Espagne pouvaient n'aller à Porto-Belo que
de trois en trois ans, sans que personne réclamât. En cela comme en
mille autres choses, les hommes veulent aujourd'hui être en permanence
les rois de la création.
Comment faire cependant pour avoir une navigation du Nil à Suez toute
l'année? Il faudrait, vers le milieu du canal, un bassin plus spacieux
que le lac Moeris et aux bords élevés, qui se remplirait pendant les
crues, lorsque le fleuve serait à sa plus grande hauteur; le canal
amènerait lui-même les eaux nourricières du fleuve à ce réservoir, qui
les lui restituerait peu à peu en les faisant durer autant que
possible. Ce réservoir devrait avoir une très grande contenance, ce
qui ici ne se pourrait qu'avec une très grande superficie; ce serait
un ouvrage sur l'échelle de ce que jadis les rois d'Égypte faisaient
de plus colossal. Mais, à cause de la rapidité de l'évaporation dans
ces chaudes contrées, sous l'influence des vents secs du désert, on
perdrait une forte proportion de l'eau ainsi mise en réserve, et
probablement le réservoir ne remplirait qu'imparfaitement sa
destination. Pour la portion du canal attenante à la mer Rouge, on
recourrait naturellement aux eaux de cette mer. Il y aurait lieu
peut-être, pour le reste, de tenter de suppléer partiellement à la
ressource d'un réservoir par des machines qui puiseraient de l'eau
dans le Nil et l'élèveraient à la hauteur nécessaire; on a déjà
recours à ce procédé sur plusieurs canaux. Avec la condition d'une
navigation non interrompue pendant toute l'année, le canal du Nil à
Suez devient, on le voit, fort difficile. Cependant qui pourrait dire
que la civilisation moderne soit forcée de reculer devant des
entreprises semblables à ce que, dans la limite de ses besoins, savait
accomplir la civilisation antique? Si quelque part le progrès n'est
pas un vain mot, c'est dans l'art des constructions hydrauliques.
Une fois parvenu de Suez au Nil, on ne serait encore qu'à moitié
chemin de la Méditerranée. Le fleuve, il est vrai, descend à cette
mer; malheureusement dans les basses eaux il ne laisse plus passer que
de petites barques, et ses deux bras principaux, celui de Rosette et
celui de Damiette, débouchent par des passes étroites et périlleuses
où ne pourrait se hasarder aucun navire d'un tirant d'eau même
médiocre[72]. Ce fut ce qui donna naissance à Alexandrie. Alexandre,
qui était non seulement un grand capitaine, mais aussi un grand
esprit et un grand roi, conçut le dessein de nouer des rapports
réguliers entre la Grèce et les Indes. Deux lignes s'offraient à lui,
celle du golfe Persique et celle du golfe Arabique ou mer Rouge. Il ne
choisit pas: il les prit toutes deux. Son ambition était infinie; mais
ses facultés étaient prodigieuses: son pouvoir sur les hommes et sur
la nature n'avait pas de bornes. Il n'y avait que lui-même à qui il ne
sût pas toujours commander. Pour développer le commerce entre l'Orient
et l'Occident (la Grèce était l'Occident alors), il fonda Alexandrie
en un point du désert où se trouvait, par exception, un bon port. Ce
fut une des conceptions les plus intelligentes et les plus hardies de
cette tête audacieuse et capable, une des plus heureuses entreprises
de cet homme auquel tout réussit.
[Note 72: Le _Boghaz_ (c'est ainsi qu'on nomme chacune de
ces passes) de Damiette est le meilleur des deux; mais on n'y
trouve qu'une profondeur assez régulière d'ailleurs de 2-1/3
mètres à 2-1/2 mètres quand le fleure est bas, de 3-1/4
mètres pendant les crues. Le Boghaz de Rosette n'a dans les
mêmes circonstances que de 1-1/3 mètre à 1-1/2 mètre, et de
2-1/3 mètres à 2-1/2 mètres. Ce sont d'ailleurs des passages
mal abrités pendant l'hiver.]
Les navires venant de Suez par le canal devraient se diriger sur
Alexandrie, parce que c'est le seul point de tout le rivage de
l'Égypte par lequel un bâtiment d'un tonnage un peu fort, venant de
l'intérieur, puisse entrer dans la Méditerranée. Comment atteindre ce
port, comment s'en rapprocher même, pendant la longue saison où le Nil
n'est plus accessible qu'à de petites barques? À cet effet, de vastes
travaux seraient indispensables. Il faudrait, 1º améliorer la
navigation du fleuve dans son lit, à partir du débouché du canal de
Suez, en y relevant le niveau de l'eau par des barrages de retenue, ou
bien creuser un canal latéral; 2º unir Alexandrie au Nil par un canal.
Cette dernière partie de l'oeuvre est accomplie, mais fort
imparfaitement, par le canal Mahmoudiéh construit ou plutôt restauré
par le vice-roi Méhémet-Ali. Le Mahmoudiéh a 80 kilomètres[73]. La
portion du fleuve à améliorer par des barrages ou à remplacer par un
canal latéral serait d'environ 180 kilomètres; il y aurait donc une
étendue totale de 260 kilomètres, sur laquelle d'importants travaux
seraient indispensables. Avec le canal de Suez au Nil, la distance
totale entre Suez et Alexandrie s'élèverait à 413 kilomètres environ.
C'est bien long pour une ligne partout plus ou moins artificielle, et
ce serait bien cher.
[Note 73: Le Mahmoudiéh a sa prise d'eau dans le Nil à
Fouah. L'ancien canal avait la sienne à Rahmanyéh, qui est
plus haut et un peu plus à l'est, et sa longueur était, selon
M. le Père, d'environ 94 kilomètres. On s'en est écarté sur
quelques points lors de la restauration ordonnée par
Méhémet-Ali, de manière à en abréger le parcours.]
Aussi y a-t-il lieu de se demander si un canal direct de Suez à la
Méditerranée ne serait pas préférable. Le trajet en ligne droite est
d'un peu plus de 100 kilomètres. La ligne qu'a suivie M. le Père
aurait environ 150 kilomètres; mais les _Lacs Amers_ y sont compris
pour 40 kilomètres, et ces lacs offrent toute la profondeur désirable.
Sur presque toute la distance, le lit du canal semble avoir été
préparé par la nature. «Nous croyons, dit M. le Père, qu'il n'y aurait
(depuis Suez) que quelques parties de digues à construire jusqu'au
Ras-el-Moyeh (c'est-à-dire sur la majeure partie du parcours). Le
désert s'élevant de toutes parts au-dessus de ce bas-fond, la
navigation pourrait y être constante, et il serait facile d'y
entretenir une profondeur plus considérable que sur le canal de Suez
au Caire.» S'il était possible de créer un port auprès de l'ancienne
Péluse, ce parti serait assurément le meilleur. Là gît la principale
difficulté de la jonction directe des deux mers par l'isthme de Suez.
M. le Père pensait que, ce port une fois creusé sur le bord de la
Méditerranée, on pourrait y opérer ce qu'on nomme des _chasses_, à
l'aide des eaux de l'autre mer, qu'on amasserait dans des bassins
spacieux dont les _Lacs Amers_ tiendraient lieu, et qu'on lâcherait
ensuite de manière à nettoyer le chenal et à entraîner les sables que
les courante auraient pu amener dans le port. Mais ces chasses
n'auraient d'effet qu'autant qu'on aurait uni le canal au Nil, afin
d'y jeter pendant les crues les eaux du fleuve. Le niveau du Nil étant
fort élevé alors, les chasses auraient un courant d'une grande
vivacité. L'illustre Prony, qui a rendu compte officiellement du
travail de le Père, ne considérait pas la conservation du port comme
impossible moyennant cette dernière précaution. C'est donc à examiner.
Il n'y a pas d'autre moyen de percer l'isthme de Suez, dans l'intérêt
du commerce général du monde, que de pratiquer un canal direct de Suez
à la Méditerranée. Clot-Bey a eu raison de le dire dans sa description
raisonnée de l'Égypte actuelle, les données du problème exigent
_impérieusement_ que le canal de jonction des deux mers soit dirigé
de Suez à Péluze.
Jusqu'à ce que cet ouvrage soit accompli, et abstraction faite des
effets que pourrait avoir le percement de l'isthme de Panama, les
marchandises iront d'Europe aux Grandes-Indes et en Chine sur des
navires doublant le cap de Bonne-Espérance. Suez ne sera un point de
passage que pour les voyageurs et les dépêches qui franchiront chacune
des deux mers sur les ailes de la vapeur. En ce moment on a
quelquefois des nouvelles de Bombay à Paris en trente et un jours,
malgré le temps perdu pour prendre du charbon à Aden et pour traverser
l'isthme. Trente et un jours! et les anciens en mettaient quarante
pour parcourir la mer Rouge seule. Des améliorations nouvelles se
préparent; l'agent anglais qui a organisé ce service pour le compte de
l'Angleterre, M. Waghorn, espère réduire le trajet à vingt-sept jours
de Bombay à Londres. En 1774, les Anglais, pour la première fois,
commencèrent à se servir de l'isthme de Suez pour le transport des
dépêches des Indes. On put alors avoir des lettres de quatre-vingt-dix
jours de date, et quand c'était de quatre-vingts jours on criait au
miracle.
M. le Père, comparant la navigation de l'Inde par le cap de
Bonne-Espérance à celle par la Méditerranée, l'Égypte et la mer Rouge,
a trouvé que la différence de trajet serait de 26,100 kilomètres à
13,300, ou de près de moitié. Il estimait que, si l'on coupait
l'isthme de part en part de Suez à Thyneh, la traversée pourrait être
réduite de cinq mois à trois. L'art de la navigation s'est
perfectionné depuis lors; mais dans les deux directions, par l'isthme
et par le Cap, le voyage en serait également abrégé[74], et le rapport
des durées des traversées resterait le même.
[Note 74: M. le Père supposait que le but du voyage
serait Pondichéry et que le point de départ serait Lorient,
dans le cas du trajet par le Cap, et Marseille dans l'autre
cas.]
L'Égypte a maintenant pour souverain un prince qui a déployé un grand
zèle pour les travaux publics. Le détail des ouvrages de canalisation
qu'il a exécutés, et dont Clot-Bey a donné le relevé, est surprenant.
Et pourtant alors Méhémet-Ali avait la charge d'un état militaire
énorme sur terre et sur mer. Depuis quatre ans, un grand changement
s'est opéré dans sa situation. D'une part, il a acquis plus de
sécurité, puisque la possession de l'Égypte a été déclarée héréditaire
dans sa famille sous la garantie des grandes puissances. D'autre part,
il a dû réduire les forces militaires qui absorbaient la majeure
partie de ses ressources, et renoncer à des projets dispendieux de
conquête. Il reste donc avec toute la puissance de ses revenus, avec
des employés, européens ou indigènes, de plus en plus intelligents, de
plus en plus exercés, avec des populations soumises et bien ployées au
travail, et il ressent toujours le stimulant d'une ambition que l'âge
n'a pu amortir, et qu'une haute capacité rend légitime. Au lieu de la
domination qu'il poursuivait naguère sur les provinces de la Syrie et
de l'Asie-Mineure, il serait digne de lui d'appliquer l'énergie de sa
volonté et l'étendue de son pouvoir à la pacifique entreprise du
percement de l'isthme de Suez par un canal maritime. Ce ne serait
qu'un jeu pour un homme accoutumé, ainsi qu'il l'est, à faire de
grandes choses, et matériellement, eu égard au peu que lui coûte la
main-d'oeuvre, le canal, par les péages qu'il produirait, lui serait
une bonne opération financière. Ce travail donnerait définitivement à
l'Égypte l'importance dont le pressentiment a dirigé vers elle tour à
tour les plus grands conquérants de l'antiquité, des temps modernes,
de tous les âges, et détourna de ses profondes méditations l'un des
plus puissants penseurs que la civilisation ait connus, Leibnitz, pour
le faire descendre dans les régions de la politique pratique et lui
inspirer un mémoire au roi Louis XIV. Que le but de Méhémet-Ali soit
de donner la mesure de ses forces à ceux qui s'étaient flattés de
l'abaisser, ou de laisser de lui un monument impérissable qui fasse
vivre à jamais son nom dans la reconnaissance des peuples civilisés,
ou de marquer par un signe éclatant le point de départ d'une dynastie
digne de se perpétuer, il n'a rien d'aussi bien à faire. Il serait
remarquable qu'un prince appartenant à une race parmi nous réputée
barbare, donnât aux gouvernements des grands États de l'Europe
l'exemple le plus éclatant des manifestations qu'aujourd'hui les
hommes attendent des pouvoirs de la terre.