Deux tracés se recommandent: l'un par Chagres et les environs de
Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.--Dépense à laquelle il
faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait
considérable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des
trois premières puissances maritimes réunies.--Plan d'une étude
générale à Panama, au lac de Nicaragua, à la baie de Mandinga, à
la Boca del Toro.--Il faudrait un personnel nombreux d'ingénieurs
et un plus nombreux d'agents subalternes.--Soldats du génie et
matelots à la suite des ingénieurs.--Études médicales à joindre à
celles des ingénieurs, afin d'être prêt, au cas où des ouvriers
européens ou du nord de l'Amérique devraient être envoyés dans
l'isthme.--Il conviendrait que la France se chargeât de ces
études; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur, et ce
serait conforme à sa politique.
L'examen des cinq passages par lesquels il est naturel de chercher à
joindre les deux océans, conduit à cette conclusion, que, sur
beaucoup de points, il est possible d'opérer des jonctions d'utilité
locale que les pouvoirs publics des différents États entre lesquels
l'isthme est partagé ne sauraient trop encourager; mais les
communications qui pourraient exercer de l'influence sur le commerce
général du monde, et abréger la navigation entre l'extrémité orientale
et l'extrémité occidentale du vieux continent, ou d'un revers à
l'autre de l'Amérique, sont très peu nombreuses. À moins d'une
découverte imprévue du côté de la baie de Mandinga ou d'une autre
moins probable, à la Boca del Toro, deux seulement peuvent être
proposées, celle du lac de Nicaragua et celle de Chagres à Panama, ou
à la baie de Chorrera. Ces deux tracés se ressemblent par un côté.
Avec l'un comme avec l'autre le canal des deux océans coûterait fort
cher. Pour le canal de Chagres à Panama, on avait parlé d'une somme de
13 à 15 millions; c'est le décuple qu'il fallait dire, en tenant
compte des travaux maritimes à effectuer à chacune des deux
extrémités. M. Stephens a été beaucoup moins loin de la vérité quand
il a évalué le canal de Nicaragua à 20 ou 25 millions de dollars (107
à 144 millions de francs). Du moment qu'on voudrait un canal
praticable pour les grands trois-mâts du commerce ou pour les
paquebots transatlantiques, il ne faudrait pas s'attendre à une
dépense de moins de 150 millions de francs. Mais la jonction des deux
grands océans vaut bien 150 millions, et 200, et plus encore. Après
tout, pour les trois gouvernements de la France, de l'Angleterre et
des États-Unis, associés dans cette intention, un déboursé pareil dans
un espace de temps de cinq ou six années, n'aurait rien qui pût, je ne
dirai pas les effrayer, mais les émouvoir. Cette élévation des frais
de premier établissement est la seule similitude qu'il y ait entre les
deux tracés. Par l'isthme de Panama proprement dit, la coupure est
courte; par le lac de Nicaragua, elle est longue; à la vérité, la
nature en a fait les frais sur une grande part. D'un côté, un climat
salubre presque partout; un pays peuplé, là du moins où se déploierait
la partie artificielle de la ligne, des vivres de toute espèce en
abondance; de l'autre, une contrée meurtrière quant à présent,
n'offrant ni bras pour le travail ni une subsistance assurée pour les
travailleurs venus du dehors.
En ce moment, l'option entre ces deux tracés de Panama et de Nicaragua
serait fort malaisée. Elle ne sera possible et ne pourra être bien
motivée qu'après que des études sérieuses et complètes auront été
faites. Un ingénieur en chef des mines envoyé par le gouvernement
français, M. Napoléon Garella, est dans les environs de Panama
accompagné d'un conducteur des ponts-et-chaussées, M. Courtines. C'est
quelque chose, mais ce n'est pas assez, même pour ce seul passage. Il
y a des études de navigation à faire à chaque extrémité de la ligne,
je veux dire des projets à préparer pour l'amélioration des ports dans
lesquels le canal déboucherait, afin de les rendre accessibles aux
navires qu'amènerait le canal et parfaitement sûrs. Une exploration
soignée du pays de Nicaragua est nécessaire. De même pour le pays
situé derrière la baie de Mandinga. Entre la Boca del Toro et la
rivière Chiriqui, il y a peu d'espoir de découvrir une direction qu'un
canal des deux océans pût suivre; cependant la localité se recommande
par trop de titres pour qu'on ne la fasse pas examiner; et, en tout
cas, il est bon de se rendre compte du parti qu'on peut tirer des
mines de charbon de Saint-David. En organisant ces diverses études, il
serait bon de prévoir le cas où quelques uns des ingénieurs seraient
atteints des maladies auxquelles est sujet quiconque, entre les
tropiques, supporte la chaleur du jour; et, par conséquent, il serait
opportun de les multiplier. Il conviendrait de les entourer d'un
personnel nombreux d'agents subalternes, parce qu'ils ne trouveraient
dans le pays personne qui fût familier avec le maniement des
instruments les plus simples, et il serait avantageux de les
affranchir de toute nécessité d'assistance. Chacun de ceux qui
auraient à opérer sur la terre ferme devrait emmener avec lui
vingt-cinq ou trente soldats du génie, robustes, éprouvés déjà par le
séjour des colonies autant que possible. De même ceux qui auraient à
étudier les mouillages devraient être suivis de matelots choisis. Les
matelots et les soldats du génie sont industrieux, d'excellent
secours, bons à toute chose. Cet entourage rendrait les plus grands
services aux ingénieurs pen-[Note: texte manquant] leurs agents dans ces
pays plus encore que dans d'autres.
Des médecins expérimentés devraient concourir à ces études, afin de
rechercher les bases du régime le plus propre à conserver la vie des
ouvriers européens, dans le cas où il serait reconnu nécessaire d'en
envoyer. Nous avons vu que, par Chagres, selon toute apparence, ce
serait indispensable.
Sans être animé d'un patriotisme outrecuidant, je crois pouvoir dire
que les études préliminaires devraient être effectuées par la France
plutôt que par toute autre grande puissance maritime et notamment
l'Angleterre. La France ne donne aucun ombrage aux jeunes
gouvernements de l'Amérique espagnole. On ne lui prête aucune pensée
d'envahissement en ces contrées. À tort ou à raison, l'Angleterre y
excite, au contraire, les appréhensions les plus vives, et il faut
convenir que sa prise de possession de l'île de Roatan et les
démarches de ses agents, à propos d'un soi-disant cacique des
Mosquitos érigé en souverain prétendu indépendant, sont de nature à
inspirer des alarmes aux États de l'Amérique Centrale et de la
Nouvelle-Grenade. Des explorateurs envoyés par le gouvernement
français seraient parfaitement accueillis dans le pays. Il n'en serait
pas de même de commissaires britanniques.
Cette exploration, attentive, désintéressée, serait conforme aux
aptitudes et aux penchants de notre nation, aux allures de notre
politique généreuse, à nos tendances humanitaires, dont on peut se
railler, mais qui n'en sont pas moins éminemment honorables et au
surplus invincibles. Elle profiterait à un gouvernement qui cherche
dans les oeuvres de la paix son affermissement et sa gloire.