CINQUIÈME PASSAGE.--ISTHME DE DARIEN.

Dépression qu'offre la vallée de l'Atrato.--Communication

projetée à la fin du siècle dernier entre la vallée de l'Atrato

et le port de Cupica par le Naipipi.--Elle est

impossible.--Communication entre la vallée de l'Atrato et celle

du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais

un canal des deux océans.

Nous avons encore à examiner un autre passage, celui de l'isthme de

Darien, au sujet duquel un moment on s'était bercé des plus belles

espérances. L'isthme de Darien présente certainement une dépression

extraordinaire du sol. Sur son flanc méridional, les montagnes se

dressant tout-à-coup, les Andes de l'Amérique du Sud apparaissent

inopinément dans toute leur majesté et déploient leurs escarpements

sans pareils. Dans le voisinage immédiat des abruptes Cordillères de

Quindiù et du Choco, où le voyageur ne peut même plus se fier au pied

pourtant si sûr des mules, et où l'homme qui n'a pas la force de

grimper est réduit à se faire porter sur les épaules de l'homme; à

côté de cimes couvertes de neiges au moins une grande partie de

l'année, ce qui, sous l'équateur, suppose une hauteur extrême, on voit

les montagnes s'effacer tout-à-coup, et une vallée transversale

s'ouvrir d'océan à océan. Un beau fleuve, le Rio Atrato, qui coule

droit du midi au nord pour venir se jeter dans le golfe de Darien, à

peu près au milieu de l'espace compris entre Porto-Belo et Carthagène,

et qui est navigable sur une grande étendue, passe fort près d'autres

cours d'eau qui sont tributaires de l'autre Océan. L'un de ses

affluents, le Naipipi, qui est navigable pour des canots, se rapproche

beaucoup du port de Cupica, situé sur le Pacifique, entre le cap

Corrientes et le golfe San Miguel. Il n'y a que cinq à six lieues (24

à 28 kilomètres) de Cupica à l'embarcadère du Naipipi, et on avait

assuré à M. de Humboldt que cet intervalle était occupé par un espace

tout-à-fait aplani. À la fin du siècle dernier, des projets avaient

été présentés au gouvernement espagnol, afin de diriger par là le

commerce entre les deux océans. Cupica devait devenir une nouvelle

Suez. Mais un officier anglais, le capitaine Cochrane, qui descendit

l'Atrato en 1824, donne des renseignements en contradiction avec ceux

auxquels M. de Humboldt avait ajouté foi. Il en résulterait que

l'établissement d'un canal entre l'Atrato et Cupica par la vallée du

Naipipi est impossible[68]. Le trajet d'un océan à l'autre serait par

là de 250 à 300 kilomètres.

[Note 68: Voici le passage du capitaine Cochrane: «Le

Naipipi est en partie navigable, mais c'est une navigation

très dangereuse. Le commerce ne saurait y recourir. Quant à

construire un canal ou un chemin de fer, c'est impossible, du

moins c'est ce qui résulte des renseignements que me donna, à

Citerà, un officier colombien, le major Alvarès, qui venait

par là de Panama. Il me dit qu'il avait trouvé le Naipipi

sans profondeur, d'un courant rapide, et hérissé de rochers;

que, du Naipipi à Cupica, on avait à franchir trois rangées

de collines (_three sets of hills_), et qu'il ne voyait pas

comment on pourrait opérer une jonction du Naipipi au

Grand-Océan. De toutes les observations qu'il m'a été

possible de recueillir à ce sujet, je tire la conséquence que

le baron de Humboldt (qui n'a pas été sur les lieux) aura été

mal informé à l'égard de cette communication avec l'Océan.»

(_Journal of a residence and travels in Columbia, during the

years 1823 and 1824_, par le capitaine Ch. Stuart Cochrane,

vol. II, p. 449.)]

Plus haut, près de Novità, l'Atrato est aisé à mettre en rapport avec

le San-Juan, qui se jette dans l'Océan Pacifique, à Chirambarà, et qui

est navigable. M. Cochrane, qui a visité les lieux avec soin

(_particularly inspected_), dit-il, estime à 360 mètres environ la

distance qui sépare le San-Juan, ou plutôt la Tamina, son tributaire,

de la Raspadura, affluent de l'Atrato. Les deux cours d'eau, ainsi

voisins, portent canot l'un et l'autre. Pour les faire communiquer, il

faudrait une tranchée presque entièrement dans le roc, d'environ 20

mètres de profondeur[69]. Les deux océans seraient ainsi joints l'un

à l'autre. D'après une note annexée au remarquable rapport qu'a

présenté, le 2 mai 1839, M. Mercer à la chambre des représentants des

États-Unis, aux deux extrémités de la ligne on aurait de bons ports.

D'un côté, la principale des bouches de l'Atrato, appelée Barbacoa,

est sur la baie même de Candelaria, qui offre un mouillage sûr et

profond, agité seulement pendant les vents du Nord. De l'autre côté,

dans la baie de Chirambirà, où se termine le cours du San-Juan, les

navires sont de même fort bien abrités. Mais cette jonction des deux

océans aurait 500 kilom., sans compter les détours des deux fleuves,

et avec ces détours 650 à 700[70], sinon davantage. La seule

inspection de chiffres pareils suffit pour trancher la question. Sans

doute, à peu de frais, on établirait par là une communication

praticable pour des barques légères pendant une partie de l'année;

mais si l'on voulait une navigation permanente pour des navires de

mer, ce serait un travail de titans, car il faudrait alors une ligne

artificielle presque tout le long de cette énorme distance.

[Note 69: On avait même dit à M. de Humboldt que cette

jonction avait été opérée par les soins d'un moine

industrieux, curé de Novità, et que par ce canal des canots

chargés de cacao étaient venus d'une mer à l'autre.

Probablement ce récit se fonde sur quelques travaux

d'amélioration qui auront été opérés dans le lit de la

Raspadura.]

[Note 70: La note dont il vient d'être question, rédigée

par un Péruvien de Lima et transmise avec éloge à M. Mercer

par Ch. W. Radcliff, qui a étudié avec soin la question du

percement de l'isthme, porte à 410 milles (660 kilomètres) la

distance de Quibdò (on Citerà) aux bouches de l'Atrato.

Citerà n'est guère qu'à la moitié du trajet. Cette évaluation

est donc exagérée.]

L'isthme de Panama Examen historique et géographique des différentes directions suivant lesquelles on pourrait le percer et des moyens à y employer; suivi d'un aperçu sur l'isthme de Suez. · 第 26 / 47 题