Absence d'observations dans cet isthme jusqu'à ces derniers
temps.--Aspect général du pays qui entoure Panama.--Collines
isolées ou en petits groupes se dressant sur une surface plane;
cours d'eau multipliés; le Chagres et le Trinidad
navigables.--Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres à
Gorgona ou à Cruces par le Rio Chagres, et de là se rendent à
Panama à dos de mulet.--Cours d'eau sur le versant de l'Océan
Pacifique: le Caïmito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra
Grande, le Farfan, le Bernardino.--Ce passage est fréquenté
depuis longtemps; c'est par là que passa François Pizarre, quand
il alla conquérir le Pérou.--Route pavée qui a existé de Cruces à
Panama.--Négligence malhabile du gouvernement espagnol.--Bolivar
fait étudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; opérations de ces
ingénieurs; elles se réduisent à mesurer la hauteur d'un point de
partage déterminé entre les deux océans et la différence de
niveau entre les deux océans.--Il résulte de ces opérations que
cette localité n'est pas plus défavorable que d'autres où l'on a
fait passer un canal.--Études nouvelles par M. Morel au nom de
la compagnie franco-grenadine; il indique un point de partage
extrêmement déprimé; si bien qu'on pourrait ménager un véritable
détroit artificiel.--Trajet de 75 kilomètres seulement entre
Panama et Chagres.--Ces résultats surprenants, inouïs, sont
démentis; néanmoins la localité demeure très
favorable.--Reproches encourus par le gouvernement espagnol.--Le
tracé proposé aujourd'hui l'avait été en 1528.--Réflexion au
sujet des découvertes qui se perdent et se retrouvent.
Des débouchés du canal en mer.--Le port de Chagres est déjà
passable.--Par une coupure qui communiquerait avec la baie de
Limon on aurait un port excellent.--Du côté de Panama ce serait
plus difficile; le port de la ville de Panama est à une certaine
distance au large contre un groupe de trois îles.--Il faudrait
creuser en mer et garantir par des jetées un chenal entre ce
mouillage et la terre ferme.--Diverses manières de déboucher eu
mer.
Rareté des travailleurs indigènes; on aurait besoin d'emmener des
ouvriers d'Europe.--Précautions à prendre alors pour
l'hygiène.--Emploi d'hommes disciplinés et dociles tels que les
soldats du génie.
De la baie de Mandinga et d'un passage possible derrière la Boca
del Toro.--Mines de charbon.
Au commencement du siècle, M. de Humboldt se plaignait de ce que, dans
l'isthme de Panama, la hauteur de la Cordillère qui forme l'arête de
partage fût aussi peu connue qu'elle pouvait l'être avant l'invention
du baromètre et l'application de cet instrument à la mesure des
montagnes. Il n'existait ni un nivellement de terrain, ni une
détermination géographique bien exacte des positions de Panama et de
Porto-Belo, quoique la couronne d'Espagne eût dépensé des sommes
énormes pour fortifier ces deux places et en faire de grands
établissements destinés à garder, comme de vigilantes sentinelles,
chacun l'un des deux océans. De toutes parts, on disait que le canal
de Panama serait une oeuvre à illustrer un règne et un siècle, et pas
un ingénieur n'y était envoyé pour en mesurer, même approximativement,
les difficultés. D'intrépides navigateurs, Dampier et Wafer, étaient
passés par là et y avaient fait un séjour; ils avaient observé comme
le bourgeois de Londres ou de Paris le plus étranger à la science
géodésique l'aurait pu faire. Tout ce qu'ils avaient rapporté de ces
lieux, au sujet de la configuration du terrain, se réduisait à cette
information vague, qu'à l'oeil le pays ne paraissait pas hérissé de
montagnes; que la chaîne centrale, dont les proportions ne dépassaient
pas celles de collines, était morcelée, et qu'on y trouvait des
vallées laissant un libre cours aux rivières, un facile passage aux
chemins. Bouguer et La Condamine étaient restés trois mois dans
l'isthme, ainsi que les astronomes espagnols don George Juan et Ulloa,
leurs compagnons de labeurs. Ni les uns ni les autres n'avaient eu la
curiosité de consulter leur baromètre pour apprendre au monde quelle
était la hauteur du point le plus élevé sur la route qu'ils avaient
suivie entre les deux océans.
L'aspect général du pays qui entoure Panama et s'étend par-derrière
jusqu'à l'autre océan est celui d'une surface plane, de laquelle
s'élèvent en grand nombre des collines isolées les unes des autres ou
groupées en petits massifs, entre lesquels se déroulent, en se
contournant, des vallées boisées et quelquefois des savanes ou
prairies sans arbres. Les sommets ont rarement plus de 100 à 150
mètres au-dessus de leur base. Entre Chagres d'un côté et la baie de
Chorrera, située sur le Pacifique, à 17 kilomètres à l'ouest de
Panama, ils deviennent encore plus rares et moins élevés; sauf
quelques pitons solitaires, on dirait un sol uni; c'est l'impression
qu'il a laissée sur plusieurs navigateurs qui ont défilé sur ces
côtes. Les cours d'eau sont multipliés; ceux du versant de
l'Atlantique se réunissent et du nord et du midi pour former le Rio
Chagres, qui débouche au port du même nom, et qui, dans la partie de
son cours où la marée se fait sentir, et particulièrement jusqu'au
confluent du Trinidad, présente une profondeur de 5 mètres et demi à 6
mètres 75 centimètres, et plus encore, suivant le rapport du
commandant Garnier, de la marine française. Le cours général du
Chagres figure un demi-cercle dont la corde est au nord. Il coule
d'abord au sud-ouest, puis, se détournant insensiblement, il finit par
se diriger vers le nord-ouest, et atteint ainsi l'Océan. Il est
navigable, pour de grandes pirogues, depuis Cruces, qui est placé dans
l'isthme aux trois cinquièmes de sa largeur, à partir de l'Atlantique,
et en suivant les sinuosités du fleuve à 82 kilomètres du rivage. Son
principal affluent, le Rio Trinidad, qu'il rencontre à 21 kilomètres
de son embouchure, vient du midi et lui apporte beaucoup d'eau; le
Trinidad est navigable lui-même assez avant. Depuis longtemps, le
voyage entre les deux océans s'effectue d'abord au moyen de pirogues
qui remontent les voyageurs et les objets de Chagres à Gorgona ou
plus haut, de préférence, à Cruces, ensuite avec des mulets, sur le
dos desquels hommes et marchandises franchissent l'intervalle de 25 à
30 kilomètres qui sépare Cruces ou Gorgona de Panama[59]. Sur le
versant du Pacifique, les cours d'eau moins centralisés, si je puis
ainsi dire, se rendent plus isolément à la mer. L'un d'eux, le
Caïmito, qui se décharge dans la baie de Chorrera, et qu'on appelle
Quebra Grande dans sa partie supérieure, a ses sources très voisines
de celles du Trinidad. Un autre, le Rio Grande, qui se jette dans la
baie de Panama, semble appelé aussi à jouer un rôle dans la
communication des deux océans. Parmi ses affluents, on distingue le
Farfan (ou Falfan), qui s'y verse par la droite, tout près du rivage.
[Note 59: Quelquefois on s'arrête à Gorgona, qui est un
peu au-dessous de Cruces. Gorgona est, de même que Cruces,
agréablement située sur un sol élevé, au bord du Chagres. La
route de Gorgona à Chagres est plus unie que celle de Cruces.
Pendant la belle saison elle est plus agréable; dans le temps
des pluies elle se détrempe trop. Celle de Cruces est fort
inégale et fort pierreuse. Les muletiers, qui ont leurs
habitudes à Cruces, font tous leurs efforts pour y amener les
voyageurs.]
Depuis longtemps, la facilité des communications d'un océan à l'autre
par Panama avait été remarquée. À l'origine de la colonisation du
Nouveau-Monde, ce fut une route fréquentée. C'est par là que passa
François Pizarre, quand il revint d'Europe plein d'espoir, avec les
encouragements du grand Cortez[60], à la tête d'une petite armée
destinée à conquérir le Pérou, dont il avait vu les côtes en un
premier voyage. Bien plus, si l'on s'en rapporte à la tradition, cet
homme entreprenant fit construire une route pavée au travers de
l'isthme, entre Cruces et Panama. Aujourd'hui et depuis longues
années, cette route est défoncée, méconnaissable. Dans nos pays de
l'Europe tempérée, c'est de l'herbe qui s'efforce de croître entre les
pavés des chemins ou entre les assises des monuments: dans les climats
voisins de l'équateur, ce sont des arbres qui y poussent; à moins que
la main vigilante de l'homme ne soit là sans cesse, ses ouvrages
périssent bientôt, et c'est avec effort qu'on en retrouve les traces.
M. Léon Leconte a cependant très bien reconnu les vestiges de la route
attribuée à Pizarre[61].
[Note 60: François Pizarre débarqua à Nombre-de-Dios,
port de l'Atlantique entre Chagres et Porto-Belo. Il avait
rencontré en Espagne Fernand Cortez, entouré alors de la
gloire que lui avait value la conquête du Mexique. Cortez,
qui avait une grande âme et se plaisait à encourager la
jeunesse dans d'audacieuses entreprises, fournit des fonds à
François Pizarre. De Nombre-de-Dios, ce dernier se rendit à
Panama où l'attendait son ancien compagnon de fatigue et
futur compagnon de succès, Almagro.]
[Note 61: M. Wheelwright, ancien agent supérieur de la
Compagnie anglaise des navires à vapeur de l'Océan Pacifique,
qui, durant dix-huit ans, a fréquenté l'isthme, constate
également que la route de Cruces à Panama fut jadis pavée; il
ajoute que les pierres dont avait été faite la chaussée sont
aujourd'hui très incommodes pour les voyageurs. C'est ce qui
lui ferait préférer le chemin de Panama à Gorgona pendant la
belle saison.]
Panama resta jusqu'au milieu du XVIIIe siècle le rendez-vous des
trésors de l'Amérique méridionale se dirigeant vers la métropole. À
Panama, qui était bien fortifié sur le Pacifique, répondait, sur
l'autre océan, Porto-Belo (ou Puerto-Belo), ainsi nommé par Christophe
Colomb, lorsqu'il le découvrit en 1502, parce que c'est un port
excellent. Les galions d'Espagne venaient prendre à ce dernier port
les espèces du Pérou et du Chili. Une mauvaise route unissait
Porto-Belo à Panama, mais il ne paraît pas qu'il y ait jamais eu un
service organisé de transport en diligence ou même en charrette.
L'abandon où l'isthme a été laissé pendant les deux derniers siècles
pourrait donner lieu de croire, ainsi que quelques personnes l'ont
écrit, que «l'Espagne, par une politique ombrageuse, voulait refuser
aux autres peuples un chemin au travers de possessions dont elle a
dérobé longtemps la connaissance au monde entier.» Mais c'était plutôt
de l'incurie que du calcul. Si quelque nation entreprenante avait
voulu se rendre maîtresse de l'isthme, elle l'eût pu dans l'état
d'inculture et de dépeuplement où il restait sous la domination
espagnole. On y trouvait, en effet, de belles fortifications, mais pas
de bras pour les défendre. Il est du moins certain que l'Espagne ne
faisait rien pour utiliser ce passage si bien indiqué. On voyait, il y
a quarante ans, des productions des provinces de la Nouvelle-Grenade,
riveraines du Pacifique, se rendre dans l'Océan Atlantique par une
longue navigation de Guayaquil à Acapulco, c'est-à-dire d'un port
situé bien au midi de la pointe méridionale de l'isthme à un port
placé bien au nord de l'autre extrémité, pour franchir ensuite les
deux cents lieues d'Acapulco à la Vera-Cruz à dos de mulet, au travers
des aspérités colossales du sol mexicain.
À peine Bolivar eut-il affranchi la Colombie et assuré à Ayacucho
l'indépendance du Pérou, dont les patriotes avaient imploré son
secours, que son attention se tourna du côté de l'isthme de Panama
proprement dit, dépendance de la république aux destinées de laquelle
ce grand homme présidait. Un ingénieur anglais, M. Lloyd, reçut de
lui, en novembre 1827, la mission de dresser le plan de l'isthme et
d'y rechercher la meilleure ligne à suivre pour faire communiquer les
deux océans par un canal ou par une route macadamisée. M. Lloyd arriva
à Panama en mars 1828, et y fut joint par le capitaine Falmarc,
ingénieur suédois au service de la Colombie. Ces deux commissaires
jugèrent que, pour mieux remplir leur mandat, et d'abord pour
déterminer le niveau relatif des deux mers, ils n'avaient rien de
mieux à faire que de suivre la vieille route de Panama à Porto-Belo,
jusqu'à la rencontre de la rivière Chagres, qui, avons-nous dit, se
jette dans l'autre océan, et de descendre ensuite cette rivière
jusqu'au port de Chagres. C'était un circuit de 150 kilomètres
environ, entre deux points qui ne sont éloignés l'un de l'autre, à vol
d'oiseau, sur la carte publiée par M. Lloyd, que de 65. On ne peut
s'expliquer le choix de ce tracé que par le désir de faire jouir des
avantages de la communication océanique la cité renommée jadis de
Porto-Belo. Il s'en faut de peu que Panama et Porto-Belo ne soient
exactement vis-à-vis l'une de l'autre sur l'isthme; mais rien ne
donnait l'espoir de rencontrer dans cette direction une dépression
extraordinaire de la ligne de faîte entre les deux océans. Il résulte
au contraire du mémoire de M. Lloyd, inséré dans les _Transactions
philosophiques_ de la Société royale de Londres (1830), que la
configuration du sol devient de plus en plus montueuse entre Panama et
Porto-Belo, à mesure qu'on s'approche de cette dernière ville, et
qu'un canal y serait impraticable.
Le point de partage entre Panama et la rivière Chagres fut trouvé à
Maria-Henrique, qui est éloigné de 21 kilomètres 3/4 de Panama et de
15 kilomètres de la rivière. La hauteur du point de partage entre les
deux océans, mesurée ainsi pour la première fois dans l'isthme de
Panama proprement dit, fut de 196 mètres 39 centimètres au-dessus de
la mer moyenne à Panama, et de 197 mètres 46 centimètres au-dessus de
l'Atlantique à Chagres; car le niveau des deux mers n'est pas le même:
à marée moyenne, le Pacifique est de 1 mètre 7 centimètres au-dessus
de l'Atlantique. Moyennant une tranchée semblable à celles qu'on
pratique journellement, le niveau de l'eau, dans le bief de partage du
canal, serait ramené aisément à 180 mètres environ au-dessus de
l'Atlantique (178 mètres 93 centimèt. au-dessus du Pacifique)[62].
[Note 62: D'après le mémoire publié par M. Lloyd, la mer
moyenne à Panama serait plus élevée qu'à Chagres de 1 mètre 7
centimètres; différence huit fois moindre qu'entre la mer
Rouge à Suez et la Méditerranée aux bouches du Nil. À Panama,
la différence de la haute à la basse mer (ce qu'on nomme la
marée) serait, deux jours après la pleine lune, de 6 mètres
47 centimètres; mais quelquefois, sous l'influence de
certains vents et par le concours de diverses circonstances,
elle irait à 8 mètres 37 centimètres. À Chagres, elle ne
serait que de 32 centimètres. Le moment de la haute mer est
d'ailleurs le même dans les deux ports. Régulièrement tous
les jours, à un certain instant, la mer serait à Panama de 4
mètres 13 centimètres plus haute qu'à Chagres. Au moment de
la basse mer, elle serait plus basse de 1 mètre 99
centimètres, et à la mer moyenne elle reprendrait une
supériorité, avons-nous dit, de 1 mètre 7 centimètres.
On voit par là que la marée est très faible à Chagres et très
marquée à Panama. D'un pays à l'autre, et même d'un port au
suivant, la marée, on le sait, varie beaucoup. Sur la cote
des États-Unis, le long de l'Atlantique, elle est, au midi de
New-York, de 1 mètre et demi à 2 mètres. Au nord, elle
augmente successivement; elle est à Boston de 3 mètres et
demi, et sur le littoral de la Nouvelle-Écosse et du
Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, de 10, 15, et même,
dit-on, de 20 mètres. À Brest, elle est de 7 mètres, à
Saint-Malo de 13, et à Granville de 14.
Mais M. Lloyd a exagéré les marées de l'Océan Pacifique à
Panama. D'après les observations tout récemment rapportées de
la mer du Sud par l'expédition de _la Danaïde_, que
commandait M. Joseph de Rosamel, capitaine de vaisseau, à
Panama les plus fortes marées sont de 5 mètres, et les plus
faibles de 3 mètres 25 centimètres.]
M. Lloyd ne dit rien sur la possibilité de conduire un
approvisionnement d'eau convenable au point culminant de
Maria-Henrique. Il est évident, pour quiconque parcourt son mémoire,
qu'il se proposait de faire d'autres études, et qu'il sentait le
besoin de les faire; mais après deux campagnes qui pourtant avaient
duré seulement, l'une du 5 mai au 30 juin, l'autre du 7 février à la
fin d'avril, craignant de prolonger son séjour dans une contrée
malsaine pour les Européens non acclimatés, ou peut-être par d'autres
motifs, il revint en Angleterre[63]. D'ailleurs, en supposant qu'on
pût conduire à Maria-Henrique la quantité d'eau nécessaire pour
alimenter le canal, et en faisant abstraction des proportions
extraordinaires à donner ici aux écluses, on se fût trouvé, pour les
pentes à racheter, en-deçà des limites habituelles. La pente, en
effet, eût été réduite sans la moindre peine, sur le versant de
l'Atlantique, à 180 mètres, sur celui du Pacifique, à 179; total, 359
mètres. D'après ce qui a été rapporté plus haut, ce n'est qu'un peu
plus des deux tiers du canal de Bourgogne, et beaucoup moins de la
moitié du canal, à demi exécuté présentement, de la Chesapeake à
l'Ohio, où la pente et la contre-pente, avons-nous dit, seront de 963
mètres.
[Note 63: MM. Lloyd et Falmarc se mirent à l'oeuvre le 5
mai 1828, quoique la saison des pluies eût commencé. Leur
nivellement partait de la rue _Sal-si-Puede_, qui touche à la
mer, à l'endroit de la plage appelé _Playa-Prieta_. À 36,760
mètres de Panama, ils rencontrèrent la rivière Chagres. Après
s'être élevés, à Maria-Henrique, à 196 mètres 39 centimètres
au-dessus de la mer Pacifique, ils étaient là redescendus à
49 mètres 76 centimètres. Tel était le niveau du Chagres en
ce point le 7 février 1829. De là à Cruces, ils trouvèrent
par la rivière une distance du 31,070 mètres, et une pente de
la rivière de 34 mètres 95 centimètres. De Cruces à
l'embouchure, il y a une distance de 82 kilomètres, et la
pente n'est que de 15 mètres 88 centimètres. À partir de la
Bruja, qui est encore à 18 kilomètres de Chagres, la rivière
n'a plus de pente.
Il résulte du profil tracé par M. Lloyd que le terrain entre
Panama et le Rio Chagres, selon la direction qu'il a suivie,
est bombé, et s'élève graduellement dans les deux sens, non
cependant sans quelques ondulations, au lieu d'offrir, comme
l'a trouvé M. Bailey, entre le lac Nicaragua et l'Océan
Pacifique, au milieu du trajet, une crête saillante qu'il
suffit de percer par un souterrain assez court pour être
dispensé de gravir la majeure partie de la pente.]
Quelque incomplet qu'ait été le travail de MM. Lloyd et Falmarc, et
quoique leur nivellement n'ait pas été répété, ainsi que M. Lloyd le
reconnaît, on est cependant autorisé à en conclure non seulement, ce
qu'au surplus on savait déjà, que l'isthme est déprimé aux environs de
Panama, mais encore qu'il l'est notablement plus dans certaines
directions que dans celle de Maria-Henrique; car M. Lloyd, qui paraît
avoir assez bien examiné le pays, conclut formellement en signalant
pour le chemin de fer, si l'on en voulait un entre les deux océans,
deux tracés s'écartant peu de la ligne droite qui unirait Panama et
Chagres. Ces deux tracés ne diffèrent qu'en ce qu'ils aboutissent sur
le Pacifique, l'un à Panama même, l'autre à la baie de Chorrera.
D'ailleurs, au lieu d'aller jusqu'au port de Chagres, ils se terminent
au confluent du Rio Chagres et du Rio Trinidad, le Rio Chagres pouvant
être remonté jusque là, on l'a déjà vu, par de forts navires.
À l'égard d'un canal, son opinion est que _probablement_ le meilleur
tracé consisterait à remonter le Trinidad, de manière à venir se
rattacher à l'un des cours d'eau qui se déversent dans l'Océan
Pacifique. D'ailleurs M. Lloyd ne songeait pas à un canal maritime,
et, circonstance qui l'excuse, la question ne lui en avait point été
posée.
Pendant dix années, à partir de l'exploration de MM. Lloyd et Falmarc,
il n'y eut aucune étude nouvelle. Le temps se passa en vains efforts
pour constituer des compagnies financières capables de mener à fin ce
grand oeuvre. Enfin la compagnie franco-grenadine, jusqu'à ces
derniers temps sinon aujourd'hui encore investie du privilége de la
communication des deux océans par Panama, envoya de la Guadeloupe, où
résident ses chefs français, MM. Salomon, un ingénieur, M. Morel, qui
a dû prendre la question au point où l'avaient laissée les deux
ingénieurs commissionnés par Bolivar. Il a cherché le tracé d'un canal
un peu au midi de la ligne droite qui serait conduite de Chagres â
Panama, en se plaçant dans l'angle compris entre le Rio Chagres et le
Rio Trinidad.
Le Bernardino, l'un des tributaires du Rio Caïmito, résulte de la
jonction de deux ruisseaux, dont l'un garde le nom de Bernardino, et
l'autre a reçu celui de Yequas. Les diverses variantes du canal des
deux océans qu'a présentées M. Morel consistent à venir chercher l'un
ou l'autre de ces rameaux en passant tantôt à droite, tantôt à gauche
d'un monticule qui les sépare. Le terrain situé dans l'angle du Rio
Chagres et du Rio Trinidad est marécageux; on y trouve des eaux
stagnantes, de véritables lacs, dont l'un, celui de Vino Tinto, a plus
d'une lieue de diamètre. M. Morel projetait d'abord de traverser le
Vino Tinto, afin de venir aux sources du Yequas; de là, après s'être
tenu quelque temps latéralement au Bernardino, on se fût dirigé, au
travers d'autres marécages, sur le Rio Farfan (ou Falfan), affluent du
Rio Grande, et on sait que celui-ci baigne pour ainsi dire les
faubourgs de Panama. Un autre tracé de M. Morel, plus récent encore,
partirait du confluent même du Trinidad et du Chagres, et laisserait à
droite le lac de Vino Tinto pour traverser un autre lac non dénommé
encore, car c'est un terrain tellement vierge, que les traits les plus
caractéristiques de la configuration du sol, montagnes, rivières et
lacs, n'y ont pas même de nom. De là, en longeant le Lyrio, affluent
du Caño Quebrado, qui lui-même se jette dans le Chagres au-dessus du
Trinidad, on s'avancerait en ligne droite jusqu'aux sources du
Bernardino proprement dit, et on le suivrait jusqu'à 5 kilomètres
environ de la baie de Chorrera. On prendrait ensuite à gauche pour
contourner les collines de Cabra (nommées _collines de Biqué_ sur les
plans de M. Morel), en passant à leur pied du côté de la mer. On
continuerait ainsi jusqu'au Rio Farfan et au Rio Grande. Par l'un et
l'autre de ces tracés, le canal est très court, et, au dire de M.
Morel, le point de partage eût été déprimé à un degré inespéré. Entre
le lac de Vino Tinto et l'Yequas, M. Morel l'indiquait à 11 mètres 28
centimètres seulement au-dessus de la mer moyenne à Panama. En venant
du confluent du Trinidad et du Chagres rejoindre le Bernardino
proprement dit, cette élévation n'eût plus été que de 10 mèt. 40 cent.
À ce compte donc, il eût suffi que la mer montât de la hauteur d'une
des maisons les plus basses de Paris pour que les deux océans fussent
joints naturellement, et que l'Amérique méridionale devînt une île
entièrement séparée de l'Amérique du Nord. Et comme rien n'est plus
facile ni plus usuel que de creuser des tranchées de 15 à 16 mètres de
hauteur, et qu'on va même sans grand effort au-delà de 20 mètres, on
voit qu'en restant dans la limite des travaux habituels, on eût pu
creuser le canal, même en donnant à sa cuvette la grande profondeur de
7 mètres, de telle façon qu'il s'alimentât, au moment même des plus
basses marées, avec les seules eaux de la mer. C'eût été alors
littéralement un détroit artificiel. Mais dans le terrain marécageux
qui forme cette vallée transversale d'océan à océan, on devrait avoir
toute facilité pour s'approvisionner d'eau sans recourir à la mer. Un
canal situé de la sorte aurait requis d'ailleurs un faible
approvisionnement d'eau, quelles qu'en fussent les dimensions, car, en
ce terrain bas et humide, l'infiltration, qui, de toutes les causes de
dépense d'eau sur les canaux, est la plus active, ne serait aucunement
à craindre.
Quant à la longueur du canal entre Chagres et Panama par le dernier
tracé de M. Morel, qui, pour se conformer au texte de la loi de
concession votée par le congrès de la Nouvelle-Grenade, ne s'est
arrêté ni au Rio Farfan ni même au Rio Grande, et s'est avancé jusque
dans l'intérieur de Panama à la _Playa Prieta_, elle ne serait que de
75,400 mètres, et déduction faite de la navigation dans le lit du
Chagres, de 54 kilomètres et demi, dont 28 sur le versant de la mer du
Sud, et 26 et demi sur celui de l'Atlantique. Ce serait donc l'un des
canaux les plus courts du monde. En admettant les nivellements
présentés par M. Morel, il eût été plus curieux encore par l'absence
des écluses, car il ne lui en aurait fallu aucune, si ce n'est à
chaque extrémité, pour corriger l'effet des marées en retenant, au
moyen des portes dont toute écluse est munie, les eaux à un niveau
fixe dans le canal pendant le flux et le reflux.
Lorsque ces résultats furent soumis au gouvernement français par MM.
Salomon, au nom de la compagnie franco-grenadine, ils furent jugés, je
ne dirai pas surprenants, ce ne serait point assez, mais merveilleux.
Les hommes de l'art les qualifièrent d'incroyables, tant c'était de
l'imprévu, de l'inouï. Cependant MM. Salomon semblaient ne pouvoir
être, pour nous servir d'une vieille formule des traités de
philosophie scolastique, ni trompés ni trompeurs. Trompeurs, comment
l'eussent-ils été? ils sollicitaient du gouvernement qu'il fît
vérifier leurs indications par un ingénieur de son choix. Trompés,
c'était tout aussi malaisé à penser: ils se portaient forts pour leur
ingénieur, et celui-ci assurait avoir répété ses opérations et les
avoir contrôlées les unes par les autres. Cependant il y a tout lieu
de croire aujourd'hui que M. Morel s'était mépris lui-même et qu'il
avait mal observé. De premières opérations sommaires ont conduit le
savant ingénieur que le gouvernement a envoyé sur les lieux à présumer
que le point de partage signalé par M. Morel serait plus élevé d'une
centaine de mètres au-dessus de la mer. Le chiffre de M. Morel n'était
rien moins que miraculeux; celui-ci serait encore remarquable et
heureux à un degré extrême. Nous supposerons qu'on pratiquerait au
point culminant une tranchée fort profonde, d'une cinquantaine de
mètres, afin de diminuer le nombre des écluses, d'augmenter les
facilités de l'approvisionnement d'eau et d'en restreindre la
consommation. Et répétons-le, avec les armes perfectionnées qu'a
aujourd'hui l'ingénieur dans son arsenal, une pareille tranchée serait
possible et raisonnable, sauf le cas où l'on rencontrerait des roches
dures à l'excès ou des sables mouvants, ce qui serait pire encore, ou
à moins que le sol ne présentât dans les environs du point de partage
une déclivité trop uniforme, de sorte que pour donner à la tranchée
cette profondeur au point culminant, il fallût la faire démesurément
longue.
Cette centaine de mètres de surplus d'élévation se résoudrait
probablement en un surcroît de dépense de 35 ou de 40 millions[64]. La
somme est forte; pourtant si les gouvernements des grandes puissances
songeaient à prendre l'entreprise sous leur patronage ou à leur
charge, elle ne saurait les arrêter.
[Note 64: Sur le canal Calédonien on a dû construire
vingt-trois écluses pour racheter une pente et contre-pente
qui est de 56 mètres 13 centimètres: ici, ce serait de 120
mètres environ; il faudrait donc cinquante écluses. Aux prix
de Brest (_page 48_), ces écluses reviendraient à 20
millions.]
L'erreur plus que probable aujourd'hui de M. Morel, quelque grave
qu'elle soit, peut s'expliquer par des circonstances atténuantes: les
nivellements à opérer autrement qu'au baromètre (et un nivellement
barométrique n'est que sommaire et approximatif) ne sont pas aisés
dans les régions tropicales, là particulièrement où le sol est humide.
Ce n'est pas seulement qu'alors le pays est insalubre, et que les
insectes dévorants sont multipliés dans l'atmosphère au point de
l'épaissir. C'est plus encore que la végétation acquiert une force
extraordinaire et une densité dont, en Europe, nous ne pouvons avoir
l'idée. Ce sont des fourrés où il faut une force armée pour se frayer
un étroit passage, et qui se ferment sur les pas de ceux qui viennent
de les ouvrir. Je me souviens d'un conte de fée où figurait un
personnage doué d'une ouïe si fine qu'il _entendait_ l'herbe croître.
Cette hyperbole est bonne à citer pour faire comprendre la rapidité et
la vivacité avec laquelle les arbres et les lianes poussent et
s'entrelacent, sous le soleil des tropiques, dans les terres basses où
l'eau abonde, et quels obstacles l'ingénieur qui veut arpenter le
terrain rencontre devant lui. M. Morel aurait eu besoin d'avoir sans
cesse avec lui vingt ou trente intrépides auxiliaires comme nos
sapeurs-mineurs, qu'en pareil cas nos officiers ont employés aux
colonies avec succès pour dégarnir le sol.
Mais rien ne peut excuser le gouvernement espagnol de n'avoir pas
utilisé, dans l'intérêt général des relations humaines, cette
extraordinaire vallée. Il disposait d'hommes héroïques qui
traversaient la chaîne des Andes à la plus grande élévation, au milieu
des neiges, sans vivres, presque sans vêtement, malgré les précipices
affreux et les bêtes féroces, malgré les flèches empoisonnées des
Indiens, les angoisses de la faim et la rudesse indomptable du climat
dans les passages entre les cimes neigeuses. À trois siècles tout
juste en arrière de nous, il n'avait pas à appeler et à exciter les
hommes entreprenants, il n'avait qu'à les laisser faire. Quel fléau
n'a pas été Philippe II, et quelle malédiction n'a pas méritée sa
mémoire!
Qu'on me permette une autre réflexion: nul moins que moi n'est porté à
déprécier le temps présent. Le genre humain, en ce siècle, se montre
grand par l'audace et l'étendue de ses entreprises sur la nature qui
l'entoure, sur la planète qui lui a été donnée pour demeure. Il est
vraiment doué d'une puissance de mise en oeuvre qui excite mon
admiration et mon respect. Une circonstance pourtant me frappe et
humilie ma vanité d'enfant du XIXe siècle. Ce canal de l'isthme, au
tracé duquel nous venons enfin d'arriver, les _conquistadores_
espagnols en avaient eu la révélation et en avaient conçu le dessein.
En 1528, quinze ans seulement après que l'existence de la mer du Sud
eut été constatée, un canal avait été proposé précisément par ce même
tracé, du Rio Chagres, du Rio Trinidad, et du Caïmito ou du Rio
Grande; mais on n'y avait plus songé depuis. Quelque endormeur de la
civilisation avait sans doute dit à Madrid que c'était difficile,
impraticable, ou, qui sait? funeste au maintien de la domination
espagnole dans le Nouveau-Monde; chacun l'avait répété; il y avait eu
chose jugée. Et voilà que cette même idée reparaît de nos jours comme
une nouveauté, pour recevoir, je l'espère, la sanction de la pratique.
La civilisation est comme un trésor que les nations successivement
portent en avant de station en station, en y ajoutant sans cesse des
richesses nouvelles tirées du fonds de leur génie, et quelquefois il
faut le sauver à la hâte, comme le pieux Énée emportait ses pénates du
sac de Troie. Mais le faix est lourd: il faut pour le mouvoir de
robustes épaules sous lesquelles s'agite un grand coeur. À certains
instants, des peuples noblement inspirés ou poussés par le flot du
genre humain tout entier le déplacent et l'avancent en un clin d'oeil
bien au-delà des limites aperçues par leurs devanciers. D'un bond,
l'on croirait qu'ils vont franchir l'espace qui nous sépare du but
définitif; lorsque tout-à-coup, par l'épuisement de leurs forces, ou à
la suite de quelques grandes fautes qui les troublent, ou par l'effet
d'un vice dans leur tempérament, ou bien par l'égoïsme et l'ineptie de
leurs chefs, on les voit chanceler dans leur marche, et le rôle
sublime de coryphées du genre humain passe à d'autres. Cette
substitution est violente, et dans le choc il s'égare plus que des
parcelles du précieux dépôt. Plus tard on retrouve ces riches joyaux
abandonnés sur le bord du chemin, et presque toujours quelque
tradition des anciens temps, religieusement transmise dans l'ombre, a
aidé à cette seconde découverte. En ajoutant ces nouveaux fleurons à
la couronne de l'humanité, on est trop enclin à oublier que ce qu'on
lui donne n'est que la dépouille d'un siècle antérieur, et on
s'affranchit de la reconnaissance qu'on doit à de grands esprits et à
des coeurs bienfaisants auxquels pourtant cette récompense est bien
méritée; car l'injustice des contemporains et l'amertume de la vie
semblent, par une loi fatale, former le patrimoine des hommes en qui
la providence a mis le feu sacré de l'invention. Le vautour de
Prométhée n'est point une fable; c'est une histoire véritable de tous
les jours.
Pour une communication océanique, avons-nous dit, de bons débouchés en
mer aux deux extrémités ne sont pas moins indispensables que de
favorables conditions topographiques et hydrauliques, telles qu'une
faible épaisseur de terre ferme à trancher, l'absence des montagnes et
un approvisionnement d'eau suffisant pour alimenter une belle ligne de
grande navigation. Tant que, sous ce rapport maritime, l'isthme entre
Chagres et Panama n'aura pas donné satisfaction, les avantages qu'il
présente pour le creusement d'un canal large et profond seront encore
comme non avenus. Or donc, y a-t-il et à Panama et à Chagres un bon
port, aisé à rendre accessible pour les navires arrivant de
l'intérieur par le canal, tout comme pour ceux qui viendraient de la
pleine mer?
Le port de Chagres est formé par la rivière de ce nom. Sur la barre de
la rivière, suivant le capitaine Garnier, commandant le brick _le
Laurier_, de la marine française, on trouve encore une profondeur
d'eau de 4 mètres et demi[65], et, d'après, ce même officier, dans des
circonstances favorables, un navire calant 4 mètres peut y entrer.
Quand le vent est fort, la barre est presque infranchissable. On va
alors dans la baie de Limon, qui est à 6 ou 7 kilomètres à l'est de
Chagres (M. Lloyd estime cette distance à 4,800 mètres seulement).
[Note 65: La mesure donnée par le commandant Garnier est
de 14 pieds de France (4 mètres 54 centimètres). M.
Wheelwright dit 14 pieds anglais (3 mètres 49 centimètres)
qu'il réduit à 12 et demi, parce que, dit-il, les pluies
avaient gonflé de 18 pouces la rivière, à la barre même, ce
qui semble difficile à admettre.]
La barre offre sous le sable un rocher calcaire tendre, qui, se
redressant au milieu, forme le banc de la Laja, par lequel
l'embouchure de la rivière est partagée en un double chenal. Ce banc,
situé à une encablure de la pointe sur laquelle s'élève le château San
Lorenzo, rend l'entrée dangereuse; car, lorsqu'on double la pointe du
fort pour entrer, le vent refuse souvent, et le courant jette le
bâtiment sur les brisants. Il serait possible de miner le banc de la
Laja de manière à élargir la passe; on pourrait espérer de même, en
faisant jouer la mine, d'accroître la profondeur de l'eau sur la
barre, partout où le roc se présente sous une faible épaisseur de
sable ou de vase. Mais la suppression du roc ne suffirait pas pour
faire disparaître la barre. La cause qui occasionne ces dépôts à
l'embouchure de tous les fleuves continuant à agir, il se pourrait que
la barre persistât après ces travaux sous-marins, et qu'en dépit de
tous les draguages, à la suite de chaque tempête elle regagnât la même
hauteur qu'elle a aujourd'hui. Ensuite, dans le port de Chagres, tel
qu'il est, les plus forts navires ne seraient pas suffisamment abrités
contre les vents du nord. Heureusement on a la ressource de substituer
à l'entrée de la rivière de Chagres la baie de Limon, où les vaisseaux
de ligne eux-mêmes peuvent mouiller, et qui n'est séparée de la
rivière de Chagres que par une plage sablonneuse tout unie, dans
laquelle il serait facile de creuser un canal. Il faudrait cependant
une jetée dans la baie pour défendre les navires des vents du nord. Ce
serait alors un des ports les plus sûrs et les plus spacieux.
Une fois dans la rivière, les navires ont, sous le fort San-Lorenzo,
qui commande la ville de Chagres, un mouillage de 5 mètres et demi à 7
mètres 32 cent.; puis, dans le chenal, au moins jusqu'au Trinidad,
ils trouvent une profondeur à peu près égale[66]. Du côté de la pleine
mer, l'eau va en s'approfondissant fort vite. À 1,800 mètres de la
barre, au large, il y a 17 mètres d'eau.
[Note 66: Rapport du commandant Garnier, du brick _le
Laurier_, au contre-amiral Arnoux, page 36 d'une publication
faite en 1843 par MM. Salomon, à Londres.]
On serait donc servi à souhait du côté de l'Atlantique. Sur le versant
du Pacifique, le port qui s'indique naturellement est celui de Panama,
qu'on pourrait, avec plus de raison, qualifier de rade ou même de
golfe, car c'est un espace ouvert parsemé de jolies îles. Nulle part
les bâtiments n'y peuvent atterrir. La plage plonge doucement, et ce
n'est guère qu'à 2,000 mètres de terre que l'on trouve à marée basse 6
mètres d'eau. Les navires, pour être très bien abrités, vont se ranger
sous un groupe de trois îles qui sont à 3,500 mètres au sud de la
ville, en face de l'embouchure du Rio Grande, et que l'on nomme
Lleñao, Perico et Flamingo. De là les cargaisons s'envoient en ville
sur des pirogues[67].
[Note 67: L'expédition de _la Danaïde_, commandée par M.
Joseph de Rosamel, a dressé de la côte de Panama une
excellente carte, à laquelle nous empruntons les
renseignements cités ici. Cette carte est due
particulièrement à M. Fisquet, enseigne de vaisseau.]
Le Rio Grande, par lequel on peut supposer provisoirement que le canal
déboucherait dans l'Océan Pacifique, présente à sa barre fort peu de
profondeur. À marée basse, c'est d'un mètre à deux, et de même ce
n'est qu'à une certaine distance en mer qu'on trouve un mouillage dont
puisse s'accommoder une corvette de guerre ou un paquebot
transatlantique sur le modèle actuellement en construction; mais, tout
le long de cette plage, existe sous la vase, à peu de profondeur, un
calcaire madréporique, corail grossier qui se prêterait facilement à
un creusement sous-marin. Le groupe des trois îles contre lesquelles
se tiennent de préférence les navires étant vis-à-vis de l'embouchure
du Rio Grande, on pourrait, moyennant des travaux hydrauliques, qui
pourtant seraient considérables, établir entre ces îles et
l'emplacement actuel de la barre un bon port, d'un accès facile et du
côté de la terre et du côté de la mer.
Il y aurait lieu d'examiner si, du côté de la baie de Chorrera, il ne
serait pas plus aisé qu'à Panama même de ménager un mouillage commode,
profond et sûr, bien accessible et du côté de la pleine mer et du côté
de la terre, et si par conséquent ce n'est point là que devrait
aboutir le canal, en suivant le Caïmito, ou en coupant au travers de
la plage, afin d'éviter la barre de cette rivière.
Autant qu'on peut en juger avec les renseignements insuffisants
auxquels on est réduit encore en Europe, la dépense requise pour
établir des ports irréprochables à chacune des extrémités du canal de
Chagres à Panama serait égale à celle du canal lui-même.
Panama passe pour un endroit salubre; mais Chagres est très malsain.
Le nom de Chagres commence à être fort connu en Europe. Les documents
publiés par les gouvernements français et anglais lui ont donné une
sorte de célébrité. Ce n'est pourtant qu'un amas de huttes éparses au
milieu de la boue sur une plage marécageuse. Et quelles huttes! non
pas de ces habitations en briques cuites au soleil, et aux murailles
blanchies à la chaux, qui forment les jolis villages du plateau
mexicain, mais quelque chose comme les misérables _gourbis_ qui
servent d'asile aux Arabes dans la plaine de la Mitidja; de méchants
abris en roseaux, couverts de feuilles de palmier, que peuplent trois
cent cinquante à quatre cents créatures humaines, dénuées de tout,
ignorant de la civilisation toute chose, minées par la fièvre
intermittente et dévorées de la lèpre. Le fort de San-Lorenzo qui
commande la place est un mauvais réduit que le commandant du _Laurier_
trouva gardé par huit miliciens, sans canon ni poudre, manquant même
d'un drapeau pour montrer aux navires venus du large chez quelle
nation ils arrivaient. Je ne connais pas une seule relation de voyage
qui ne dépeigne Chagres comme un lieu empesté, aussi horrible à voir
qu'il est dangereux à habiter. On doit penser cependant que
l'insalubrité de Chagres serait de beaucoup diminuée si l'on voulait
dans ce but prendre quelque peine. Ce qu'il y aurait de mieux à faire
probablement consisterait à déplacer la ville et à la transporter sur
la rive gauche, à la pointe de Arenas. Ce site est beaucoup mieux
aéré. On y aurait la brise dont présentement on est privé, parce que
l'emplacement actuel est masqué par la colline sur laquelle est bâti
le château. L'espace bas et humide qu'occupe aujourd'hui Chagres
pourrait être consacré à agrandir le port. Mais si le véritable port
auquel aboutirait le canal était transporté dans la baie de Limon,
c'est là que s'élèverait aussitôt une ville nouvelle, et Chagres
serait déserté.
Dans l'isthme de Panama, la population est clairsemée, et elle est
généralement peu amie du travail. Au sujet du nombre des ouvriers
qu'on pourrait rassembler avec le concours actif du gouvernement
grenadin, des renseignements fort contradictoires ont été produits. La
présomption est qu'il serait indispensable d'emmener d'Europe des
maçons, des mineurs, des terrassiers même. Voulussent-ils travailler,
les indigènes ne le savent pas. Ils n'ont jamais eu occasion de
pratiquer ni même de voir de grands déblais ou de grands remblais, et
à plus forte raison des excavations sous-marines.
D'un autre côté, il y a une responsabilité effrayante à enrôler des
ouvriers européens afin de les conduire dans l'isthme. C'est, en
effet, un climat dangereux pour qui n'y est pas né ou ne s'y est pas
préparé, meurtrier pour qui s'expose à l'ardeur du soleil ou qui
respire les miasmes des marécages et ceux qu'exhale toute terre
fraîchement remuée. On aurait à abriter les travailleurs, à les
camper, à pourvoir à leur bien-être; il faudrait leur tracer les
règles dune bonne et sévère hygiène, et, ce qui est bien plus
difficile, même en leur en fournissant tous les moyens, les leur
faire observer malgré les tentations semées sur leurs pas. Pendant les
six mois de la saison des pluies, de mai en octobre, tout travail à
ciel ouvert serait forcément suspendu. Que ferait-on alors de cette
multitude? Comment la garantir du mal du pays et de toutes les plaies
que l'oisiveté engendre?
Ce ne sont point des impossibilités que je signale, ce sont des
difficultés, de celles que des hommes capables, d'une volonté forte et
d'un esprit éclairé, savent lever. Ce serait une prétention fort
déplacée que d'esquisser ici, même sommairement, le programme de ce
qu'il y aurait à faire pour s'assurer le concours d'une grande
quantité de bras dans l'isthme, et pour empêcher que le canal des deux
océans ne fût obtenu qu'au prix de milliers de victimes humaines.
Cependant, il me semble, et je ne le dis que pour indiquer comment à
mes yeux l'obstacle n'est point insurmontable, que des hommes
disciplinés d'avance, dressés à la règle militaire, habitués à se
suffire dans les cas imprévus, tels enfin que nos admirables soldats
du génie, pourraient, transportés en corps sous la conduite de leurs
braves et savants officiers, en qui ils ont toute confiance,
entreprendre l'oeuvre avec chance de succès, et aborder, sans crainte
d'être terrassés par elle, la nature des régions équinoxiales, quelque
rude jouteuse qu'elle soit, quelque séduction qu'elle sache employer
pour énerver celui qui résiste à ses caresses perfides. C'est
probablement à une détermination semblable qu'il faudrait en venir.
Rien de plus simple, au surplus, si les gouvernements des deux grands
peuples de l'Europe occidentale, qui sont les deux premières
puissances maritimes du monde, jugeaient à propos de se concerter pour
l'accomplissement d'un aussi beau dessein.
Enfin l'isthme de Panama n'offrirait point cette abondance de vivres
de toute espèce, à vil prix, qu'on trouverait sur les bords du lac de
Nicaragua. Il faudrait y faire venir des convois de subsistances de
bonne qualité pour les campements de travailleurs.
Au-delà de la ligne tracée de Panama à Chagres, on rencontre la baie
de Mandinga, où, comme nous l'avons dit, l'isthme est réduit à sa
moindre épaisseur, et où, d'après M. Lloyd, se présenterait une vallée
transversale de mer à mer, au fond de laquelle il serait possible de
creuser un canal. Rien n'indique cependant qu'un nivellement exact y
ait été opéré. C'est un pays qui reste encore à découvrir, car les
Européens y ont à peine mis le pied. M. Wheelwright assure qu'il est
peuplé d'Indiens qui n'ont jamais reconnu d'autre gouvernement que
celui de leurs caciques. Lui-même lorsqu'il voulut, après avoir
exploré la côte, pénétrer dans l'intérieur, n'en put obtenir la
permission de ces chefs méfiants. C'était, il est vrai, en 1829;
depuis lors si quelque autre observateur a été plus heureux, les
détails de son examen n'ont point été livrés au public. On ignore même
si de bons ports s'y offriraient en regard l'un de l'autre, aux
extrémités d'une ligne de percement.
En-deçà de la ligne de Panama à Chagres, dans la province de Veragua,
est une localité bien digne d'attention aussi. À la Boca del Toro, à
250 kilom. à l'ouest de Chagres, se présente sur l'Atlantique un
magnifique mouillage où les navires de toute grandeur peuvent
s'abriter en toute sûreté. Il touche à la spacieuse baie de Chiriqui.
Sur l'autre versant de l'isthme, vis-à-vis de la Boca del Toro, une
rivière navigable portant le même nom de Chiriqui, autant que les
fleuves et les plus grands traits de la topographie ont des noms dans
ces pays sauvages, se décharge dans l'Océan Pacifique, et au dire de
M. Wheelwright, l'embouchure du Chiriqui forme un port _excellent_,
c'est ce qu'il nomme le port de Chiriqui (ou Cherokee). En remontant
cette rivière qui est naturellement praticable pour des bâtiments de
cent tonneaux, on se trouve aussitôt en présence d'un terrain
houiller, parfaitement caractérisé selon M. Wheelwright. Ce gîte
carbonifère avait été reconnu par M. A. Salomon, qui paraît même s'en
être rendu propriétaire au moins en partie. M. Wheelwright y à fait
quelques recherches sommaires du côté de la ville de Saint-David de
Chiriqui, située à 25 kilomètres environ de l'Océan Pacifique et à 65
au plus du port de la Boca del Toro. Ainsi l'isthme en cet endroit
aurait au plus 90 kilomètres d'épaisseur. Essayé à bord d'un des
navires à vapeur de la Compagnie de navigation de l'Océan Pacifique,
le charbon extrait de l'affleurement d'une des veines s'est montré
inférieur au charbon de New-Castle, dans le rapport de 13 à 18; mais
il n'y a aucune conclusion à tirer d'essais faits sur du charbon
d'affleurement. Un fait important est acquis, c'est l'existence du
terrain carbonifère en cette partie de l'isthme. Le bassin houiller
semble traverser l'isthme de part en part, car on trouve du charbon à
l'embouchure du Chiriqui, et M. Wheelwright en a reçu des échantillons
de la Boca del Toro. Voilà donc une localité doublement privilégiée:
deux bons ports y sont placés en face l'un de l'autre sur les deux
versants de l'isthme, et la ligne qui les joint traverse un gîte
carbonifère. Si entre ces deux ports la ligne de faîte n'oppose aucun
obstacle extraordinaire, il faut convenir qu'il y aurait par là un
tracé du canal des deux océans éminemment propre à réunir tous les
suffrages. Mais il y a peu lieu d'espérer qu'on trouverait un passage
favorable dans les montagnes. Dans la province de Veragua, la chaîne
forme un plateau élevé désigné sous le nom de la Mesa (_la Table_), il
est très peu probable qu'au pied des cimes, dans le massif du plateau,
la nature ait ménagé une fente profonde que pût suivre un grand canal.
Dans tous les cas, la présence de mines de charbon en ce point est une
bonne fortune dont on tirerait parti pour l'approvisionnement des
dépôts à Panama, à Chagres et dans le voisinage.