XXVI

«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la

France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et

une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser

seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir

m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il

fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret

pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne

savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la

folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser

échapper mon secret.

Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma

chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi

entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net

et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en

touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme

une fleur qui s'ouvre.

[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment

avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits,

possédant les qualités dont suit l'énumération.]

Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils

chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le

travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que

le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la

dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par

l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement

étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt.

J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était

solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie

retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais

personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était

calme autour de moi.

J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit

deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la

période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors

m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte

qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau

juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le

souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se

porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route

du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était

éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant

tous les rayons de lumière sur le papier blanc.

Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur

moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle.

Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le

regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les

palpitations de mon bras. J'étais absolument calme.

Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon

gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât

des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut

vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne

résistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas

l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant

curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait.

À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il

y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais

moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma

propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en

quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui

protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait.

J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus

blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et

je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent

comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais

ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles

glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de

vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits,

deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.

J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes

ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix,

par un dernier effort d'énergie.

--Quelle sera ma vengeance?

Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles

vagues de sang; c'était un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent;

il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand

je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement

le liquide qui avait un goût de sang...

Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête

penchée en arrière.

L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires...

--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!

Histoires incroyables, Tome II · 第 44 / 84 题