«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la
France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et
une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser
seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir
m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il
fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret
pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne
savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la
folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser
échapper mon secret.
Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma
chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi
entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net
et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en
touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme
une fleur qui s'ouvre.
[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment
avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits,
possédant les qualités dont suit l'énumération.]
Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils
chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le
travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que
le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la
dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par
l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement
étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt.
J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était
solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie
retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais
personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était
calme autour de moi.
J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit
deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la
période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors
m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte
qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau
juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le
souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se
porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route
du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était
éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant
tous les rayons de lumière sur le papier blanc.
Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur
moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle.
Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le
regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les
palpitations de mon bras. J'étais absolument calme.
Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon
gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât
des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut
vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne
résistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas
l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant
curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait.
À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il
y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais
moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma
propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en
quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui
protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait.
J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus
blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et
je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent
comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais
ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles
glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de
vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits,
deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.
J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes
ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix,
par un dernier effort d'énergie.
--Quelle sera ma vengeance?
Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles
vagues de sang; c'était un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent;
il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand
je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement
le liquide qui avait un goût de sang...
Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête
penchée en arrière.
L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires...
--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!