Edwards hésitait. Je devinais que ses aveux lui coûtaient horriblement.
Je l'encourageai de mon mieux.
--Écoutez, cher ami, me dit-il: vous êtes-vous trouvé jamais dans
quelque circonstance imprévue où, malgré vous, vous vous soyez senti
envahir par un sentiment dont vous ne pouviez vous rendre maître... et,
quoique très courageux, très hardi, très ardent, n'avez-vous jamais eu
peur... oui, peur? J'ai dit le mot... Je me suis battu, j'ai lutté
contre des hommes dont la force était dix fois supérieure à la mienne...
et, sur l'honneur!... je n'ai pas éprouvé la moindre hésitation. J'étais
animé, excité, il se peut même que dans l'élan de la colère résistante,
j'aie, comme on dit communément, perdu la tête, mais je n'ai pas eu
_peur_. Oh! mot horrible! d'autant plus horrible pour celui qui en
saisit toute la véritable signification...
Je voulais calmer Edwards. Il m'imposa silence d'un geste...
--Oh! laissez-moi parler... j'ai besoin de me donner... à moi-même...
des explications, d'étudier l'incroyable phénomène qui s'est produit en
moi... Tenez, mon ami, il y a dix ans de cela, j'étais dans l'Inde, je
traversais une sorte de bois... tout à coup un animal bondit vers moi.
C'était un tigre. Involontairement, et sans aucune raison de vanité...
puisque j'étais seul... je souris, j'armai mon revolver... et en une
seconde je renversai l'animal sur le sol. Dans le moment précis, je ne
me rendais pas compte de mes impressions... Mais depuis, m'interrogeant
moi-même, j'ai acquis l'absolue conviction que je n'avais pas eu _peur_
un seul instant, d'où la conservation complète de mon sang-froid.
--Que voulez-vous me prouver? lui demandai-je avec une certaine
impatience; je sais tout ce que vous me pouvez dire au sujet de votre
courage que jamais je n'ai mis en doute...
--Je vous ennuie, peut-être... je l'admets. Et cependant vous me savez,
d'une part, assez intelligent pour que vous admettiez la nécessité de
mon argumentation... d'autre part, je comprends votre impatience.
Écoutez-moi donc complaisamment, j'arrive au récit de cette terrible
nuit...
Et, comme si le malheureux eût aperçu dans un coin sombre quelque
spectre invisible pour tous, il frissonna de tous ses membres.
--Je vous écoute, lui dis-je en lui prenant la main.
--Vous vous souvenez, reprit-il, de l'état dans lequel vous aviez laissé
ma pauvre et chère Mary lorsque vous l'avez quittée... J'avoue que,
quoique ayant perdu tout espoir, j'ai bu avidement, comme une rosée de
bonheur, votre affirmation de visite pour le lendemain... Vous êtes
habiles, vous autres médecins, à tromper vos clients... Oh! je dis
clients! car pour tous, amis ou indifférents, vous avez, en tant que
praticiens, les mêmes procédés, vous souriez du même sourire, vous
possédez le même calme imperturbable... acteurs qui jouez une scène
mondaine au pied d'un lit de mort...
Il s'arrêta sans que je l'interrompisse. Il s'exaltait et mon devoir
d'ami était de ne point paraître m'apercevoir de l'aigreur de ses
paroles.
--Donc, reprit-il après un moment, j'espérais... et c'est peut-être cet
espoir même qui est cause de tout... Vous m'avez laissé seul, seul
auprès de la mourante. Il était, vous ne l'avez pas oublié, onze heures
à peine... Elle, l'adorée, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne
semblait plus souffrir... toute blanche, couchée dans son lit blanc,
elle avait les yeux à demi fermés... J'entendais distinctement sa
respiration, un peu sifflante, saccadée, et cependant non sans une
certaine régularité. Écoutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du
râle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'être occupé à
caler une pendule, j'entends, à tenter de la remettre dans la position
d'équilibre... Le balancier avait des heurtements irréguliers, inégaux;
puis, tout à coup, à je ne sais quel mouvement tenté par moi, la
régularité s'établit tout à coup. Tic, tac, tic, tac... c'était fait. La
pendule marchait. Et je me disais que dans ce frêle organisme que la
nature tenait en sa main, un accident pouvait tout à coup se produire
qui régularisât cette respiration, tic, tac, tic, tac, régularité qui
indiquerait la reprise normale du mouvement vital... Je songeais, je
tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fraîcheur moite
qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes
pas des savants, et la main brûlante nous effraye... Je parlais à Mary,
lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus
charmantes intimités... elle ne répondait pas, et toujours cette
respiration... puis il y eut un soupir plus long que les autres et... un
temps d'arrêt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes
de ses joues étaient violettes, d'un violet doux et pâle... j'appliquai
mes lèvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle
pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence
reparut pendant un quart d'heure à peu près... puis nouvelle
interruption, plus longue cette fois... la main que je tenais se
contracta quelque peu... elle se desserra... le souffle recommença son
mouvement de va-et-vient... une heure se passa ainsi. Je retenais
moi-même ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui était,
pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais à tout autre
chose: c'est singulier, ma mémoire s'était arrêtée à un souvenir de
jeunesse et de joie. C'était une fête de mariage dans laquelle, en
vérité, j'avais dansé comme pas un des jeunes gens les plus réputés pour
leur activité... Je revoyais les lustres chargés de bougies, laissant
tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs... j'entendais
les accords de l'orchestre qui se répétaient avec monotonie, frappant
mon oreille de leur rythme cadencé... rythme... mesure... régularité...
respiration... cet enchaînement d'idées se fit... j'écoutai... Je
n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration... Elle ne respirait
plus... elle... pendant que je m'égarais dans les dédales de la mémoire
et du passé... elle était morte... morte! Avez-vous compris? Étant là,
auprès d'elle, à son chevet, je l'avais absolument abandonnée...
j'écoutais les mélodies d'un orchestre du passé... et le présent,
c'est-à-dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour... Mary était morte.
Misérable que j'étais! je l'avais laissée mourir _seule_... À ce moment
suprême, elle m'avait peut-être cherché du regard, elle m'avait
peut-être appelé mentalement. Elle était morte... croyant à mon oubli...
étonnée de ne pas sentir ma main serrer la sienne...
Il s'arrêta et essuya son front inondé de sueur.
--Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh!
j'étais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon désespoir était si
complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible...
Une seule... elle n'était pas morte... elle ne pouvait être morte... je
ne voulais pas qu'elle fût morte... Avez-vous jamais éprouvé cette
impression?... Elle est bien étrange et bien vraie; vous êtes là auprès
d'un cadavre... vous savez que c'est un cadavre... mais vous refusez
d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?... J'ai
crié à son oreille, je l'ai appelée: Mary! Mary! de toute la force de ma
voix, m'efforçant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille...
Elle n'a pas bougé!... J'ai glissé ma main sous les draps... Je l'ai
pincée, oui, pincée, meurtrie de mes ongles, espérant qu'un cri de
douleur révélerait la vie dans ce corps inanimé... Rien... rien... J'ai
tout tenté, tout! Elle est restée immobile, inerte... morte! car elle
était morte! Alors il y a eu en moi comme un écroulement... j'ai senti
s'effondrer tout mon être intérieur... et je suis resté, stupide,
stupéfié, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aimée et que
n'animait plus l'esprit que j'avais adoré... Je ne puis insister, ce
sont de ces impressions qui semblent durer un siècle et qui se
traduisent en une minute... Je me disais: Elle est morte! morte!
morte!... Là où était le mouvement est maintenant l'immobilité... C'est
la fin, la nullité, l'annihilation! La nuit passait, j'étais _abruti_,
le mot est dur, mais vrai... Je regardais toujours... je voyais le drap
s'abaisser sur les membres de la morte... Il se formait des plis rectes,
anguleux, pointus... et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie,
impuissance, folie d'immobilité et d'anéantissement... Il était alors
trois heures et demie Le jour venait. Était-ce le jour? Une sorte de
lueur pâle, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou
d'un fou... et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pâleur
du visage plus pâle... Je regardais la morte! j'étais habitué à cette
idée que tout était fini, et pour jamais, pour jamais... Tout à coup...
Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de
fer.
--Tout à coup... elle remua... Comprenez-vous?... elle remua... Était-ce
une convulsion dernière?... je n'en sais rien; mais voir ce cadavre,
cette immobilité animée tout à coup de mouvement... Il n'y avait pas à
douter, elle avait tendu les bras en avant... Ce que j'ai cru, je ne le
sais pas... mais j'ai eu peur..._peur_, PEUR!
Elle avait remué, tout était là... Je me suis jeté sur elle pour la
forcer à rester immobile!... Après, je ne sais plus!...
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--Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est
que _la peur!_ et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement
et simplement ridicules!»