L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure
lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On
devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que
sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui,
aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté;
plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une
réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle
sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front
étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa
dernière désillusion avec son dernier morceau de pain.
Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et _grognon_. Sa façade
semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.
C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de
la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y
montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe
fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes
doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté.
Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était
seul. Je regardai autour de moi avec curiosité.
--Voici la chambre, me dit Maurice.
La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était
exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et
disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en
trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs
étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais
aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous
une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits,
notamment au-dessus de la plinthe.
En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la
rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit,
forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une
bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et
enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils
s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces
meubles, connus de nos pères sous le nom de _servantes_, faisait office
de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une
glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce
cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au
temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant
une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht,
forme dite _bergère_; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée
dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire
auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci.
Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte
d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient
attendre un conseil d'administration.
--Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses
m'aider dans mes dernières dispositions.
--Qui attends-tu?
--Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table,
puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son
sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a
mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M.
Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher
lorsque je te le dirai.
--C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent
constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de
refaire l'instruction et le procès?...
Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B...,
l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard.
--Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main
de B... et en saluant le vieillard.
Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du
jury qui avait condamné Beaujon.
Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un
geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans
l'affaire.
--Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et
à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire
votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange
que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de
votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma
présence.
Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du
jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il
serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant
extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se
mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune,
sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la
considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.
En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me
défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était
calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient,
vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme
à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit
signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place
autour de la table.
--Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi
un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon
père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant,
messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je
suis à vous.
Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et,
assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:
--Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de
prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme
a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez
bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi
la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa
condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il
était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances
de cet accident.
Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas
un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.
Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa
main.
--Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le
regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette
physionomie...
Le portrait passa dans chaque main.
--Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin
dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est
mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la
physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui
éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle.
Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre
pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous,
et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le
plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je
joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La
regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis
dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur
cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de
voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience.
--Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant,
évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général?
--C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat.
Maurice ne put réprimer un sourire.
--Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non,
cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous
allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien,
maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est
cela, mais accentuez... accentuez encore.
Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur
son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la
main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions
qui se produisaient sur son visage.
--Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces
points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils
relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont
tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la
commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la
face... maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si
votre idée subsiste.
--C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit
sur ce visage...
--Encore un détail important: dans la tension des traits sous
l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de
toute espèce de pli ou de contraction... regardez les lèvres du mort...
L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue
et en quelque sorte convulsée.
--Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce
portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits... je serais de
votre avis si nous constations une _absence_ de contractions. La mort
peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les
contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le
décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se
sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions
maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous
paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je
sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette
première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au
moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur
folle... oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), _à moins qu'un
sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et
ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir..._
Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa
démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces
préliminaires.
--Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est
le _dégoût_, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le
signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre
inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de
cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression
vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet.
Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement.
--Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure
s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la
lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui
sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent
vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se
forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au
lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au
contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en
bas, est sans rides... Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût...
et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est
mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible... Ce que je vous
dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est
dans la contraction de la lèvre inférieure. _Aucune sensation_, je dis
aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au
dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue
elle-même nous aide. Lèvre _dédaigneuse_, la formule existe, c'est la
lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie
fortement.
--Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il
est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du
dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de
_retraite_, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté
la victime à se jeter sur Beaujon?...