Dès que Maurice m'aperçut:
--Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie?
Je la lui remis aussitôt. Ce portrait avait été tiré quelques heures
après le crime; la tête de la victime respirait la terreur, les traits
étaient convulsés, les yeux à demi fermés. Du reste, je ne comprenais
guère de quel intérêt pouvait être cette pièce dans la recherche de la
vérité.
Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout à coup je vis son
regard prendre cette étrange fixité dont j'ai parlé. Il s'absorba
pendant près d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je
n'osai pas troubler, bien que je brûlasse de lui faire part de mes
observations.
Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit un livre que je reconnus pour
le traité de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna
vers moi:
--Ah! me dit-il, je vous demande pardon.
--Eh bien! avez-vous quelque indice?
--Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosité des enfants. Depuis
l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va
faire disparaître une muscade sous un gobelet.
--Ne le croyez pas.
--Je ne vous en blâme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel.
Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribuées
à un fait, vous ai-je expliqué, ne sont généralement que des causes
secondaires; on passe presque toujours à côté de la vérité.
--Et dans l'affaire Beaujon?...
--Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route,
j'en ai l'intime conviction...
--Beaujon est-il donc innocent, à votre avis?
--Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que
vous appelez son innocence...
--A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a été condamné?
--Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis déjà
vous répondre: Oui, il a étranglé Defodon...
--Est-il coupable?
--Ceci est à discuter.
--Voulez-vous que je vous explique mes idées à ce sujet?
--Certes.
Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec
l'avocat. Maurice m'écouta avec le plus grand soin sans m'interrompre.
J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue même
que je comptais sur une approbation énergique.
Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine à dissimuler mon
dépit, et dans mon for intérieur j'attribuai cette indifférence à une
certaine jalousie de métier.
--Eh bien? demandai-je.
--C'est ingénieux, répondit Maurice.
--Est-ce là tout? m'écriai-je avec une certaine impatience.
Maurice ne put s'empêcher de sourire.
--Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et
pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes
basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous
n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez
point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il _fallait_
absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le
problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est
sur cette _nécessité_, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous
bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation
mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première
vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela
pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors
vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de
fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous
aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce
fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des
circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se
fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant
insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez
raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais
laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous
avez admis _d'abord_ l'aliénation mentale et vous avez fait entrer
l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un
lit de Procuste.
Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations.
--Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous
pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même
hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se
développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se
reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà
présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point;
supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait
amené la guérison, où en sera votre démonstration?
--Assez! m'écriai-je, je me rends.
--Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi,
cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi...
--Laissons cela. J'ai fait un _impair_, comme l'on dit.
--Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de
tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même
témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons
cela. J'ai besoin de vous.
--Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au
courant du résultat de vos recherches?
--Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches.
Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le
médecin qui l'aurait soigné?
--C'est facile.
--Comme nous n'avons pas de temps à perdre, j'abuserai de votre
complaisance. Veuillez aller immédiatement à l'hôtel de Bretagne et du
Périgord demander si la chambre occupée par Defodon est libre et
louez-la aussitôt pour moi. Surtout que l'on ne touche à rien et qu'on
la laisse exactement en l'état où elle se trouve...
--Cela sera fait.
--Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui pèsera à
votre amitié. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude.
Voulez-vous me les donner?...
--Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre!
--Pour vous remercier, je vous dirai ceci: _Beaujon a étranglé Defodon.
Son récit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent_.
--Et il n'est pas fou?
Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant:
--C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous
attends.
X
On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très
franchement--dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence--que, pendant
toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du
problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les
termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de
l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses
circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en
moi--je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité
réelle.
Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à
éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à
sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne.
Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement
invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je
comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une
sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?
Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est
sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de
mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation,
l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de _s'en tirer_
à ce prix.
On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant
lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son
avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de
_s'en être tiré_ à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour
les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent
pour les condamnations _à temps_, sans réfléchir que les premières
années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la
durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après
l'épuisement du désespoir.
Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de
l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du
personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille
Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire,
avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient
pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et
leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à
l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre
de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa
gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais
excentrique.
L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait,
s'était immédiatement pourvu en cassation.
À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa
réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre
ardente qui avait mis ses jours en danger.
À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de
surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de
suicide.
Les petits journaux s'étaient emparés de la _Bestia_ et lui avaient fait
une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse
de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui
attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein,
menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et
à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.
Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un
instant que la _Bestia_ pouvait fournir quelques renseignements; je
l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me
mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais
en vain.
Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui
avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord
avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi
était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité
réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité
le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le
mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif
accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon
avait succombé.
--Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont
souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à
de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi
l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces
mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et
c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que
Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas
l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu
se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus
de préméditation.
«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la
conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui
procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être
bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années,
on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous
préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui
sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.
Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice
était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie... Je
pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être
même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que
seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.
Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon
esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait
Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se
demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait
poussé dans cet abîme... J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance.
Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait
dû réussir plus vite et plus tôt.
Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris
précipitamment:
C'était Maurice.
Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me
retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai
involontairement en poussant un cri de surprise.
J'ai dans un autre récit (_le Clou_) esquissé la physionomie de Maurice
Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou
trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son
visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la
singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés
toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade
sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque
la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un
strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_
sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une
pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se
cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer
comment ses regards semblaient se diriger _au dedans_, et non plus au
dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient
alors.
Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur _saine_. Son teint
uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de
l'épiderme qu'à l'état de la santé.
Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide,
amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son
visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un
cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux
diamants de la nuit.
--Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé?
Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un
sourire.
--Que signifie cette question? me répondit-il.
--Mais... continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade?
--Nullement.
--Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait
la cheminée.
Il s'examina longuement.
--Je comprends, murmura-t-il.
Puis, de sa voix claire et nette:
--Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de
fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer.
En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté,
je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la
cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un
geste.
--Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une
seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée;
j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible.
Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté
d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je
l'ai couché... je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis
venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre
sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis
habitué à vous entendre: votre _note_ ne _désharmonisera_ pas ma
pensée... cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique
mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous
parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je
m'habitue, que je me _réhabitue_ aux objets qui m'entourent ici.
Je sortis aussitôt.
En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire
Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou
quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à
coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un
choc soudain?
Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la
cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur
vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et
profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me
tendit la main:
--Là! dit-il, me voilà _nivelé_, tu vois que cela n'a pas été long.
On remarquera que nous employions indistinctement le _tu_ ou le _vous_.
Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période
_méditative_, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et
d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par
lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main
avec effusion.
--Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.