SECOND TRAITE.

BIBLIOTHECA

AMERICANA

COLLECTION D’OUVRAGES

INEDITS OU RARES

SUR

L’AMÉRIQUE.

LEIPZIG & PARIS,

LIBRAIRIE A. FRANCK

ALBERT L. HEROLD.

1864.

VOYAGE

DANS LE

NORD DU BRÉSIL

FAIT DURANT LES ANNÉES 1613 ET 1614

PAR LE

PÈRE YVES D’ÉVREUX.

PUBLIÉ D’APRÈS L’EXEMPLAIRE UNIQUE CONSERVÉ

A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE DE PARIS.

AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES

PAR

M. FERDINAND DENIS,

conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.

LEIPZIG & PARIS,

LIBRAIRIE A. FRANCK

ALBERT L. HEROLD.

1864.

Le P. Yves d’Evreux et les premières missions du Maranham.

Au temps de Louis XIII, le magnifique couvent des capucins de la rue St.

Honoré comptait parmi ses moines deux religieux portant le même nom: Le

P. Yves de Paris et le P. Yves d’Evreux. Le premier, ancien avocat, beau

diseur, ardent à la dispute, imbu des idées de son siècle jouissait par

la ville d’une haute réputation; et les biographies modernes constatent

encore son éclat effacé; le second, ami secret de l’étude, plus ami de

l’humanité, esprit observateur, âme passionnée pour les beautés de la

nature, prêt à marcher où l’appelait son zèle, mais ne faisant nul cas

de la curiosité que pouvait exciter sa personne, fut complétement oublié

et oublié de telle sorte, que malgré un mérite reconnu deux cent

cinquante ans ont passé sur son humble tombe sans qu’une voix amie ait

appelé l’attention sur lui.

Pour qu’il fût fait mention de ce moine obscur, il a fallu deux choses,

sur lesquelles on ne devait pas compter au temps où il vivait; la

transformation en un puissant Empire des déserts qu’il avait parcourus;

et l’amour passionné de certains vieux livres, qu’on réhabilite avec

raison, parce que seuls, ils retracent des faits sans la connaissance

desquels, la civilisation, croissante de certains pays, marcherait dans

l’ignorance de ses origines.

Le grand couvent de Paris, renfermait alors bien des hommes condamnés à

un injuste oubli. Fondé en 1575, par Catherine de Médicis[1], il avait

acquis en peu de temps une renommée de science théologique, de zèle

charitable dans les épidémies et d’abnégation, qu’il conserva à peu près

intacte durant tout le dix-septième siècle. C’était là que le parti

favorable aux religieux cloîtrés recrutait les esprits actifs qu’il

opposait à l’évêque de Belley. C’était sur ces vastes terrains, possédés

naguère par la maison de la Trémouille que s’élevait cette immense

officine, bien connue du corps médical de Paris, où les habitués de la

cour, aussi bien que les plus humbles bourgeois, venaient se munir de

médicaments difficiles à se procurer autre part, ou qu’on préparait avec

une incurie étrange dans les autres quartiers de l’immense cité[2]. Mais

disons-le promptement ce n’était pas la science incontestée alors de ces

religieux, ni les résultats positifs de leur administration soigneuse,

ni même les bienfaits journaliers, par lesquels ils se rendaient utiles

aux classes nécessiteuses, qui leur valaient le crédit universel dont

ils jouissaient dans Paris, ils le devaient surtout aux conversions

éclatantes, dont le grand monastère de la rue St. Honoré avait été tout

récemment le théâtre. C’était dans ce couvent, qu’un des plus grands

seigneurs du dernier règne, le comte du Bouchage, plus connu sous le nom

du P. Ange de Joyeuse, était venu renoncer au faste de la cour, et

s’était démis volontairement de ses charges militaires, pour vivre dans

la plus étroite pauvreté. C’était dans ce sombre asile qu’un des

rejetons les plus illustres de la famille de Pembroke, avait abjuré le

Calvinisme et, renonçant à la plus brillante existence, avait accepté

les humbles fonctions qui dès la première année du siècle, il est vrai,

s’étaient échangées pour lui contre les dignités de l’ordre, et

l’avaient mis à même de poursuivre sans relâche, la mission qu’il

s’était volontairement imposée.

[1] L’ordonnance qui constitue définitivement le monastère est du 28

novembre. Ce lieu de retraite avait été concédé l’année précédente

par Catherine de Médicis, à des capucins venus d’Italie: la donation

fut confirmée par Henri III le 24 septembre 1574. Voy. Boverio,

Annali di Frati minori.

[2] Le _Mercure Galant_ renferme une vue très curieuse de la vaste

apothicairerie de ce couvent.

Il nous serait facile de multiplier ici les noms célèbres, et d’étonner

peut-être, en mettant en relief ceux qu’on a si complétement oubliés;

pour être bref, nous nous maintiendrons strictement dans notre sujet[3].

[3] Dès l’année 1617, on ne comptait pas moins de 655 religieux dans

les deux custodes de Paris et de Rouen, il y avait parmi eux 209

clercs. Vers 1685, il y avait en France 5681 capucins.

Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons

dit, à peu près vers la même époque; mais la renommée toujours

croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que

l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les

confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien

différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du

bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever

quelque point de doctrine religieuse; le second, infiniment plus jeune

dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats

que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir

ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont

se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et

comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de

l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus

forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa

uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout

en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés

contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat,

la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie

judiciaire, on lui attribuait en un mot le _fatum mundi_, livre absurde,

mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à

l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée

de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme

lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour

amener quelques âmes à Dieu! Qu’eût fait notre humble amant de la

nature, devant ce personnage glorieux, devant ce _phénix_ des

théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4]?

[4] Nous n’inventons rien: l’un de ses plus ardents admirateurs,

capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes:

_Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix

hac nostra aetate communiter sit appelatus._ Voy. le vaste

répertoire de Denis de Gênes. _Bibliotheca scriptorum ordinis

minorum Sancti Francisci capucinorum._ Wadding, plus modéré, se

contente d’appeler Yves de Paris _egregius concinnator, insignis

Capuccinus_. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la

ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme: «La nature a

semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce

qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare

et de plus surprenant!» Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit

religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves

d’Evreux revenant malade du Brésil: il mourut le 14 octobre 1678. Ce

religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici

les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur

publication: _Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la

vie religieuse sur le monde et l’hérésie_, 4me édit. Paris, 1634, 2

vol. in-12.--_De l’indifférence_, 2me édit. Paris, 1640, in-8.--_La

théologie naturelle._ Paris, 1640-1643, 4 T. in-4.--_Astrologiae

novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe

christiano._ Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule

capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on

désignait sous le nom de _Fatum mundi_.--_Jus naturale rebus creatis

a Deo constitutum_, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol.--Le _Fatum

mundi_ fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage

suivant: _Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros

senatus Britanniae Armoricae_. Parisiis, 1659, in-fol.--_Digestum

sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et

humanarum nexus_, etc. etc. 1654--1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec

des additions en 1661.--_Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le

P. Yves, son neveu._ Paris, 1688, in-12.--_Les fausses opinions du

monde_. Paris, 1688, in-12. etc. etc.--On voit qu’il n’y a nulle

analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des

ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau.

Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris? Qui s’intéresse même aux

discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si

vive? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place

qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa

grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux

siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune,

plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes

ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au

sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes

inconnus, l’aurore d’un grand Empire.

Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque

tous les historiens primitifs du nouveau monde; sa biographie quelque

peu développée reste à faire: malgré les plus minutieuses recherches

multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait

supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus

importantes de sa vie; on ne saurait même rien de positif à ce sujet,

sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux

couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous

les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur

lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il

fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du

voyage de son compagnon, le P. Claude: ils oublient même de rappeler

qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour

de quatre mois.

Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la

bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux

capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être

né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est

originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter

dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de

vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon

le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille

d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est

que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et

que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui

enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu

et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a

pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son

noviciat; il y entra le 18 août 1595; le doute le plus léger ne saurait

exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y

demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la

plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable

qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune

François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans

sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du

Maranham[7].

[5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le

vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, _Les hommes utiles de

l’Arrondissement d’Abbeville_. 1858, in-8.)

[6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au

titre: _Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer

et la source de toutes celles de ça les monts_. No. 2879, pet. in-4.

[7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la

province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se

faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette

ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il

revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la

rue St. Honoré.

Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de

prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut

désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort.

Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui

constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans

laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de

notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités

portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon

absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès

les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et

nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu

de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore

provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux

allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales.

[8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640.

Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le

livre _des éloges historiques_, ms. de la bibliothèque impériale, le

qualifie «du plus grand homme que la religion des capucins ait

jamais eus et aura peut-être jamais.» On le trouve de nouveau

provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.

Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique,

appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le

milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce

aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement

réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages

acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et

de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on

appelait alors la _nouvelle France_, on tournait les regards vers les

régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on

appelait avec amour la _France équinoxiale_. Il y avait eu déjà en 1555,

une _France Antarctique_, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un

moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies

chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus

nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant

aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser

de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les

missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux

communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines

prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs

explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524; sans

mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches

de l’Amazone, dès 1542; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq

ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion

réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux

devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa

paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la

Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si

vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de

juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus

tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du

Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas

proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très

chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les

envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans

résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour

prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les

anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il

s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former

une association pour la colonisation définitive de ces régions

abandonnées[11].

[9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les

Relations circonstanciées de _Nicolas Barré_, de _Jean de Lery_ et

de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les

Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de

Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna

lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques

fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.

[10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la

première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière

avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le

compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte

du pays en se mêlant aux Indiens.

[11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession

renouvelée; le premier texte nous est resté inconnu. «Louis à tous

ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand

nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses

lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le

sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre

de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la

Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour

descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y

establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé

(sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé

les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues

par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre

protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa

généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination

naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation

françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy

qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils

furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore

receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent

faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis

donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois

d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays,

continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré

deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en

tresve avec les Portugais, etc. etc.» Nous avons réservé à dessein

pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont

celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui

regardent l’expédition; nous réservons également pour cette partie

de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la

Ravardière et sur de Pézieux.

Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la

Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il

était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents

catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral

François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas

de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses

associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas

dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et

protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité

unie au désintéressement: C’était en réalité, une entreprise digne du

concours de ce père Yves d’Evreux; dont tout nous atteste la droiture et

la sincérité.

Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à

Razilly; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action,

et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion

qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix

allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait

être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions

reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un

seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui

laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les

chefs de l’expédition.

Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé

d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il

avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de

Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu

rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au

succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV.

Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait

alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda

en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent

de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du

Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation,

apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme

une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les

cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la

barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement

libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes

informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du

monde antique.

Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces

religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à

l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du

monastère: quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie

de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous

avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme

qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message

des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan

spontané pour desservir la mission nouvelle: le zèle des plus ardents

dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de

l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le

choix des quatre religieux demandés.

Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre

eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité

quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du

couvent:

Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12].

[12] On peut lire tout au long la lettre d’Obédience qui fut accordée

au P. Yves dans la Chronologie historique des Capucins de la ville

de Paris, p. 193, elle est en date du 27 août 1611, et commence

ainsi: «_Venerando in Christo Patri Yvoni Ebroiensi predicatori

ordinis fratrum minorum Sancti Francisci Capucinorum, frater

Leonardus parisiensis ejusdem ordinis in Provincia parisiensi licet

immeritus salutem in domino, in eo qui est nostra salus._»

Le T. V. Claude d’Abbeville.

Le T. V. P. Arcène (sic) de Paris.

Le T. V. Ambroise d’Amiens.

Les religieux choisis parmi leurs frères, s’étaient prosternés à genoux

devant le P. Léonard, pour le remercier humblement de l’honneur auquel

ils se trouvaient appelés; il leur fut annoncé que le voyage serait

prochain: Dès l’heure même ils étaient prêts.

Il n’y a nul doute, on le voit, sur la qualité du religieux auquel

devait être confiée la direction des missions du Maranham. On a donc

quelque peine à comprendre, pourquoi l’ancien gouverneur de la province,

Berredo, qui fait autorité au Brésil, accorde le titre de supérieur à

Claude d’Abbeville, dont la nomination dans le mouvement hiérarchique

suit seulement celle du digne missionnaire appelé à diriger ses travaux.

Il fallait certainement que le P. Yves eût acquis déjà dans l’ordre une

renommée incontestable, pour qu’on le préférât aux trois religieux qui

venaient de lui être adjoints. Tous trois ils étaient prêtres; comme

lui, ils ont donné la preuve qu’ils possédaient une instruction solide,

et le troisième d’entre eux, déjà fort avancé dans sa carrière, avait

été à diverses reprises revêtu de certains emplois honorables qui

attestaient la considération dont il jouissait auprès de ses supérieurs.

Le P. Ambroise s’était d’ailleurs voué avec ardeur à toutes les œuvres

de charité, durant les années calamiteuses qui avaient pesé sur la fin

du siècle, et sa bonté active était si connue, ses prédications

ferventes étaient si bien accueillies par le peuple, qu’on l’avait

surnommé l’_Apôtre de la France_[13].

[13] Ses restes reposent au Brésil; ce fut le seul des quatre

missionnaires qui ne revit pas l’Europe. Le P. Ambroise d’Amiens

avait fait d’excellentes études, et avait même brillé en Sorbonne;

il allait prendre sa licence, pour se vouer à la magistrature ou

simplement au barreau, lorsqu’il se décida en 1575 à entrer chez les

Capucins; c’était un des premiers frères qui eussent habité le

couvent de la rue St. Honoré et il y avait rempli à diverses

reprises l’office de gardien. Il faut placer entre les années 1584

et 1586, l’époque des courageux dévouements, où il brava les

horreurs de la contagion pour secourir la population parisienne, qui

lui décerna le surnom sous lequel on le connaissait. L’âge déjà

avancé auquel il était parvenu aurait dû le faire exclure du voyage,

à l’issue duquel il succomba, mais il est certain qu’on ne put

résister à ses instances et qu’il mit tout en œuvre pour faire

partie de la mission: il s’y rendit du reste d’une grande utilité.

Voy. le ms. de la bibl. imp. intitulé: _Eloges historiques de tous

les grands hommes et de touts les illustres religieux de la province

de Paris_, fonds St. Honoré.

Les lettres d’Obédience délivrées au P. Yves d’Evreux par ses supérieurs

sont datées du 12 août 1611, et lui ordonnent d’aller s’embarquer à

Cancale, où il sera reçu à bord du vaisseau amiral commandé par le

lieutenant du roi Razilly.

Le récit détaillé de la longue navigation qui devait conduire les

missionnaires au Brésil, la séparation forcée de la flottille, les

péripéties de ce voyage, qui dura près de cinq mois, et qui s’effectue

aujourd’hui à jour fixe en moins de 25 jours; tout cela a été dit en

termes précis et excellents par Claude d’Abbeville, dans la première

partie de la narration et nous ne saurions le répéter ici. Ce que nous

pouvons affirmer c’est que le P. Yves n’eut pas seulement à supporter

les désagréments d’un voyage maritime, dont nous ne saurions guère nous

représenter maintenant les difficultés, mais qu’aux soucis d’une

installation déplorable, vinrent se joindre encore bien des fatigues

imprévues et, une fois à terre, bien des douleurs poignantes; telles que

celles que lui fit ressentir par exemple, la mort du digne P. Ambroise,

puis les vives attaques d’une maladie, qui se renouvela jusqu’à son

départ, et auxquelles il faillit succomber. Tout cela a été raconté,

simplement, dignement, par le zélé missionnaire beaucoup mieux que nous

ne saurions le faire ici.

Ce qu’il ne dit pas, le pauvre moine dont l’exquise sensibilité et la

résignation touchante se montrent en tant d’occasions, c’est le chagrin

qu’il dut ressentir, quand il vit que le courage imprévoyant de M. de

Pézieux, n’avait eu pour résultat que la mort déplorable de cet ami,

sans que la vaillance de M. de la Ravardière en pût tirer nul avantage

pour le maintien de la colonie; ce qu’il n’a pu nous raconter, c’est sa

déchéance des fonctions de supérieur de la mission, qu’il dut apprendre

avant même le triomphe des armes de Jeronymo de Albuquerque et

l’expulsion définitive des Français. Pour expliquer cette circonstance

dont le digne religieux ne fait nulle mention, il est indispensable de

dire ici un mot de la situation administrative, dans laquelle se

trouvait le grand couvent de la rue St. Honoré.

En 1614, le père Léonard, si renommé parmi ses frères, avait cessé

d’être provincial et ne devait être promu de nouveau à ces hautes

fonctions qu’à la fin de l’année 1615. C’était le très vénérable Honoré

de Champigny qui l’avait remplacé[14]; et l’on vante à bon droit les

améliorations de toute nature, l’activité surtout dans la distribution

des secours charitables, qui s’était introduite sous son gouvernement

intérieur.

[14] Le P. Honoré de Champigny mourut en odeur de sainteté dans le

courant de 1621.

A cette époque, un religieux étranger, originaire de l’Ecosse, et

appartenant à une grande famille, fixait sur lui les regards de ses

frères et l’on peut dire aussi ceux de la cour de France, le P. Archange

de Pembroke, avait remplacé en quelque sorte le P. Ange de Joyeuse.

Nommé provincial en 1609, et n’ayant pas cessé depuis ce temps de

remplir des emplois importants, le capucin écossais avait été nommé

après le départ du P. Yves, directeur des missions, _dans les Indes

orientales et occidentales_. Les raisons qui firent abandonner plus tard

l’expédition du Maranham se taisaient alors ou pour mieux dire

n’existaient pas; Archange de Pembroke résolut de se rendre lui-même au

Brésil et de donner une impulsion considérable à la petite mission

emmenée quelques mois auparavant par François de Razilly. Pour cela, il

fit choix de onze religieux, sur le zèle desquels il devait compter,

mais dont les noms sont restés dans l’oubli, et parmi lesquels se

trouvait un historien, aujourd’hui complétement perdu, dont il nous a

été impossible de retrouver la Relation malgré les recherches les plus

persévérantes continuées durant plusieurs mois à Paris, à Rouen et à

Madrid[15].

[15] L’indication de cet ouvrage nous a été conservée par Guibert et

ne paraît ensuite dans aucune bibliographie spéciale. Bourdemare

publia ses observations sous le titre de _Relatio de populis

brasiliensibus_. Madrid, 1617, in-4. Léon Pinello parle du Fr. J.

François de Burdemar (c’est l’orthographe dont il se sert), comme il

parle d’Yves d’Evreux, probablement sur ouï-dire. Le livre des

éloges affirme qu’il entreprit deux voyages en Amérique et qu’il

vint mourir en qualité de _forestier_ dans un couvent de son ordre,

en Espagne, un an environ après la publication de son livre. Nous

supposons que l’expression dont se sert ici le biographe est

purement et simplement la francisation du mot espagnol _forastero_,

étranger.

Le P. François de Bourdemare était du nombre de ces gentilshommes

opulents, qui après avoir joui de toutes les superfluités de la fortune,

éteignaient tout-à-coup dans un cloître ce que l’on appelait l’orgueil

du siècle et les souvenirs mondains; veuf depuis quelques années, il

avait abandonné ses richesses territoriales à son fils et il était venu

ensevelir sa vie dans les monastères d’Orléans et de Rouen, d’où il

était passé au couvent de la rue St. Honoré de Paris; là il donnait,

dit-on, des preuves journalières d’une humilité qui dépassait de

beaucoup à coup sûr, ce que l’on exigeait des membres de la communauté.

Gentilhomme renommé naguère par son élégance, à cette époque de faste

qui précéda le faste de Louis XIV, il ne portait plus que des vêtements

rapiécés, il ajoutait encore par son abandon à la pauvreté de l’habit de

capucin. Compléter le martyre, se vouer à la conversion des sauvages lui

sembla la chose la plus naturelle et la plus enviable à la fois; cet

homme dont la société avait été si recherchée, et dont l’instruction

était si solide qu’il pouvait écrire un long ouvrage en latin, regarda

comme un bienfait des définiteurs de l’ordre d’être envoyé dans une

contrée à peu près déserte, où manquaient toutes les ressources de la

vie; lui et Archange de Pembroke, dont la vie avait été plus brillante

encore que la sienne s’embarquèrent le 28 mars 1614 avec dix autres

moines, à bord du navire où commandait le brave de Pratz qui emmenait

sur son navire 300 nouveaux colons et qui portait des secours à la

Ravardière, dont on prévoyait sans doute à Paris, la situation

difficile.

Comblés des dons de ces seigneurs de la cour de Louis XIII, avec

lesquels ils se trouvaient naguère en relations journalières, charmés

surtout de transmettre à l’humble couvent du Maranham, les beaux

ornements auxquels la duchesse de Guise avait travaillé de ses propres

mains, ils partirent au Hâvre, et l’on peut dire que pour l’époque leur

traversée fut une sorte de phénomène, ils ne mirent que deux mois et 15

jours pour parvenir à la côte nord du Brésil, mais une fois entrés dans

la baie de Guaxanduba, ils apprirent en quel état déplorable se

trouvaient alors les affaires de la France dans ces contrées. Les

missionnaires n’ignoraient point que leur institution les mettait pour

ainsi dire à l’abri de ces revirements politiques, que le reste de

l’expédition pouvait redouter (on ne pouvait les faire prisonniers par

exemple); ils se rendirent en pompe au couvent de St. Louis, ils y

portèrent les présents de la duchesse de Guise, mais ils n’y trouvèrent

plus qu’un seul religieux, le P. Arsène de Paris[16], et encore était-il

accablé de maladies. Plus malade que son unique compagnon, sachant sans

doute qu’il était remplacé dans son ministère, comme supérieur du

monastère naissant, Yves d’Evreux s’était embarqué très probablement à

bord d’un des navires qui avait accompagné l’escadre; les documents que

nous avons sous les yeux disent qu’en ce moment, il se trouvait réduit à

l’inaction par une complète paralysie, suite probable des fatigues

auxquelles l’avaient contraint ses travaux journaliers dans le fort.

[16] Le P. Arsène de Paris, ne tarda pas lui-même à quitter le Brésil,

mais son zèle pour les missions n’était point diminué, par la triste

issue des affaires du Maranham; il passa au Canada, et prêcha les

Hurons, après avoir converti les Tupinambas. Il fut même supérieur

des missions de l’Amérique du Nord durant cinq ans; il vint mourir

dans le grand couvent de Paris le 20 juin 1645, il comptait 46 ans

de religion. Il est infiniment probable qu’il eut pour successeur en

Amérique le P. Ange de Luynes gardien de Noyon, que nous voyons

commissaire et supérieur des missions du Canada en 1646.

Pour expliquer l’invasion lente mais continue de cette triste maladie,

il suffit de se représenter d’ailleurs ce qu’était en réalité à ce

moment la ville naissante de San Luiz. Bien que cette riante capitale

soit considérée aujourd’hui à bon droit comme une des villes les plus

salubres de l’Empire Brésilien, elle surgissait à peine alors du sein

des forêts; les miasmes délétères qui s’échappent toujours des lieux

récemment défrichés, l’absence absolue de certains médicaments

énergiques au moyen desquels on combat aujourd’hui victorieusement les

influences paludéennes, tout concourt à expliquer, comment le P. Yves

d’Evreux ne put attendre l’issue de la guerre commencée et dans quelle

nécessité il se vit de regagner l’Europe, pour ne pas devenir le fardeau

de la mission, après en avoir été l’agent le plus actif et le soutien le

plus dévoué.

Rien ne nous a été raconté de la façon dont s’opéra son voyage, et nous

ne savons pas même s’il se rendit à Paris, ou bien s’il alla demander un

asile dans sa ville natale, au couvent de capucins[17], que l’ordre y

avait fondé quelques mois seulement après son départ. Les archives de la

ville d’Evreux, se taisent absolument sur ce point et ne contiennent

rien, qui ait trait à la mission brésilienne; il faut désormais attendre

d’un hazard imprévu, des documents biographiques dont on ne peut pas

même soupçonner l’existence.

[17] Le couvent des capucins de la ville d’Evreux ne fut érigé qu’en

l’année 1612 «à l’extrémité d’un faubourg de la ville du côté du

midy, en partie par les soins et par la libéralité de Jean le Jau,

alors grand pénitencier et vicaire général du diocèse.» Voy.

_Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Evreux_, p. 365. M.

l’abbé Lebeurier, dont on connaît les lumières et le zèle

archéologique, a bien voulu faire toutes les recherches nécessaires

sur le point qui nous occupe ici, elles ont été complétement

infructueuses.

L’historique de la seconde mission des capucins français au Maranham,

complétement ignorée de Berredo et des autres écrivains portugais, ne

nous laisse pas dans la même incertitude au sujet des missionnaires qui

succédèrent à Yves d’Evreux et à ses compagnons[18]. Nous savons

qu’arrivés dès le 15 juin devant la ville naissante, ils chantaient le

_Te Deum_ le 22 du même mois, dans le couvent rustique qu’avaient

commencé à édifier leurs prédécesseurs; mais nous n’ignorons pas, non

plus, qu’ils prévoyaient dès lors, la ruine de la mission.

[18] Le ms. que nous avons sous les yeux et qui rend compte

sommairement du voyage d’Archange de Pembroke ne laisse pas voir

assez clairement le nom de la localité qui reçut les missionnaires,

pour que nous essayions de le reproduire, nous transcrivons

néanmoins le récit du débarquement: «Quelques soldats allèrent à

terre et trouvèrent divers obstacles qui ne nous pronostiquèrent

rien de bon, c’estoit quelques Portugais et un prestre séculier, qui

animoient les Indiens contre les François: il y eut de la batterie

et nos soldats apprirent que les Portugais avoient dessein de

s’emparer de la côte du Maragnan et y chasser les François, ce qui

fit conjecturer à nos pères qu’ils n’y feroient pas grand fruict.»

_Ms. du fonds des capucins de la maison rue St. Honoré._

Nous ne savons point quels furent les actes du P. Archange, au couvent

de St. Louis; mais il est à peu près certain qu’il n’imita dans son zèle

ni le P. Yves d’Evreux, ni le P. Arsène de Paris; nous voyons même que

ses efforts échouèrent parce que la division s’était mise, «parmi les

choses de la colonie et que cela s’accrut encore avec l’arrivée des

Portugais, qui se rendirent maîtres du pays.» Le pieux biographe dont la

narration nous sert ici de guide, admet bien que le nouveau supérieur

administra le baptême à 650 Indiens, mais il ajoute que sans doute ces

pauvres sauvages ne restèrent pas longtemps fidèles à la religion qu’ils

avaient embrassée et qu’ils retournèrent à leur idolâtrie; «le nombre

des chrétiens sincères ne s’élevant pas au-delà de soixante, auxquels il

faut joindre une vingtaine d’enfants.» Si l’on retrouvait une vie

détaillée de l’aventureux moine écossais que signale le vieil écrivain

de l’ordre, en la taxant de fort exagérée, on aurait probablement des

renseignements plus détaillés sur sa mission en Amérique.

Malheureusement ce livre, s’il existe dans quelque bibliothèque ignorée,

est tout aussi rare que celui de François de Bourdemare et nous avons

échoué dans les recherches multipliées que nous en avons faites pour en

offrir un extrait à nos lecteurs[19].

[19] Forcé de nous renfermer dans un cadre limité, nous ne pouvons

donner que sommairement le récit des événements qui amenèrent

l’abandon du Maranham par les Français. Tout fut décidé le 21

novembre 1614 après la bataille où périt l’infortuné de Pézieux.

Outre le grand mémoire publié au sujet de cette expédition par

l’Académie des Sciences de Lisbonne, on trouvera les renseignements

les plus étendus sur cette période de l’histoire du Maranham et sur

ses missions par les Jésuites dans la vaste et précieuse publication

du docteur A. J. de Mello Moraes. Elle est intitulée: _Corographia,

Historica, Chronologica, Genealogica, nobiliaria e politica do

emperio do Brasil_. (Voy. le T. 3, publ. en 1860.)

Nous supposons toutefois, que le P. Archange de Pembroke, laissant

plusieurs de ses missionnaires dans le couvent des capucins récemment

édifié, effectua son retour en France, dès la fin de 1614 et qu’il fut

ramené en Europe, par ce capitaine de Pratz, qui conduisait à Paris

Gregorio Fragoso le propre neveu de Jeronymo de Albuquerque, chargé

lui-même d’une mission diplomatique, qu’on allait discuter

contradictoirement à Lisbonne. Rentré dans sa cellule du couvent de la

rue St. Honoré, le P. Archange y oublia promptement le Brésil, il se

mêla aux affaires politiques de son temps, les dignités de l’ordre

vinrent le trouver de nouveau et il vécut dans le grand monastère,

jusqu’au moment où Richelieu atteignit à l’apogée de sa puissance[20].

[20] Sa mort est fixée dans les Obituaires de l’ordre, au 29 août

1632; c’est-à-dire en l’année où fut célébré le traité de

Castelnaudary. Il y avait alors 47 ans qu’il était en religion; on

lui donne toujours la qualification de religieux écossais, mais en

réalité il appartenait à une famille galloise.

Les amateurs de vieux voyages, ceux qui scrutent encore avec intérêt les

souvenirs épars dont il faudrait composer l’histoire plus glorieuse

qu’on ne le suppose de nos colonies, ne s’arrêteront pas à ces détails,

ils voudront savoir comment le Maranham échappa aux efforts courageux du

brave La Ravardière. L’histoire générale du Brésil, publiée en ces

derniers temps par l’exact Adolfo de Varnhagen, leur répondra avec plus

de précision encore, que le poète lauréat Southey. C’est là qu’ils

pourront voir comment des forces portugaises ayant été expédiées dès le

mois d’octobre 1612 pour chasser les Français de leur nouvel

établissement, dont la cour de Madrid prenait ombrage, le mois de mai

1613 ne s’était pas tout-à-fait écoulé que Jeronymo de Albuquerque

partant du Ceará s’était déjà concerté avec Martim Soares, pour faire

réussir l’expédition hérissée de difficultés dont il avait le

commandement. Des renforts indispensables venus de Pernambuco sont mis à

sa disposition et le 23 août le blocus de l’établissement français est

commencé; le 19 novembre La Ravardière à la tête de deux cents

fantassins et de 1500 Indiens attaque résolument ceux qui veulent le

déloger de sa ville naissante; le brave de Pézieux succombe dans une

tentative imprudente, pour n’avoir pas exécuté les ordres d’un chef plus

expérimenté que lui. Les Portugais prennent à leur tour l’offensive et

bientôt, malgré son habileté reconnue et sa valeur brillante, le chef de

la nouvelle colonie se voit contraint de négocier un arrangement, qui

renvoie devant les cours de Madrid et de Paris les parties

belligérantes. Avant d’en venir à cette extrémité, La Ravardière a perdu

cent hommes et a vu neuf des siens prisonniers. On peut dire que si sa

résistance est celle d’un brave dont la renommée était faite, la

conduite de ses rivaux a tout le caractère chevaleresque qu’on déployait

alors si souvent dans les combats singuliers. Pourquoi faut-il, qu’après

des conventions librement consenties, et quand le 3 novembre 1614, La

Ravardière a remis solennellement le fort de San Luiz à Alexandre de

Moura, un acte déloyal ternisse cette campagne noblement terminée. La

Ravardière, en effet, quitte dès lors le Maranham et suit Alexandre de

Moura à Pernambuco, mais c’est bientôt pour être dirigé sur Lisbonne, où

il subit au fort de Belem une captivité étroite qui ne dure pas moins de

trois ans[21].

[21] D’ordinaire les historiens taisent cette dernière circonstance;

nous ne la voyons même rappelée sommairement et sans commentaires

que dans la collection diplomatique (le _quadro elementar_) du

vicomte de Santarem. La lettre autographe, qui constate la captivité

de La Ravardière existe à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où

nous en avons pris connaissance. Elle contraste, il faut le dire,

avec ce qui s’était passé un an auparavant, dans le camp de Jeronymo

de Albuquerque. Cette lettre écrite d’un style fort modéré est

adressée à M. de Puysieux. (Voy. fonds franc. No. 228--15, p. 197)

On le voit par cet exposé sommaire, la ville de San Luiz, la capitale

florissante d’une des provinces les plus riches du Brésil, est une cité

d’origine absolument française; et la chambre municipale l’a

heureusement si bien compris, qu’elle a récemment relevé de leur ruine

les modestes édifices qui datent de cette époque: il y a là, à la fois,

absence de patriotisme étroit et sentiment de bon goût. Mais revenons au

livre charmant, dont nous devons surtout nous occuper, faisons connaître

le sort bizarre qui l’attendait en France. Nous évoquerons ensuite avec

le bon moine, quelques souvenirs dont peut se colorer la poésie.

Moins malheureux en apparence, que ce Jean de Lery qu’on a si bien

caractérisé, en l’appelant le Montaigne des vieux voyageurs[22], Yves

d’Evreux n’avait pas vu son manuscrit égaré durant quinze ans, une

mésaventure plus complète, plus absolue l’avait frappé. Expédié aux

supérieurs de l’ordre, ce livre, qui complétait celui de Claude

d’Abbeville fut détruit avant son apparition. Imprimé chez François Huby

dans les ateliers duquel s’était déjà éditée la relation de son

compagnon, il avait été complétement lacéré. François Huby, nous le

disons ici avec regret s’était en cette occasion laissé séduire et,

oubliant les devoirs imposés à sa profession, n’avait pas craint de

devenir l’instrument d’une préoccupation politique des plus mesquines.

Selon toute probabilité, la raison qui faisait retenir La Ravardière au

fort de Belem, conduisait les mains sacriléges qui détruisaient rue St.

Jacques, le volume précieux dans lequel on exposait avec une si

admirable sincérité, les avantages que devait produire à la France

l’expédition de 1613. Mais entre l’impression du voyage de Claude

d’Abbeville et celle du livre qui en est la suite nécessaire, un

événement d’une haute portée politique s’était produit. Le mariage d’une

princesse espagnole avec Louis XIII encore enfant avait été

définitivement résolu[23]; et tout un parti, dans la cour de France,

avait un singulier intérêt à étouffer ce qui pouvait porter quelque

ombrage à la maison d’Espagne. Les projets de conquête dans l’Amérique

du sud, cessaient tout-à-coup de trouver des partisans. Dès lors même on

dut employer tous les moyens pour faire oublier un projet de conquête,

dont avec le temps l’Espagne s’était inquiétée: et la relation écrite

d’un style si modéré, qui racontait simplement les incidents d’une

mission lointaine, fut vouée à un complet anéantissement.

[22] Je me plais à rappeler ici une aimable expression du savant

Auguste de St. Hilaire. Lery avait effectué comme on sait son voyage

à Rio de Janeiro au temps de Villegagnon, c’est-à-dire en 1556. La

première édition de ce récit charmant ne parut qu’en 1571. Notre

Yves d’Evreux, qui a par le style tant de points de contact avec cet

écrivain avait-il lu son livre? Nous ne voyons rien en lui, qui

puisse faire conclure pour l’affirmative. Les éditions du Voyage de

Lery, se multiplièrent cependant à tel point, qu’il y en eut une

cinquième et dernière en 1611.

[23] Ce projet d’une double alliance entre les deux couronnes, datait

déjà de 1612, il fut annoncé officiellement le 25 mars, de la même

année, et l’on sait qu’il ne s’effectua que trois ans plus tard. Le

départ des missionnaires avait eu lieu déjà le 19 mars. Les

fiançailles du roi de France avec l’infante ne préoccupaient pas

encore les esprits comme ils les préoccuperont par exemple en 1615.

Tous les faits relatifs à l’alliance des deux royaumes, sont

consignés longuement dans le livre suivant: _Inventaire général de

l’histoire de France par Jean de Serre, commençant à Pharamond et

finissant à Louis XIII_. Paris, Mathurin Henault, in-18. (Voy. le T.

VIII.)

Au moment où cet acte arbitraire s’effectuait, un seul homme en France,

porta un intérêt réel à l’œuvre et à son auteur. François de Razilly

n’était pas tombé heureusement dans la captivité qui paralysait tous les

efforts de La Ravardière; on peut dire même qu’il n’avait pas perdu de

vue, un seul moment, les avantages que son pays pouvait tirer d’une

colonie dont il avait dirigé les premiers efforts. Sachant que le volume

dû au père Yves d’Evreux allait être détruit complétement, bien qu’il

fût imprimé dans son intégrité; il se transporta à l’imprimerie de Huby,

pour s’y faire remettre un exemplaire du livre; soit qu’il n’eût pas mis

assez de promptitude dans ses démarches, soit que la destruction de

l’œuvre fût commencée, les feuilles qu’il parvint à se faire délivrer,

ou qu’un de ses agents se procura _par subtilz moyens_, ne purent être

réunies sans qu’on eût à déplorer la perte de divers fragments; des

lacunes assez importantes, ne permirent point d’en former un exemplaire

complet. L’amiral fit imprimer sa protestation, autre part, sans aucun

doute, que dans les ateliers de la rue St. Jacques, il la joignit au

livre qu’il fit relier magnifiquement aux armes de la maison de France,

et il alla le porter, non pas à Marie de Médicis, l’ancienne protectrice

de la colonie du Maranham, mais à Louis XIII. Le roi enfant s’était fort

amusé l’année précédente des trois pauvres Sauvages Tupinambas, dont il

avait été le parrain, ses souvenirs même étaient assez vifs, pour qu’il

crayonnât de temps à autre les ornements grotesques dont nos brésiliens

prétendaient s’embellir[24]; il lut peut-être quelques pages du beau

volume que Razilly venait de lui offrir, mais à cela se borna sans

doute, l’intérêt qu’il lui accorda. Richelieu n’était pas encore

surintendant de sa marine, les projets de navigations lointaines

sommeillaient à la cour pour bien des années. Le livre du P. Yves,

accolé à celui du P. Claude, dont il était la suite, fut déposé sur les

rayons de la bibliothèque et tout le monde l’y laissa dormir. Ce fut là

au temps du digne Van-Praet, au début de l’année 1835, que l’auteur de

cette notice eut le bonheur de le rencontrer. Il serait oiseux de

raconter ici de quelle surprise fut frappé l’heureux découvreur à la

lecture de ce récit aimable, si sincère dans ses moindres détails, si

précieux par ses utiles renseignements. Pour faire comprendre sa valeur,

il suffit de dire, que notre bon missionnaire était demeuré deux ans, où

son vénérable compagnon n’avait vécu que quatre mois à peine. Yves

d’Evreux figura dès lors dans une série d’articles, que publiait la

Revue de Paris, sur _les vieux voyageurs français_, et certes il parut

sans désavantage à côté de ce P. du Tertre, que Châteaubriand a nommé

d’une façon si juste, le Bernardin de St. Pierre du dix-septième siècle.

[24] On a pu voir, il y a quelques mois, chez un marchand de

curiosités de la rue du petit Lion un dessin attribué à Louis XIII

enfant et qui représentait bien évidemment la figure d’un Tupinamba

ornée de peintures bizarres.

Cet article, dont le moindre défaut sans doute était d’être trop peu

développé forma en la même année une mince brochure publiée chez

Techener et promptement épuisée. Yves d’Evreux ne fut plus dès lors

complétement inconnu aux amateurs de vieux voyages, aux hommes de goût

même, qui recherchent curieusement les écrivains oubliés, avant-coureurs

du grand siècle. Préoccupé plus qu’on ne le croit en Europe de ses

poétiques traditions et de ses gloires naissantes, le Brésil salua le

nom du vieux voyageur et lui donna un rang parmi les hommes trop peu

connus qu’on doit interroger sur ses origines. L’empereur D. Pedro,

qu’on doit ranger parmi les bibliophiles les plus éclairés et dont on

connaît le goût pour les raretés bibliographiques, qui jettent quelque

jour sur les antiquités de son vaste empire, en fit faire une copie, son

exemple fut imité! L’unique exemplaire de la bibliothèque impériale fut

lu et relu; une phalange d’écrivains habiles et zélés qui ont exhumé du

néant l’histoire de leur beau pays, l’appelèrent en témoignage de leurs

assertions, Adolfo de Varnhagen, Pereira da Sylva, Lisboa, l’auteur du

Timon, et en dernier lieu le savant Caetano da Sylva, le citèrent parmi

les meilleures autorités qu’on pût invoquer sur les croyances indiennes

et contribuèrent singulièrement à le faire sortir de son obscurité.

La France n’avait pas attendu ces témoignages d’estime pour assigner au

P. Yves d’Evreux, la place qu’il méritait. Si Boucher de la Richarderie

n’avait pas même prononcé son nom en rehaussant de tout son pouvoir

celui de Claude d’Abbeville, M. Henri Ternaux Compans l’avait destiné à

augmenter sa précieuse collection des voyageurs qui ont fait connaître

l’ancienne Amérique. M. d’Avezac le cite avec honneur et fait ressortir

ses qualités.

Tous ces témoignages d’admiration pour l’humble écrivain, qui sacrifia

sans murmure son œuvre, n’ont malheureusement pas eu pour résultat de

faire sortir sa vie de l’obscurité qui la voile, et nous ne savons en

vérité sur quelles autorités se fonde un savant bibliographe, quand il

le fait vivre jusqu’en l’année 1650[25].

[25] La plus grande obscurité règne en général sur la biographie de

ces vieux voyageurs devenus tout-à-coup si importants au point de

vue historique. Le vénérable Eyriès que nous citons parfois est bien

peu fondé dans son assertion par exemple, lorsqu’il affirme que

Claude d’Abbeville poussa sa carrière jusqu’en 1632. Les mss. de la

maison St. Honoré le font mourir à Rouen dès l’année 1616, après 23

ans de religion. Il n’est pas exact non plus de lui attribuer la vie

de la bienheureuse Colette vierge de l’ordre de Ste. Claire. Ce

livre parut en 1616 in-12 et en 1628 in-8; les initiales qu’il porte

au titre auraient pu faire éviter cette méprise, peu importante, il

est vrai. L’opuscule dont nous parlons se trouve à la bibliothèque

de l’Arsenal, où nous avons été à même de l’examiner.

En présence d’un volumineux manuscrit de la bibliothèque impériale nous

avons pu croire une seule fois que tous nos doutes sur les points

principaux de la biographie de notre écrivain allaient être enfin

éclaircis, il n’en a rien été. Les _Eloges historiques de tous les

grands hommes et tous les illustres religieux de la province de Paris_

ne renferment malheureusement que les notices relatives aux religieux de

St. Honoré, de Picpus et de St. Jacques[26]. Il est dit même dans le

cours de l’ouvrage que le P. Pascal d’Abbeville[27] ayant séparé sa

province de la province de Normandie en 1629, il ne faut point chercher

dans ce recueil les noms des religieux qui n’habitèrent pas Paris.

[26] Ce recueil vraiment curieux, commencé le 18 novembre 1709, se

composait jadis de 3 vols. in-4., le T. 1er malheureusement égaré

contenait les _Annales de la Province_, sa perte nous a privé

probablement de quelques détails précieux sur la mission du P. Yves;

il est inscrit sous ce numéro: _Capucins de la rue St. Honoré_ 4

(Ter.).

[27] Le P. Paschal d’Abbeville fut élu au couvent de la rue St. Honoré

19me provincial; la division qu’il opéra en 1629, eut lieu

probablement par suite du nombre croissant des religieux dans les

trois couvents de Paris.

C’est un fait que l’on a trop complétement mis en oubli, que

l’excitation toute littéraire qui se fit sentir en France à deux

reprises diverses, lors de l’arrivée sur notre sol des Sauvages

brésiliens qu’on vit à soixante ans de distance débarquer soit à Rouen,

soit à Paris. Ces apparitions successives d’Indiens, qui sont d’ailleurs

suivies toujours de relations remarquables, provoquent évidemment dans

les esprits, un retour vers les beautés primitives de la nature, qui

n’est ni sans charme, ni sans grandeur. Notre Montaigne ne lui échappe

pas, et il le témoigne par quelques paroles pleines de grâce, à propos

d’une chanson brésilienne. Les deux plus grands poëtes de ces temps-là,

si divers et si rapprochés cependant, s’en émeuvent au point de

consacrer une attention toute particulière à ces habitants des grandes

forêts, mêlés fortuitement aux gens de la cour de France et dont ils se

prennent à envier les joies paisibles et surtout l’insoucieuse

existence. Ronsard ne veut pas que ces hommes qui lui rappellent ce que

fut le monde à son origine, perdent rien de leur heureuse innocence, et

il adjure même ceux qui les vont visiter de ne point échanger

l’ignorance où ils vivent contre les soucis de la civilisation[28].

Malherbe en entretient longuement à son tour le docte Peiresc; il en

fait l’objet de plusieurs de ses lettres, c’est sur leurs traces, qu’il

faut chercher la paix et la joie. Leurs danses ont inspiré les raffinés

de la cour, et l’un des plus habiles artistes de Paris a fait sur leurs

airs une sarabande d’un goût merveilleux, dont le poète envoie une

copie[29]. Nous pourrions encore citer d’autres exemples de ce subit

engouement pour l’indépendance des pauvres Indiens et surtout pour le

magnifique pays qu’ils habitent. Selon ces poètes, en tête desquels il

faut mettre du Bartas[30], c’est à cette source vivifiante, que peut se

renouveler par des comparaisons nouvelles, une verve prête à tarir. Sans

aucun doute, tous ces vieux voyageurs trop complétement oubliés durant

un siècle, exercèrent une réelle influence sur leur temps et plus tard,

comme on peut s’en convaincre en relisant Chateaubriand, la naïveté de

leurs récits, la fraîcheur de leurs peintures, inspirèrent les grands

écrivains qui songeaient déjà dans leurs descriptions à sortir des types

convenus et à émouvoir par la vérité.

[28] On ne connaît pas généralement ces vers de Ronsard, ils

s’adressent au fondateur de la France antarctique, à ce changeant

personnage, tour-à-tour huguenot et fervent catholique, dont Lery

fuit les sévérités excentriques, jusqu’au plus profond des forêts:

Docte Villegaignon tu fais une grand’ faute,

De vouloir rendre fine une gent si peu caute,

Comme ton Amérique, où le peuple incognu

Erre innocentement tout farouche et tout nud,

D’habits tout aussi nud, qu’il est nud de malice,

Qu’il ne cognoist les noms des vertus ni des vices

De Sénat ny de Roy, qui vit à son plaisir,

Porté de l’appétit de son premier désir:

Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte

La frayeur de la loy qui nous fait vivre en plainte:

Mais suivant sa nature est seul maistre de soy,

Soy mesme est sa Loy, son Sénat et son Roy.

Qui de coutres trenchans la terre n’importune

Laquelle comme l’air à chacun est commune

Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien

Sans procez engendrer de ce mot _tien_ et _mien_.

Pour ce laisse les là ne romps plus (je te prie)

Le tranquille repos de leur première vie.

Laisse les (je te prie) si pitié te remord

Ne les tourmente plus et t’enfui de leur bord.

Las! Si tu leur apprends à limiter la terre,

Pour agrandir leurs champs, ils te feront la guerre

Les procez auront lieu, l’amitié défaudra

Et l’aspre ambition tourmenter les viendra

Comme elle fait ici, nous autres pauvres hommes

Qui par trop de raisons trop misérables sommes:

Ils vivent maintenant en leur âge doré.

Le poète, en continuant ses conseils finit par dire: comme Rousseau

_Je voudrois vivre ainsy_.

[29] Voy. la Correspondance et la Collection Peiresc.

[30] Cet écrivain aimable en donne une preuve, dans son poème de la

première semaine qui ne fut imprimé qu’en 1610 bien que l’auteur fût

déjà mort en 1599.

Déjà l’ardent Cocuyes és Espagnes nouvelles,

Porte deux feux au front et deux feux sous les ailes

L’aiguille du brodeur aux rais de ces flambeaux

Souvent d’un lit royal chamarre les rideaux:

Au rais de ces brandons, durant la nuit plus noire

L’ingénieux tourneur polit en rond l’yvoire,

A ces rais l’usurier recompte son trésor,

A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.

Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient _Cocuyo_ fut

partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du

Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.

Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf,

c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire

éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un

exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui

nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou

sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares

si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait

alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les

habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins

un commencement dans la pratique naissante de l’art; il dit de la façon

la plus précise comme on le pourra voir aisément: «Cette perverse

coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de

Juniparan.» Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait

au destour des bois de ces idoles... Or, on peut tirer de ce passage une

induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie

future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un

changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du

grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu

des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le

littoral: avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les

Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié

quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces

premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois; nulle

d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées

ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se

fonder; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans

le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en

relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés

qu’eux; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus

venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur

l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux _specimen_. Il

est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument

négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre

pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez

observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive.

Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe

siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais,

dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de

Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était

encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud,

après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien

que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance

des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra

toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des

nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par

son style, de la parenté de notre vieil écrivain; il a comme lui un

abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme

d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous

révélant surtout la grandeur naïve de son caractère.

[31] _Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia,

Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro_ etc.

_Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal_. Lisboa,

1847, in-8.

[32] _Tratado descriptivo do Brasil em 1587_ etc. Rio de Janeiro,

1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de

Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont

un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit

également par son habile éditeur, dans la _Revista trimensal_.

Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la

suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un

contemporain d’Yves d’Evreux.

La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une

importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement

destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San

Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de

mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement

ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait

dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle

révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains

français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le

grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé

sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean

de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si

bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua

cette influence littéraire.

Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non

sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de

St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses

chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après

l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé

_Capitão mór_ du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco

était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les

régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que

résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le

même temps celle de Belem.

Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens

missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent

leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et

plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel

sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses

métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords; expédition

fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des

Guajajaras.

Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les

Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le

fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs

anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité

nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs

nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait

s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa

personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera.

Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór

de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait

Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un

épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un

de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis

s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message

n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais,

ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves.

Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les

blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements

précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un

incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se

porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant

sans pitié les Tupinambas.

[33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français.

Mais le _Jornal de Timon_ mieux informé, nous révèle le nom de ce

terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans

les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté

une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux

stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains

Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas

nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.

Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance

indissoluble; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces

sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi

nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se

soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes

aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes

auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans

s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins

français; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz

do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une

cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter

les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants: contraints à abandonner

le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils

avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus

maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race

envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs

Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de

l’Amazone; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à

un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y

avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les

décharges de la mousqueterie.

Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre

l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera,

avec un petit nombre de soldats; c’en était fait de lui et des hommes

qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes; le

complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se

laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à

combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à

cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un

officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez.

L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il

était bien près à cette époque de finir sa carrière; fixé à San Luiz

dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces

qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer

par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans

ces immenses solitudes; il battit partiellement les Indiens et le 3

février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent

repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux

général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient

d’être exterminées; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts,

Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où

s’élevait la cité de Belem.

Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois

compagnons, pour le Maranham: ils en avaient fait en leur âme le séjour

d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à

eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient

les jours de prière; une solitude effrayante s’était faite autour des

colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire; les

religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient

continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et

comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da

Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617,

c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare

publiait son livre; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux

infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider.

Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions,

mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient

destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les

conversions du Pará[34].

[34] Voy. Berredo, _Annaes historicos do Maranham_, voy. également _O

Jornal de Timon_ (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet

écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à

l’année 1618; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le

gouvernement de la province.

Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il

faut accorder désormais une place si importante dans les annales du

Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués

qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens; pendant

plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et

ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement

qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre

courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35]: à cette époque, Yves

d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà,

ce dur pèlerinage n’était fini.

[35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la

Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le

grand couvent de Paris.

Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés

fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile.

Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins

et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se

sont perpétués sous les noms connus à peine des _Apiacas_, des _Gés_,

des _Mundurucus_, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et

d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs

primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis,

dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et

surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât

laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces

grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été

observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant

voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé

recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les

dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces

derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de

savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de

cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en

occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro,

qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y

avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à

recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de

traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les

Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux

matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la

météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète

historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes

inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio

Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé

dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la _lingoa geral_,

se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius.

Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes

religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils

se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera

alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé,

que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans

Staden et d’Yves d’Evreux.

[36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par

M. de Castelnau en 1851: _Expédition scientifique dans les parties

centrales de l’Amérique du sud_. T. 2. p. 316.

[37] Voy. _Trabalhos da Commissão scientifica de exploração_. Rio de

Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.

Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes

tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion

des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie; ce fut grâce à

eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces

voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis

des couvents de Pernambuco: tentatives qui ne furent point perdues pour

la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent

d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des

Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques

adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un

écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons

missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire

avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes

courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont

il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous

apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait

la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près

au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le

littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette

époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient

admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien

plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le

P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue

déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait

dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression

du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son _Arte de Grammatica_ et

pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on

eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux

destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur.

[38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les

missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham

(choses si peu connues en France) dans la _Corografia historica

chronographica_ du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de

rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a

tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par

le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le

cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si

précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces

recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables

manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé

depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays.

[39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins

pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre

suivant: _Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables

advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte

des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et

Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie

de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y

sont entrez, jusqu’à l’année 1600_, par le P. Pierre du Jarric,

Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610,

in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce

vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V

de ce que l’auteur appelle l’_Histoire des Indes Orientales_, part.

3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette

notice.

[40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi

dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est

intitulée: _Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis

Figueira, Theologo da Companhia de Jesus_. Lisboa, Miguel Deslande,

anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M.

Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il

signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da

Sylva Guimaraens: le titre en est fort développé. La Grammaire

d’Anchieta, _Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do

Brazil_, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal

qu’un seul exemplaire.

S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de

l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves

d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il

était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer

que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait

loin de la grande communauté; s’il eût habité le couvent de la rue St.

Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les

courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui

n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple

frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son

dévouement à l’humanité.

Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de

sa province natale que le P. Yves s’était retiré: nous le trouvons en

1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette

résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des

Andelys.

[41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une

bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys; il y a également St.

Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous

inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que

demeura notre missionnaire.

Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin,

notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants

pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en

d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui

en font parfois un incomparable naturaliste; mais après l’émotion

qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts

séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes

disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous

heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à

rencontrer que le _voyage_), nous prouve que pour son repos, il ne sut

pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens,

il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce

fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses

coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement.

Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son

adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous

a fourni le second; c’est pour nous une sorte de révélation.

Ce livret est intitulé: _Supplément nécessaire à l’escript que le

capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean

Maximilien Delangle._ Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42]

[42] Voy. la _Bibliographie Normande_. Nous nous sommes adressé

directement à la docte obligeance de M. Frère pour obtenir la

communication du _supplément nécessaire_; malgré des recherches

persévérantes, il s’est vu dans l’impossibilité de nous fournir

d’autre renseignement que celui dont on peut prendre connaissance

dans son excellent ouvrage.

Cet écrit que le docte bibliographe attribue à notre missionnaire,

pourrait ne pas être émané directement de sa plume, mais il prouve

l’existence d’un autre ouvrage plus étendu, et démontre qu’il y avait eu

entre lui et les dissidents de sérieuses discussions orales. Mieux lui

eussent valu, sans doute, les naïves discussions qu’il avait naguère

avec Japi Ouassou en l’île du Maranham ou les prédications si rarement

interrompues qu’il faisait naguère au Port St. Louis et qu’interrompait

si rarement la grave assemblée des Indiens, auxquels une sévère

politesse enjoint d’écouter l’orateur tant qu’il lui plaît de garder

pour lui la parole; circonstance qui (pour le dire en passant) a bien pu

tromper en mainte circonstance un ardent missionnaire, sur le succès

qu’il obtenait. Yves d’Evreux, cette fois, avait affaire à l’un des

hommes les plus fermes et les plus estimés parmi les protestants et

l’écrit du religieux fut déféré au parlement.

Jean Maximilien de Baux, seigneur de Langle, était un jeune ministre

plein d’ardeur, originaire d’Evreux comme le P. Yves, et demeurant alors

au grand Quevilly, petite ville de quinze à seize cents habitans à une

bien faible distance de Rouen[43]. Nous ne savons point quel était

l’objet en discussion: quelque diligence que nous ayons faite, aucune

des pièces du procès n’est venue à notre connaissance; mais il est

certain que le dernier écrit, dont M. Frère nous a révélé l’existence,

excita d’une manière fâcheuse l’attention de l’autorité, car un arrêt du

parlement, en date du 8 avril 1620, intervint à son sujet, et condamna

David Jeuffroy à cinquante livres d’amende pour avoir édité sans

permission préalable, le livre incriminé[44]. Cette décision n’atteint

pas notre missionnaire on le voit, elle s’applique uniquement à

l’imprimeur qu’il avait choisi, mais elle implique en soi un blâme

indirect qui atteint le livre, et l’on peut supposer que notre bon

missionnaire s’était laissé emporter par l’ardeur de la polémique, à des

personnalités regrettables. On était cependant assez peu scrupuleux sur

ce point en 1618, et il ne paraît pas qu’en définitive, la carrière du

jeune ministre auquel s’attaquait le P. Yves, en ait été suspendue dans

sa marche; bien loin de là, nous le voyons dès l’année 1623 député par

ses coreligionaires au synode national de Charenton, puis il fait

partie, quatre ans plus tard, de celui qui se tient alors en Normandie,

dans la ville d’Alençon.

[43] Le grand Quevilly, _Clavilleum_, bourgade de la Seine inférieure

est à 6 kil. de Rouen seulement, et fait partie du canton de

Grand-Couronne.

[44] Maximilien de Baux fut appelé plus tard à desservir l’église du

culte réformé à Rouen. Il poussa sa carrière jusqu’à l’âge de 84 ans

et mourut en 1674; il laissa après lui la réputation d’un homme dont

l’âme était droite et les mœurs singulièrement austères. Voy. les

frères Haag, _La France protestante_.

A partir de l’année 1620, nous perdons toute trace du P. Yves d’Evreux.

Cependant plusieurs écrivains ecclésiastiques bien postérieurs à cette

date, enregistrent son nom dans leurs vastes nécropoles, en multipliant

de telles erreurs à son sujet, qu’on acquiert la certitude qu’ils

n’avaient jamais vu son livre. Boverio da Salluzo[45], Marcellino de

Pise[46], Wadding[47], d’ordinaire si exact, le P. Denys de Gênes[48],

ou ne donnent que des détails généraux fort approximatifs sur son œuvre

sans en spécifier la date, ou altèrent grossièrement le millésime de

l’année d’impression. Ce dernier, par exemple, le fixe à 1654, erreur

bien évidente, procédant d’une première faute d’impression et que

répètent à l’envi Masseville[49] et même le _Moreri Normand_[50]. Le P.

Franc. Martin, de l’ordre des Cordeliers, dont on conserve le manuscrit

à Caen la change seul de son autorité privée et la porte à 1659, en

donnant toujours comme lieu d’impression la ville de Rouen. L’_Epitome

de la bibliotheca oriental y occidental_ de Leon Pinelo, livre qui fut

réédité comme on sait par Barcia au XVIIIe siècle, est le seul ouvrage

en ce tems où soit mentionné le voyage que nous réimprimons, avec une

certaine exactitude, mais là encore, le titre de la relation publiée par

notre pauvre missionnaire se trouve si singulièrement altéré par le

bibliographe espagnol, qu’on voit dans cette indication erronée

l’influence de Denis de Gênes, il est difficile de reconnaître sous un

pareil déguisement l’habile continuateur du P. Claude d’Abbeville[51].

[45] _Capucinorum Annales_, Lugduni, 1632, in-fol., puis la traduction

italienne: _Annali di Frati minori Cappucini_ etc. Venetia, 1643,

in-4.

[46] _Annales seu sacrarum historiarum ordinis minorum Sancti

Francisci qui Capucini nuncupantur_ etc. Lugduni, 1676, in-fol.

[47] _Annales ordinis minorum_, 2me édit., Romae, 1731, puis les

_Scriptores ordinis minorum_, 1650, in-fol. du même.

[48] _Bibliotheca Scriptorum ordinis minorum._ Genuae, 1680. in-4.,

réimp. en 1691 pet. in-fol. Ce dernier, après quelques lignes sur

les mérites du P. _Ivo Ebroycencis vulgo d’Evreux_ donne ainsi

l’Indication de son livre: _scripsit gallicè Relationem sui itineris

et Navigationis Sociorum que Capucinorum ad regnum Marangani: cui

etiam adjunxit historiam de moribus illarum nationum_. Rothomagi,

1654. Voy. T. 1 in-4.

[49] _Histoire de Normandie._ T. VI, p. 414. Masseville prouve

évidemment qu’il s’est contenté de traduire le P. Denys de Gênes,

puisque il dit, que notre missionnaire «donna une Relation

géographique des régions où il avait pénétré et particulièrement du

pays de _Marangan_.» _Regni Marangani_ a dit son prédecesseur.

[50] Voy. ce précieux ms. à la bibl. de Caen. Une bibliothèque

américaine, composé par le colonel Antoine de Alcedo, Madrid, 1791,

2 vol. in-8., ne mentionne pas le P. Yves: mais cette omission nous

laisse peu de regrets, son compagnon, le P. Claude d’Abbeville, y

est représenté convertissant avec un zèle infatigable les Sauvages

du Canada!

[51] La première édition de l’_Epitome_, supprimée par ordre de

l’inquisition et devenue rarissime, ne porte sur son titre gravé,

qui fixe la date de l’impression du livre à 1629, que les noms

d’_Antonio de Léon_, celui de Pinelo est omis. Il n’y est fait nulle

mention d’Yves d’Evreux (ce livre fait partie de la bibl. Ste

Geneviève), l’édition donnée en 3 vols. pet. in-fol. par Barcia

travestit ainsi le titre de notre livre: _Fr. Yvon de Evreux,

capuchino. Relacion de su viage al Reino de Marangano, con sus

compañeros: historia de las Costumbres de aquellas naciones_. Imp.

1654, in-4. frances.

Nous en avons à peu près la certitude, par les manuscrits que nous a

légués le grand couvent de la rue St. Honoré, Yves d’Evreux vécut

au-delà de l’année 1629, mais il ne revint pas à Paris, tout indique

même qu’il devait être tombé dans une sorte de défaveur, parce que l’on

avait sans doute à cœur de faire oublier au roi d’Espagne les tentatives

qui avaient été faites naguère sur le Maranham. Cela est si vrai, que

les anciens chefs de l’expédition ne purent renouer une vaste

entreprise, dans laquelle étaient engagés leurs plus chers intérêts.

Malgré la faveur dont il semble avoir joui à la cour, l’amiral de

Razilly échoua complétement dans ses tentatives sur ce point, et

lorsqu’il fut rendu à la liberté, après sa captivité dans le château de

Belem, le brave La Ravardière ne retourna jamais dans l’Amérique du sud.

Ces deux noms paraissent encore une fois dans l’histoire de notre

marine[52], et ils apparaissent glorieusement, mais c’est en Afrique,

sur ces côtes inhospitalières, où de hardis pirates devaient être

châtiés de temps à autre, pour que toute sécurité ne fût pas enlevée à

notre commerce.

[52] Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de St. Jean de Jérusalem,

premier capitaine de l’Amirauté de France, chef d’Escadre des

vaisseaux du roi en la province de Bretagne, est nommé amiral de la

flotte royale qu’on expédie sur les côtes de la Barbarie en 1630 et

il s’adjoint La Ravardière: le 3 septembre de la même année nous le

trouvons devant Safy, où il s’occupe du rachat des captifs.

La Ravardière employa glorieusement et, nous le voyons, d’une façon

toute chrétienne, les dernières années d’une vie active, consacrée

entièrement à la gloire de son pays; le temps lui manqua pour tracer le

récit de ses voyages dans l’Amérique du sud. Nous savons de science

certaine que, par ses ordres, une relation détaillée de son expédition

sur les bords de l’Amazone avait dû être dressée en 1614. Cette espèce

de journal, qui éclaircirait tant de choses, ne nous est pas parvenu, il

ne serait pas sans intérêt à coup sûr, de la comparer aux documents qui

nous ont été transmis vers le même temps par un autre Français, dont les

voyages ont eu les honneurs d’une réimpression. Dix ans auparavant, en

effet, le garde des curiosités de Henri IV et de Louis XIII, Jean

Mocquet avait parcouru les rives de l’Amazone, vers le milieu de l’année

1604, et s’était efforcé de faire connaître le grand fleuve à ses

compatriotes. Malheureusement, ce pauvre chirurgien de campagne, avait

plus de zèle que de lumières et ses observations ne pourraient se

comparer à celles d’un homme aussi connu par son instruction que par sa

loyauté. Le voyage de La Ravardière sur l’Amazone et dans le Maranham,

doit être aussi décrit minutieusement dans la grande chronique

manuscrite des pères de la compagnie qui existe encore à Evora. En

consultant les savants travaux bibliographiques de M. Rivara, nous en

avons acquis la certitude, le chapitre 111 de ce vaste recueil est

consacré entièrement au séjour des Français dans ces régions. Nous

n’avons pas été à même de l’examiner. Grâce à l’esprit d’investigation,

qui s’est emparé de tant de savants historiens, on ne saurait donc

désespérer complètement de retrouver l’écrit que nous signalons.

Le Brésil fait chaque jour les plus louables efforts pour réunir en

corps de doctrine les documents inédits qui constituent ses origines

historiques; si jamais le voyage de La Ravardière était découvert dans

quelque bibliothèque ignorée, ce serait avec Claude d’Abbeville et Yves

d’Evreux le guide le plus sûr qu’on pût consulter sur ces provinces du

nord dont on connaît à peine les splendides solitudes et dont notre

missionnaire révèle pour ainsi dire le passé.

Voyage au Brésil

exécuté dans les années 1612 et 1613,

par le

P. Yves d’Evreux,

religieux capucin,

publié avec une introduction et des Notes

par

M. Ferdinand Denis,

conservateur à la bibliothèque sainte Geneviève.

SUITTE DE

L’HISTOIRE

DES CHOSES PLUS

MEMORABLES ADVENUES

EN MARAGNAN ES

ANNEES 1613 &

1614.[53]

SECOND TRAITE.

A PARIS

DE L’IMPRIMERIE DE FRANÇOIS HUBY, RUE SAINT JACQUES A LA

BIBLE D’OR & EN SA BOUTIQUE AU PALAIS EN LA

GALERIE DES PRISONNIERS.

MDCXV.

AVEC PRIVILEGE DU ROY.

Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 · 第 1 / 29 题