M. D. C. LVI[250].

[Note 250: Pièce lyonnoise on ne peut plus rare, qui

n'existoit pas dans la bibliothèque de M. Coste, et que

Brunet n'indique pas même dans la nouvelle édition si

perfectionnée de son _Manuel_. Elle doit être l'oeuvre

de quelque jésuite de Lyon, vengeant ainsi son ordre des

attaques de la secte moitié janséniste et moitié vaudoise,

mise en scène dans la personne du barbier franc-comtois

son apôtre. Quoiqu'ennemie des jésuites comme on le verra,

cette secte singulière avoit de leurs allures, et si

Molière, qui étoit alors à Lyon, en connut les adeptes,

ce qui est probable, ils purent lui servir pour plusieurs

traits de son _Tartufe_. Ce n'est pas à Lyon seulement

que s'étoit établie cette _dévotion cabalistique_ dont

l'illuminisme avoit, comme on le dira plus loin, de

nombreux rapports avec celui des Rose-Croix d'Espagne; elle

s'étendoit aux environs jusque dans le Piémont, où elle se

rattachoit aux derniers débris des Vaudois, et de l'autre

côté jusqu'au Puy, en Velay.]

_Le Decalogue de la nouvelle devotion._

1. Un seul directeur aimeras

Et le croiras aveuglement.

2. Tous tes péchez tu luy diras

Quoiqu'il soit barbier seulement.

3. Les dimanches tu te rendras

A Sainct-Pierre fidellement.

4. Tes instructeurs honoreras

Afin qu'ils vivent longuement.

5. Chose aucune tu ne feras

Sinon de leur consentement.

6. Femme et fille leur fieras

Sans en avoir nul pensement.

7. De ton bien ne disposeras

Que selon leur commandement.

8. Pour la secte tu mentiras

A bonne fin licitement.

9. Certains jours tu te contiendras

Au mariage mesmement.

10. Des biens d'autruy tu jouïras

Comme eux des tiens communement.

* * * * *

_Les Commandements de la nouvelle confraternité._

1. Mentale oraison tu feras

Tant jours festez que jours ouvrants.

2. Tous tes péchez confesseras

A ceux du party seulement.

3. Et ton Créateur recevras

Trois fois dans huit jours resglément.

4. Loy oeuvre de chair ne feras

Ny vendredy pareillement.

5. Jours de jeunes tu garderas

A demy mesme t'enyvrant[251].

6. Dans le party femme prendras

Et chez les autres nullement.

7. Au barbier disme payeras,

Luy fiant ton bien pleinement.

[Note 251: Chose arrivée. (_Note de l'auteur._)]

* * * * *

_Instruction aux predicants de la secte nouvelle_[252].

Ces maximes tu garderas

De point en point exactement.

Assez matin messe diras

Pour dejeuner secrettement.

Un bon bouillon avalleras

Et deux jaunes d'oeuf sobrement,

Après quoy de mesme prendras

Deux noix confittes seulement[253].

Cela fait, tu ne manqueras

De prescher courageusement.

Du livre commun tireras

Ce qu'il faut dire entierement.

Tous nos dogmes enseigneras

Pour les idiotz doctement.

Des doctes conte ne tiendras

S'ils ne sont de ton sentiment;

Mais aux simples croire feras

Qu'ils ont beaucoup d'entendement,

Par où leur persuaderas

De faire oraison hardiment.

L'esprit de Dieu tu leur diras

Aimer les simples seulement.

A tes auditeurs promettras

De vivre en santé longuement.

De tous biens les asseureras

Et du ciel infailliblement.

Soubmission d'eux requerras

D'esprit et de corps mesmement.

Biens en commun sonner feras

Pour se sauver asseurément;

Ce point tu recommanderas

Comme le grand commandement.

De la part de Dieu promettras

Tout pour total delaissement.

Parfaite oraison jureras

Suivre cest abandonnement.

Le ciel pour terre donneras

Comme doit faire bon marchand.

Vicaire et curé blasmeras.

En secret et publiquement,

Excepté ceux que tu verras

S'accorder à ton sentiment.

De ceux-cy tu te serviras

Pour te prosner journellement.

Mentale oraison louëras

Comme onzième commandement.

La vocale reprouveras

Comme un petit amusement.

Petit office deffendras,

Et chapelet également.

Gagne-petit l'appelleras

Qui n'est bon que pour un enfant.

A toutes les femmes diras

Comme à tous hommes hardiment

Que le ciel tu leur fermeras

S'ils n'obéissent humblement.

D'enfer tu les menaceras

S'ils ne font tout aveuglement.

Leur couche leur interdiras

Pour aller au Saint Sacrement.

A quoy tu les obligeras

A ton gré plus ou moins souvent,

Et fortement prohiberas

D'en user jamais autrement.

Après toy livres porteras

Pour en vendre à denier content,

Et sur un chacun gaigneras

Plus que ne feroit un marchand:

Car tout le lucre qu'y feras

Se fait pour Dieu licitement.

La bourse commune enfleras

De tout gain indifferemment.

Plus de biens y ramasseras,

Meilleur sera ton traittement.

Au Bruno vogue donneras,

Vers les plus despourveus d'argent.

L'Introduction louëras

Aux femmes principalement.

Mais les Thoniels tu mettras[254]

A deux doigts du firmament.

A tout propos tu chanteras

Que c'est un docteur eminent;

Mais pour l'oraison tu diras

Qu'il n'en est point de plus sçavant.

Autre que toy ne permettras

En debiter publiquement,

Et ton gain ne partageras

Avec aucun autre marchand.

Comme un fol tu descrieras.

Si quelqu'un d'en vendre entreprend.

Nul billet tu ne donneras

Qu'à ceux du party nommément;

Les autres tu ne permettras

S'en pourvoir que chez ton ageant[255],

Ny le libraire nommeras

Qui nous les vend uniquement.

Par puissance tu chasseras

Qui les revendroit autrement.

Travaillant tu conserveras

Ta santé fort soigneusement.

Trois heures tu confesseras[256],

Après quoy pas un seul moment;

Le restant congedieras

Quoiqu'il t'en conjure instamment.

Chaque semaine un jour prendras

Pour te reposer doucement,

Et ton embonpoint ne perdras

Pour le donner trop de tourment.

Au sortir de la chaire[257] iras

Te faire secher promptement.

Un bon feu te procureras

Pour empescher l'enroüement.

Deux devotes tu meneras

Pour te frotter soigneusement;

Mais pour l'exemple tu feras

Que le tout soit secrètement.

Ce faisant tu reformeras

L'Eglise apostoliquement,

Et dans peu de temps luy rendras

Son lustre et premier ornement.

Des champs à la ville viendras

Plein comme un oeuf fait fraischement;

Sur ton cheval tu porteras

Du temporel abondamment.

Dans l'âme tu tesmoigneras

Rapporter grand contentement.

Si tu veux, alors escriras

Livres de grand emolument[258],

Et justement le signeras

De _L'Amour divin l'Instrument_.

[Note 252: Ces predicants n'étaient pas forcément des

prêtres; ils pouvoient être pris parmi les laïcs. C'est

ce qui explique qu'un barbier pût être apôtre dans

cette religion. Par cette admission des laïcs dans la

prédication, elle se rattache à celle des Vaudois.]

[Note 253: C'étoit alors une des friandises, une des

chatteries à la mode. Voir ce qui en est dit dans les

_Nouvelles instructions pour les confitures, les liqueurs

et les fruits_, Paris, Sercy, 1692, in-12.]

[Note 254: Bruno et Thoniel étoient sans doute deux des

apôtres de la cabale.]

[Note 255: Agent.]

[Note 256: Sur ce point, la nouvelle cabale s'éloigne

des doctrines vaudoises, qui proscrivent la confession

auriculaire.]

[Note 257: Ceci nous ramène aux idées des Vaudois, qui

vouloient le retour à l'organisation et à la pureté de la

primitive Eglise.]

[Note 258: _Emolument_ étoit un terme de pratique, qui

s'employoit alors dans le sens de _gain_, _profit_, etc.]

* * * * *

_Instruction du directeur general aux femmes mariées de la Caballe._

De bon matin te lèveras

A la même heure règlement;

Au galetas[259] tu monteras

Pour mediter plus hautement;

Ta famille y recueilleras

Sans souffrir qu'aucun soit absent;

Mais en peine ne te mettras

Si quelqu'un medite en dormant.

De ce lieu tu ne bougeras

Que le temps coulé pleinement;

De là pour rien ne sortiras

Quand il presseroit grandement.

Ton oraison n'interrompras

Quelque cause le demandant.

Beaucoup moins du tout l'obmettras

Pour ne pecher mortellement.

Quand un des tiens reconnoistras

Parler contre ce document,

De ta maison le chasseras

Comme du demon l'instrument.

Les pedagogues recevras

Veu mon billet tant seulement,

Aveuglement tu les prendras

Comme envoyé du firmament.

De luy les points ecouteras

Soir et matin en te levant.

Mesme respect tu luy rendras

Comme à moy personnellement.

Dans ta maison rien ne feras

Sans consulter mon lieutenant,

Et plus mal ne le traitteras

Que s'il estoit ton propre enfant.

A ton mary n'obeïras

Qu'à ta volonté seulement.

Cependant tu travailleras

De le posseder pleinement;

Du mariage luy diras

Que c'est certes un sacrement,

Mais par addresse tascheras

De l'en degouter doucement[260].

L'oraison tu luy prescheras

Comme un plaisir plus innocent;

Le devoir luy refuseras

Sur l'accez du Saint-Sacrement.

Le mesme aux festes tu feras

Pour les chaumer plus saintement;

Par là tu le degouteras

Et n'auras de luy plus d'enfant.

Ceux que desjà possible auras,

S'ils sont enfans tant seulement,

En pension tu les mettras

A beau conte en mon logement,

Et plus ne l'en soucieras,

Mais de prier uniquement.

A moy tu t'en rapporteras,

J'en auray soin fidelement.

S'ils sont grands, tu commenceras

D'agir imperieusement,

Pleine authorité tu prendras

Pour les conduire absolument;

Aux miens tu les obligeras

De se confesser règlement,

Et tu les desheriteras

S'ils ne le font exactement.

Le mesme au serviteur diras

Et servantes pareillement.

Puis ton mary tu rangeras

Par pieté subtilement:

De l'enfer souvent parleras

Pour luy troubler l'entendement;

Comme toy le disposeras

A suivre notre reglement.

Ta maison à Dieu gagneras

Si j'en suis maître absolument.

Cela fait, les clefs saisiras

Du cabinet[261] et de l'argent;

De tous les biens disposeras

Par la clef de ce document;

Avec l'oraison tu feras

Plus qu'on ne fait communement

Coffre et cabinet ouvriras

Et non pas le ciel seulement;

Mais ingrate tu ne seras

A ton directeur bienfaisant,

Par qui chez toi gouverneras

Biens et mary pareillement;

A moy donc tu te soumettras

Pour ta conduitte entierrement.

Jusqu'à la mort tu regneras,

Si je te dresse uniquement.

Ta maison commune rendras

A tous ceux de mon regiment.

Ton argent propre ne diras,

Mais le tiendras indifferent.

Plus volontiers le donneras

Au plus petit commandement,

Que pour t'enrichir ne prendras

Ce qui t'est dû bien justement;

Chez moy tribut apporteras,

Preuve de ton destachement.

Chemises, linceuls[262] donneras

Pour vestir mes gens du Levant.

L'argent mesme n'espargneras

Sans esperer remboursement,

Car à grand honneur tu tiendras

De fournir à ce qu'on pretend.

Aucune aumosne ne feras

Aux capucins absolument.

Hermite et moine escarteras

Par un: Dieu vous doin[263]! seulement,

Jusques à ce que tu sauras

Qu'ils parlent de nous autrement,

Les jesuites fuïras

Comme je les crains grandement;

De mes secrets ne leur diras

Pas même le plus innocent.

Par cela seul tu les craindras

Qu'ils me veulent mettre à néant,

Au grand directeur tu feras

Ta confession sechement.

Tous tes péchez tu luy diras

A l'oreille confidemment;

De tout pire rien ne craindras

Pour ton meilleur gouvernement,

Et boiser de paix recevras

Comme seau de ce sacrement.

Continence tu garderas

Avec ton mary frequemment[264],

Et pour ce faire te mettras

Dedans un sac separement.

Nul domestique ne prendras

Que de nostre main seulement.

D'artisan ne te serviras

Qui ne soit de nostre element.

Bien moins les tiens allieras

A qui de mediter n'apprend.

Vis au reste ainsi que voudras:

En observant ce reglement,

Tout droit au ciel tu t'en iras,

N'en doute mie, asseurement

Après la mort y monteras

Beaucoup plus viste que le vent.

Mais reprouvée tu seras

Si tu ne gardes ton serment.

[Note 259: La caballe, à ce qu'il paroît, se recrutoit

volontiers chez les pauvres gens, et par là se rapprochoit

encore des Vaudois, qu'on avoit appelés d'abord les

_pauvres de Lyon_.]

[Note 260: Tout ceci et ce qui suit se rapproche de la

doctrine d'Orgon et de son maître l'_illuminé_ Tartufe:

Et je verrois mourir frère, enfant, mère et femme,

Que je m'en soucierois autant que cela.]

[Note 261: _Cabinet_ est ici, bien entendu, dans le sens

qu'il avoit alors, _meuble à tiroir_, etc. Sur ce mot et

sur le sens, toujours mal compris, dans lequel Alceste

l'employa (_Misanthrope_, acte I, sc. 2), voir notre édit.

des _Chansons de Gautier Garguille_, p. 192.]

[Note 262: Draps de lit. «Il se disoit indifféremment dans

l'une et l'autre acceptions, écrit M. Léon de Laborde,

et je ne sache pas quelque chose de plus philosophique.»

_Notice des émaux_, documents et glossaire, p. 365.]

[Note 263: Pour: _Dieu vous donne_. Cette forme se trouve

très-souvent jusqu'à la fin du XVIe siècle et même plus

tard, comme on le voit ici. Une lettre de Montaigne à

La Boétie se termine par exemple ainsi: «Monsieur, je

supplie Dieu qu'il vous doint très heureuse et longue

vie.» Selon Génin, dans un article que ses _Récréations

philologiques_ n'ont pas reproduit, «_doint_ n'est qu'une

forme de subjonctif, forme isolée qui n'appartient pas à

un verbe. C'est la traduction, le calque du latin _duint_,

qui lui-même est déjà un archaïsme dans Térence.» _Nouvelle

Revue encyclopédique_, juin 1847, p. 218.]

[Note 264: Chose conseillée et pratiquée.]

* * * * *

_Chanson nouvelle de la Boutique Barbifique, sur l'air_: AH FRIPONNE!

AH COQUINE!

Vien çà, ma Musette,

De longtemps tu n'as chanté,

Ne sois pas muette.

Pour la confraternité.

Un venerable ouvrier

Implore ton mestier

A l'honneur de sa boutique

Barbifique, barbifique,

Car c'est un barbier,

Suy donc le menage

D'un si celèbre artisan,

Apprens-nous l'usage

Qu'il en sçait faire à present.

Tant de divers outils

Si nets et si gentils,

N'estant plus une boutique

Barbifique, barbifique,

A quoi servent-ils?

Tout change d'usage,

Les outils les plus cruels,

Rasoir et badinage

Deviennent spirituels.

Sainte conversion

A depuis peu, dit-on,

Sceu faire d'une boutique

Mechanique, mechanique,

Maison d'oraison.

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 45 / 88 题