VII[184]

[Note 184: C'est cette lettre que M. Sainte-Beuve trouve

si curieuse, comme fixant l'époque où la liaison de M. de

La Rochefoucauld et de madame de La Fayette dut s'engager,

à bas bruit, avec ces demi-soins qui s'efforcent de

tenir encore à l'écart l'indiscrétion et de dépister les

clairvoyants.]

Ce lundy au soir.

Je ne pus hier respondre à vostre billet, parce que j'avois du

monde, et je croys que je n'y respondray pas aujourd'hui, parce que

je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que vous

me donnés, et d'un autre costé, j'ayme que vous ayés bonne opinion

de moy, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que vous en

pensés. Ainsi, je ne vous respondray qu'en vous disant que M. le

comte de Saint-Paul[185] sort de céans, et que nous avons parlé de

vous une heure durant, comme vous sçavez que j'en sçay parler. Nous

avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de

mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit[186].

Je ne sçay si la comparaison vous offense; mais quand elle vous

offenseroit dans la bouche d'une autre, elle est une grande louange

dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vray. J'ay bien veu que

M. le comte de Saint-Paul avoit ouy parler de ces dits-là, et

j'y suis un peu entrée avec luy; mais j'ay peur qu'il n'ait pris

tout sérieusement ce-que je luy en ay dit. Je vous conjure, la

première fois que vous le verrés, de lui parler de vous-mesme de

ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ay donné

les Maximes, il vous le dira sans doute; mais je vous prie de luy

en parler bien comme il faut, pour le mettre dans la teste que ce

n'est autre chose qu'une plaisanterie[187]. Je ne suis pas assez

asseurée de ce que vous en pensés pour respondre que vous dirés bien,

et je pense qu'il faudroit commencer par persuader l'ambassadeur.

Néanmoins, il faut s'en fier à vostre habileté; elle est au-dessus

des maximes ordinaires, mais enfin persuadés-le; je hays comme

la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ay des

galanteries[188]. Il me semble qu'on leur paroist cent ans dès que

l'on est plus vielle qu'eux, et ils sont touts propres à s'estonner

qu'il soit encore question des gens; et de plus, il croirait plus

aisément ce qu'on luy diroit de M. de la R. F.[189] que d'un autre.

Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes

amis, et je vous suplie de n'oublier non plus de luy oster de la

teste, si tant est qui le l'eût, que j'ay oublié vostre message. Cela

n'est pas généreux de vous faire souvenir d'un service en vous en

demandant un autre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 185: Fils de madame de Longueville, né le 29 janvier

1649, à l'hôtel de ville, et qui avoit pour cela le nom de

Paris dans ses prénoms. Il fut tué au passage du Rhin en

1672. A l'époque où fut écrite cette lettre, il ne pouvoit,

d'après ce que dit de lui madame de La Fayette, avoir moins

de seize ou dix-sept ans, ce qui nous amène à l'année 1665,

date admise par M. Sainte-Beuve, et qui correspond à celle

où furent publiées les _Maximes_.]

[Note 186: On devine qu'il s'agit de La Rochefoucauld.]

[Note 187: Madame de La Fayette tient à son idée sur le

peu de sérieux des Maximes (V. le billet nº 2). Maintenant

surtout qu'il y a pour elle intérêt de coeur à ce que M.

de La Rochefoucauld ne puisse être accusé de sécheresse

d'âme, elle cherche a faire croire et à se persuader que

les Maximes, dont cette sécheresse railleuse et sceptique

est le principal défaut, ne sont qu'une plaisanterie.]

[Note 188: M. Sainte-Beuve a fort bien remarqué que ces

mots charmants répondent exactement à cette pensée de

la _princesse de Clèves_: «Madame de Clèves, qui étoit

dans cet âge où l'on ne croit pas qu'une femme puisse

être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans, regardoit

avec un extrême étonnement l'attachement que le roi

avoit pour cette duchesse de Valentinoy.» Cette idée-là,

dit M. Sainte-Beuve, «étoit, comme on voit, familière à

madame de La Fayette. Elle craignoit surtout de paroître

inspirer la passion a cet âge où d'autres l'affectent. Sa

raison délicate devenoit une dernière pudeur. Elle n'avoit

que trente-deux ans alors, La Rochefoucauld en avoit

cinquante-deux.»]

[Note 189: Elle n'ose plus écrire le nom tout entier. C'est

une nuance infinitésimale qui n'a pas été conservée dans la

transcription de M. Sainte-Beuve, ce qui nous étonne de sa

rare délicatesse.]

* * * * *

Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ay trouvé terriblement de

l'esprit au comte de Saint-Paul.

_La nouvelle manière de faire son profit des Lettres, traduitte en

françois par J. Quintil du Tronssay, en Poictou_[190].

_Ensemble: le Poëte-Courtisan._

_A Poictiers._

1559.--In-8º.

[Note 190: Cette pièce, qui est on ne peut plus rare, a

soulevé pour nous des questions fort curieuses et fort

délicates. Elle figure, ainsi que _Le Poëte courtisan_,

qui est à la suite, dans les _Oeuvres_ de Joachim du

Bellay. Le recueil de ce poëte publié en 1560, in-4º, par

Frédéric Morel, sous ce titre: _La Monomachie de Goliath,

ensemble plusieurs autres oeuvres poétiques de Joachim du

Bellay, Angevin_, la reproduit, p. 41 et suiv.; elle se

trouve aussi dans l'édit. de 1574, in-8º, 1re part., p.

288, mais cette fois avec une mention qui manquoit dans

l'édition précédente: _Traduction d'une épistre latine sur

un nouveau moyen de faire son proufit des lettres_. De

qui est cette épître latine? C'est ce que nous n'avons pu

découvrir. Quel est, d'un autre côté, le véritable auteur

de la traduction? Est-ce du Bellay, dont les oeuvres s'en

enrichirent? Est-ce Quintil du Tronssay, dont le nom figure

ici sur la première publication qui en ait été faite? C'est

ce que nous n'avons pu savoir davantage. L'opinion, la plus

probable, à laquelle nous nous sommes arrêtés, c'est que

J. Quintil du Tronssay et Joachim du Bellay ne font qu'un

même personnage. Du Bellay est le nom, Quintil du Tronssay

serait le pseudonyme. Ce ne peut être en effet autre chose;

nulle part ce nom ne se retrouve. Nous connaissons bien à

la même époque un du Tronchet et un du Tronchay (V. l'abbé

Goujet, t. XI, p. 135; XII, 115, 299); mais l'un s'appelle

Bonaventure et l'autre Georges, ce qui exclut l'initiale J.

Quant à _Quintil_, c'est un nom cicéronien de fantaisie,

que tout le monde pouvoit endosser, mais que du Bellay plus

que personne avait intérêt à prendre; voici pourquoi. En

1551, le Parisien Charles Fontaine avoit écrit contre _La

Défense et illustration de la langue françoise_, publiée

l'année précédente par du Bellay, une critique assez plate,

mais souvent juste, intitulée d'abord _Quintil horatian_,

puis _Quintil censeur_ quand on la réimprima, en 1574, à la

suite de l'_Art poétique françois_ de Sibilet. Du Bellay

ne répondit pas; mais ayant, quelques années après, donné

de l'épître latine sur _La Manière de faire son profit des

lettres_, la traduction en rimes françoises reproduite

ici, et dont plus d'un trait va droit à Charles Fontaine,

il aura cru bon de prendre le pseudonyme de _Quintil_,

consacré par Fontaine lui-même, et de le combattre ainsi

sous son propre pavillon. Ce procédé n'étoit pas contraire

aux habitudes de du Bellay. Dans son premier recueil, daté

d'octobre 1549, il avoit emprunté à Ronsard sa manière,

comme ici à Fontaine son pseudonyme, et il en étoit résulté

entre Ronsard et lui un petit différend fort bien raconté

par M. Sainte-Beuve, d'après Bayle, Cl. Binet et Guillaume

Colletet. (_Tableau historique et critique de la poésie

françoise au XVIe siècle_, 1843, in-18, p. 338.)--Il ne

faut pas s'étonner que du Bellay ait joint à son sobriquet

latin un autre, pseudonyme poitevin, et qu'il ait fait

imprimer à Poitiers cette première édition de deux de ses

meilleures oeuvres. Le Poitou fut autant qu'Angers où

il naquit, et Paris ou il mourut, la patrie de sa muse.

Peut-être y possédoit-il un bien, fief ou métairie portant

ce nom de Tronssay, dont il se fait ici une signature.

Une chose plus certaine, c'est qu'il alla souvent à

Poitiers. Il en revenoit un jour de l'année 1548, lorsqu'il

rencontra dans une hôtellerie Ronsard, qui, dès lors, lui

fut lié d'amitié. Il y eut toujours des amis. G. Aubert,

qui recueillit ses oeuvres, étoit de Poitiers.--Nous ne

reviendrons pas sur l'auteur de l'épître latine, dont

la première de nos deux pièces n'est que la traduction.

Peut-être est-ce du Bellay lui-même, qui fut en latin aussi

bon poëte qu'en françois. Il se pourroit toutefois qu'il

eût traduit le latin d'un autre. Il ne trouvoit pas cette

tâche au-dessous de lui. Ses _Courtisanes repenties et

contre repenties_ sont traduites du latin de son ami le

_Tolosain_ P. Gilbert, sur lequel on peut lire une note

excellente de M. de Montaiglon. (_Huit sonnets de Joachim

du Bellay_, 1849, in-8º, p. 17-19.) J. du Bellay survécut

bien peu de temps à la publication des deux pièces données

ici. Il mourut le 1er janvier 1560, frappé d'apoplexie,

quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans: «Ceux, lisons-nous

dans la traduction du _Théâtre universel_ de Jehan Bodin,

par François de Fougerolles, p. 885-886, seul livre où se

trouve ce détail que personne n'y avoit encore repris; ceux

qui sont sujets à l'ébullition de sang, avec inflammation

du cerveau, sont en danger d'être suffoqués, en la pleine

lune, par la force des esprits qui le dilatent jusques à

crever, comme il arriva à Joachim du Bellay, poëte de mon

temps, lorsqu'il s'en retournoit en sa maison, venant de

souper.»]

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 35 / 88 题