«Mon ami, tu vas avoir de mes nouvelles! Ah! mon Dieu! je ne veux pas
penser que depuis si longtemps tu attends, sans savoir seulement dans
quelle partie du monde est ta Marie-des-Fleurs. Je ne te dis pas:
penses-tu encore à moi? parce que je suis sûre que tu penses à moi: ce
n'est pas de la présomption de ma part, non, mais je le sens, j'en suis
certaine comme de mon amour même. Eh bien! tout le petit paquet que j'ai
porté sur moi à mesure que je l'ai grossi de mon griffonnage, tu l'auras
demain au plus tard. J'aurais voulu te voir avant; mais je ne te verrai
pas encore tout de suite... Comment? Pourquoi?... Parce que? Attendez un
peu, monsieur l'impatient!
«Mon chéri bien-aimé, nous partons d'ici, ce soir; nous coucherons à
Paris où nous ne passerons guère qu'un jour ou deux... Allons! ne criez
pas! Vous n'êtes pas content?... Un jour ou deux, disais-je, à faire
quelques emplettes et préparer nos malles... Voyons! pas de grands
gestes, ni de mauvaise mine, monsieur le grincheux!... Vous pensez bien
que je n'aurai jamais le temps de pousser jusque chez vous; du moins, je
ne serai jamais assez longtemps seule, d'autant plus qu'on ne me lâche
pas parce que j'ai tout juste la force d'un de ces petits poulets
naissants comme il y en a ici de si gentils. Savez-vous bien que j'ai
été malade depuis quatre jours, après mon aventure de la brouette; que
je n'ai pas quitté le lit; que j'ai eu la fièvre; que j'ai vu le
médecin, celui d'ici et le nôtre qu'on a fait venir de Paris; et ces
messieurs n'ont point fait une fameuse figure en me voyant, si bien que
j'ai cru un moment que c'était fini; et ça m'aurait été bien égal si
vous vous fussiez trouvé là. Mais je ne voulais pas mourir ici! Je me
suis cramponnée. Enfin me voilà debout, si on peut dire! J'ai une figure
de papier mâché; je suis maigre et vilaine: non! j'aime autant ne pas
pouvoir aller vous voir... Je passerai seulement dans vos environs, ça
me fera un plaisir, et puis je repartirai... loin de Paris... loin de
vous!... comme ça, de gaieté de coeur!--Combien de temps?--Longtemps
j'espère!--Où?--Tout à fait loin!--Avec qui?--Avec maman qui me garde
de près dès qu'on est en voyage!--Pas moyen de correspondre?--Aucun,
monsieur!
«Ah! mon amour! mon chéri! mon André! mon bien-aimé! Suis-je assez
méchante? Et ne vois-tu pas que je ne peux l'être ainsi, que parce que
j'ai l'espoir d'être heureuse, et ne sais-tu pas la seule façon que
j'aie d'être heureuse! Ah! donne que je t'embrasse... tu as pleuré, oui
tu as pleuré, ça se voit; je ne veux plus quitter tes yeux; je veux les
voir tous les jours; tous les jours te presser la main, tous les jours
t'entendre et me guérir par le son de ta voix; épier à côté de toi tous
tes frissons secrets; écouter tout ce qui chante en toi, mon amour! Oui,
oui! Je ne suis pas folle; je dis bien: je te donne rendez-vous!
«Le médecin, qui est un grand savant, a trouvé que le meilleur remède à
mon mal--puisque j'ai un mal--était de changer de climat. Il a ajusté
ses belles lunettes; il a donné une chiquenaude à une grosse sphère qui
était là; je me demandais où ce diable-là allait me faire sauter. Enfin
il a conclu que l'Italie m'était favorable par son mérite propre autant
que parce que un peu de notre sang, dans la famille, est de là. Maman
toute seule m'accompagnera; papa est en train de «brasser» de si
magnifiques affaires avec monsieur A. que je ne doute pas, à notre
retour, de les trouver l'un et l'autre dorés jusqu'aux sourcils. Allez,
dare-dare! mon André! faites vos malles; vous aussi vous avez des
travaux très sérieux à exécuter en Italie; il faut que vous soyiez à
Florence dans huit jours. Filez tout droit; nous ferons, nous autres,
quelques haltes, probablement, à cause de la fatigue. Nous nous
rencontrerons un matin au couvent de Saint-Marc. Maman aura un coup
violent à vous trouver là, mais je vous réponds que vous serez bien
accueilli et qu'il n'y a plus rien que maman ne soit prête à me concéder
depuis qu'elle a vu un instant qu'elle pouvait me perdre. Dieu, qui nous
bénit, dites-vous, fera le reste.
«Le beau soleil est revenu; l'air transporte les fées; mon âme s'en va
par dessus les arbres et les chants d'oiseaux jusqu'à toi, mon cher
aimé. Ah! sens-tu, dis, sens-tu que quelqu'un est à toi?
«MARIE-DES-FLEURS»
V
Je ne fis qu'un bond de Paris jusqu'à Florence. Etait-elle là déjà?
Allais-je la rencontrer tout à l'heure, en sortant, dès les premiers pas
sur le Lungarno? Etait-elle de l'autre côté de la cloison d'hôtel? Les
pas, le bruit léger que j'entendais, étaient-ils d'elle? Ou bien, au
contraire, n'était-elle pas partie? N'avait-elle pas été trop faible
pour quitter Paris? Etait-elle malade en quelque ville où j'avais passé
à toute vapeur? Allais-je continuer ici d'attendre, d'attendre toujours
comme je faisais depuis quatre semaines?
Et si je la voyais, n'allais-je pas tomber? La tension de mes nerfs
brisée, je m'imaginais que j'allais m'affaisser en un état d'épuisement
qui lui ferait pitié; je m'enfuirais confus de ma faiblesse.
Je tremblais en ouvrant ma porte; je me disais que le premier visage que
j'apercevrais serait celui de Marie. Je ne pouvais rester tranquille.
Les tressauts de mon coeur m'inquiétaient; il me semblait que je me
brûlais et consumais sur place et que, lorsque Marie viendrait, il
serait trop tard. J'étais tenté par des puérilités superstitieuses de
malade: j'attribuais à tel geste, à telle démarche une influence sur les
événements. Je fus presque bien aise de ne pas la rencontrer. J'aimais
mieux tarder un peu; je prendrais des forces; ce soleil et cette ville
aimable allaient me donner de l'équilibre. Je m'adossai à la balustrade
du quai Lungarno-Amerigo-Vespucci, pour regarder les voitures allant aux
Caccines. Puis l'agacement de dévisager toutes les femmes, la crainte de
laisser passer Marie inaperçue, la crainte aussi de la voir tout à coup,
me brisèrent les jambes et m'entourèrent les yeux d'un petit cercle de
courbatures. Je voulus m'aller reposer aux jardins Boboli, dont la
sombre tache verte, sur la colline, m'attirait; mais quand le cocher me
demanda où conduire ma seigneurie, je lui dis: «Où vous voudrez!...
Suivez les autres.» Et je passai une heure ou deux dans la monotonie des
allées des Caccines, la main sur les yeux, me défendant maintenant de
voir, de peur de reconnaître quelqu'un dans ces voitures.
Le lendemain, je flânai dans l'air léger du matin. J'attendais l'heure
où s'ouvre le couvent Saint-Marc. La chaleur tombait du ciel ardent,
combattait et chassait de petits souffles frais attardés, qui, dans la
fuite, vous frôlaient furtivement le visage. En moi-même il y avait une
guerre de lâchetés et de désirs. Tout me portait vers ce couvent: je
mourais de ne plus voir Marie, et le délice de cette rencontre
m'épouvantait. Une portion de moi se dérobait et détalait vers Ema, vers
Fiesole ou Vallombreuse, où j'imaginais que, contemplant Florence de
loin et y soupçonnant la présence de ce cher coeur qui y palpitait pour
moi, je goûterais quelque plaisir inouï. Alors, ce serait demain, demain
seulement que je l'approcherais!... Mais, arrivé à l'extrémité du
Ponte-Vecchio qui m'éloignait, je revins sur mes pas. Décidément, je
n'irais pas à Ema ce matin. Mais il me restait Fiesole, qui est du côté
opposé. Je longeai les Offices; j'allai à la poste; je m'attardai sur la
place de la Seigneurie. Un vol de pigeons s'abattant près de moi, devant
la porte du Palais-Vieux, me redonna si vive l'impression de certaines
minutes vénitiennes, que je sentis ma vue se troubler. Alors, il me
revint que le tramway de Fiesole partait justement de la place
Saint-Marc. J'irais donc jusque-là; je regarderais tout autour de moi;
si je ne voyais _personne_, je prendrais ce tramway. Si je voyais, ah!
si je voyais! Eh! du diable, si je savais ce que j'allais faire!
Je passai tout tremblant la petite porte du couvent. La lumière vive
frappant les herbes et les rosiers du jardinet et, tout autour, les
dalles du cloître, m'éblouit. J'avançais comme un aveugle ou un fou,
osant à peine lever les yeux sur les quatre ou cinq fresques d'Angelico
qui sont là, que j'avais chéries l'an passé et que je ne verrais pas
aujourd'hui, je le sentais. Enfin, je pénétrai dans la petite salle du
chapitre. C'est là que Fra Angelico peignit sa grande scène de la
_Passion_. La fresque est là, occupant toute la muraille opposée à
l'entrée; c'est une peinture divine par la candeur amoureuse. Il y a
trois chaises placées devant cette merveille; je m'assis, me découvris
malgré moi, et j'éprouvai là, tout à coup, le miracle d'une grande paix,
d'un bain frais lavant mes malheureuses contusions d'amour. Pour la
première fois depuis que j'aimais, je goûtais une minute de sérénité; je
sentais une puissance infinie bénir mon coeur et mon tourment. Tout
aime, tout pleure, tout caresse, tout est soulevé ici; et c'est un Dieu
qui aime, qui pleure et qui caresse. Il n'y a point, nulle part, de plus
douce volupté qu'entre ces quatre murs étroits d'un couvent de
dominicains. Je désespérais de pouvoir regarder des peintures, mais ces
peintures-là viennent à vous; ce sont des linges frais que l'on vous
pose sur le front; ce sont des fleurs répandues, des baumes que l'on
vous applique, des parfums que l'on vous donne à respirer.
Là, j'attendis Marie doucement; j'étais disposé à l'attendre des heures
et des journées. Un peu de l'atmosphère qui l'entoure était là déjà:
toutes les choses très amoureuses ont un peu même odeur. Il le faut,
puisque ces figures me donnaient la paix, qui me serait venue de tenir
mon amie dans mes bras. Jésus! ce beau Christ effilé, presque élégant,
que le bon moine épris a voulu faire reposer sur la croix: non souffrir!
Le sang n'a pas laissé beaucoup de traces sur ses membres frêles: l'idée
de ce Jésus endolori était insupportable au peintre. Tant qu'il l'a pu,
il l'a épargné toujours. Il l'aimait trop. La tête blonde, penchée vers
la droite, contemple, les paupières closes pourtant, les vingt saints
pieux qui sont là, et le demi-sourire fin de sa lèvre divine semble dire
que ne fût-ce que pour ceux-là seulement il valait encore la peine de
mourir.
Ses pâles cheveux lui baisent le front, toutes les lèvres des bons
saints sont avides de le baiser, et l'on dirait que c'est de ses lèvres
mêmes que le peintre a modelé le corps tendre de ce Dieu d'amour.
L'Angelico, grand artiste, n'aimait point la vue du sang qui souille
l'harmonie du corps, et les contorsions des martyrs lui répugnaient
également. Mais il atteignit le sublime de la douleur, la merveilleuse
beauté de l'âme tristement éperdue, dans la figure de la Vierge. Nul
excès, nulle grimace: à peine des pleurs! Elle n'est pas couchée,
abattue, tordue: elle est debout; sa belle face, grave, aux lignes
immobiles, endure le possible. Et tout l'amour humain, le voilà, dans
cette Madeleine aux longs cheveux blonds, qui, tout d'une masse, se
jette embrasser le sein de la Mère.
J'attendais Marie entre ces murs bénis, en face de ces tendresses
célestes. Quel degré d'extase atteindrions-nous ici? Je pensais que nous
finirions par défaillir, et nous sentirions la vie s'écouler de nous,
comme le sang, déjà exténué, de ce Jésus, filant, en ruisselets
invisibles, de ses veines rompues. Et ce serait fait, nous aurions
touché notre ciel...
Je voudrais garder chaque minute de l'heure qui s'écoulait en cet
endroit bienheureux: ma fièvre, mon attente, l'embrassement de ces
peintures, la caresse de l'air délicat qui m'environnait, la chaleur du
dehors exaltant les bords visibles des toits rouges et le vert du jardin
du cloître, les mouches bourdonnantes, et le premier concert des cloches
florentines; ce lieu de paix et de volupté!...
Ayant entendu des pas, je n'osai me retourner; je demeurai tapi sur ma
chaise, frissonnant, et le dos tourné à la porte. On approcha; je me
couvris les yeux, de la main, de peur de voir trop tôt, ou me pétrissant
une sorte de masque d'indifférence, pour le cas infiniment probable où
ce ne seraient que des étrangers. On fit le tour des cloîtres; on passa
devant la porte de ma petite salle du chapitre; on hésita; on n'entra
pas encore. C'étaient des pas menus et légers. Je me faisais une
certitude que c'était Marie. Je sentais son émotion, son coeur qui, à
elle aussi, battait violemment. Elle m'avait vu, à n'en pas douter; elle
avait dû changer de couleur et de visage; sa mère avait pu s'en
apercevoir; elle ne voulait pas dire à sa mère: «Entrons là»; elle
attendait que celle-ci vint d'elle-même; elle tremblait qu'elle ne vint
point, qu'elle voulût visiter le reste du couvent auparavant; et si
elle venait, elle tremblait à cause de l'inévitable scène de la
rencontre.
On entra. Je voulais tout saisir au seul bruit des pas: j'interprétais
le moindre bruit. Il y eut des hésitations; on s'attardait derrière moi;
le gravier craquait; on piétinait sur place. Je me commandais de ne pas
tourner la tête, dans la crainte d'une déconvenue. Puis, j'eus peur que
Marie n'osât point, que son impatience lui fît mal et qu'enfin ces dames
s'en allassent; enfin mille puérilités. Je me retournai brusquement en
m'imposant de faire quelque signe de surprise si j'apercevais Mme
Vitellier. Je ne sais ce que je fis.
Mme Vitellier se trouva juste en face de moi. Sa figure était
décomposée; elle m'avait reconnu dès auparavant que je me fusse
retourné, et elle demeurait terrifiée des conséquences de son voyage. Je
dus pâlir encore en l'apercevant. Je la saluai; je regardai
simultanément Marie. Elle vint tout de suite me donner la main, si
spontanément, si vite, que nous en éprouvâmes tous visiblement une
secousse vers le coeur. Je voulus parler; ma voix s'étrangla; nos yeux à
tous se mouillèrent et nous demeurâmes assez confus tous les trois.
Mme Vitellier, la première, fit émerger là-dessus quelques paroles de
politesse touchant leur voyage et le mien; elle m'interrogea sur les
travaux qui m'amenaient en Italie. La pauvre femme n'entendait point mes
réponses. Elle était partagée entre la crainte, en m'accueillant, de
trahir sa maison, et celle de briser son enfant chétive en me
repoussant. Ma passion fut si forte que je négligeai de me gêner de ces
ambiguïtés et ne vis plus que Marie anémiée un peu par la maladie,
secouée par la minute qui venait de s'écouler. Je lui tendis une chaise,
et je la baisai des yeux, longuement, éperdûment.
Elle était vêtue d'un costume de laine blanche tout unie, et elle avait
deux roses à sa ceinture: son chapeau de paille, aussi blanc, aux bords
larges garnis d'une dentelle retombante, portait également une rose
naturelle.
--J'ai été fort malade, monsieur, dit-elle, et vous avez de la peine à
me reconnaître... En outre, mon costume est bien grotesque auprès de ma
mine de chiffon?...
--Vous êtes, lui dis-je, une de ces matinées où l'on frissonne encore de
l'hiver passé, où il y a un peu de feu dans la cheminée, déjà des fleurs
dans la jardinière et où l'on ouvre toutes grandes les fenêtres au
premier printemps...
Elle sourit à l'évocation d'une de nos heures les plus chères, alors
qu'elle m'était apparue chez moi dans sa toilette claire et parmi mes
fleurs. Nous nous cueillîmes dans les yeux tout notre passé d'amour;
puis, instinctivement, nous regardâmes par la porte ouverte le
poudroiement de cette chaleur tombée des toits de briques sur l'herbe
drue du jardin.
--Ah! fit-elle, Florence et ce soleil!...
--Et ce cloître, ajoutai-je, en me retournant vers la Passion de
Jésus!...
Elle regarda la figure sublime de la Vierge, et l'élan de Madeleine.
Elle comprit; ses yeux s'humidisèrent encore; elle dit:
--Je vais mieux!
--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mme Vitellier, ne sachant que penser de
tout cela. Monsieur, ajouta-t-elle bonnement, regardez, je vous prie, si
cette enfant n'a pas changé depuis dix minutes, du tout au tout.
--Les jeunes filles, Madame, sont comme les fleurs dont les peintres se
plaignent qu'elles n'aient aucune stabilité.
--Oh! dit Marie.
Je dus lui demander tout bas pardon de mes paroles banales.
Cependant Mme Vitellier, qui se remettait moins promptement que
Marie, demeurait dans une grande perplexité. Il était visible à toutes
sortes de petits mouvements saccadés de sa personne, qu'elle se
demandait s'il n'était pas encore temps de fuir, d'emmener Marie loin de
Florence où j'étais. Mais le miracle qui s'accomplissait dans la figure
de la jeune fille la retenait. Elle était fort tentée de renoncer à la
lutte, de s'abandonner à la destinée. Cependant la vision sans doute de
la figure implacable de son mari lui donnait une brusque épouvante. Elle
avait le sentiment d'endosser, dans l'instant, une responsabilité
énorme. On ne lui accordait pas une minute de répit. Mon exaltation
empêcha que je prisse pitié d'elle; j'étais si convaincu de la
légitimité de mon amour, que tout ce combat m'apparaissait plutôt sous
une forme burlesque. J'eusse pu, par simple discrétion, faire mine de
laisser ces dames, et me retirer, provisoirement au moins. Je n'y pensai
seulement pas. Je donnais libre cours à mon émotion; je manifestais
ouvertement mon bonheur. Marie ne se cachait pas davantage. Je ne tardai
pas à avouer que ma présence en Italie n'avait pas d'autre but que de
parcourir les endroits où nous avions passé ensemble, soit avant de nous
connaître, soit après cet inoubliable événement. Marie m'encourageait
avec ardeur. Je confessais mon amour. J'y trouvais une étrange félicité,
un goût insoupçonné; cette grande et grave détente m'enivrait à mesure.
L'attitude de ma chère aimée bienheureuse, suspendue à mes lèvres,
transfigurée et implorant cette pauvre maman terrorisée de son rôle, en
face de cette scène religieuse, de Jésus en croix, dans cette sorte de
chapelle, dans la solitude de ce cloître, tout rendait solennelle la
minute présente. Mme Vitellier, très émue, s'avança tout à coup, me
prit les mains:
--Je suis touchée, Monsieur, de la grande sincérité, de la grande
honnêteté de vos sentiments... Votre compagnie nous sera agréable.
Je remerciai, fortement remué moi-même, garanti de l'attendrissement par
l'étonnement que l'on éprouve à voir le chemin parcouru en si peu de
temps. Marie alla silencieusement embrasser sa mère; c'était, à elle,
son aveu. A ce moment, quelques personnes entrèrent et nous quittâmes le
couvent Saint-Marc.
--Nous y reviendrons?
--Oh! oui, oui! nous y reviendrons.
Ces dames montèrent en voiture et nous nous donnâmes rendez-vous
l'après-midi aux Jardins Boboli. Je me promenai quelque temps comme un
homme ivre dans le mouvement de midi sur la place du Dôme et dans la via
Calzaioli.
* * * * *
L'âme amoureuse reçoit de ces jardins toscans une étreinte si forte
qu'elle s'y débat, comme étouffée tout d'abord, et ne cherche qu'à se
dégager et à prendre l'air. Je songe à nos parcs de France, à mes beaux
jardins de Touraine élégants et fleuris: ce sont des badinages et des
caresses légères; ce sont des rêves aimables, de douces songeries
d'amour. Ici, c'est l'amour même!
Le sombre bloc énorme et dur du palais Pitti, à pénétrer en premier
lieu; après quoi vous vous secouez les épaules, vous cherchez en vain
des feuillages aériens ou les nuances de fleurs harmonieusement
combinées. Mais il faut se laisser prendre par des allées de cyprès
noirs et aigus, pareils à des glaives d'une parade funéraire. Nulle
fantaisie, nul caprice: point de jeux ni de mignardises, ainsi que le
royal Versailles en ménagea dans l'intervalle de ses grandes attitudes.
Ne tentez pas de fuir par un passage dérobé, une contre-allée
vagabonde. Les cyprès vous mènent, montez entre ces haies ténébreuses;
vous n'êtes plus libre, et aussi bien vous éprouvez un charme vif à
l'emprise de cette nouvelle angoisse. Quelque chose d'ardent et de fort
vous conduit. Au-dessus de vous est l'éclat brûlant du ciel. De courtes
échappées vous ont laissé entrevoir les bords lointains de la coupe
florentine: des oasis! Vous ne les souhaitez déjà plus; vous avez senti
l'amère jouissance de l'enserrement dans ces feuillages de nuit; vous
voudriez avoir la peur de ces taillis implacables et épais, et que les
allées se resserrassent et que vous fussiez à pousser un cri! Adorables
jardins de passion; terribles et voluptueuses promenades!
Ce fut sur la petite esplanade qui fait la crête de la colline où sont
plantés ces jardins, que je vis Marie m'attendre à côté de sa mère.
Elles étaient assises sur un banc d'où la vue, par une trouée dans les
arbres, s'étend sur la ville et au delà. A mon pas, Marie se leva et
vint à moi, non de cette allure sautillante qu'elle prenait quelquefois,
par un reste de gentillesse enfantine; mais on lui sentait le poids de
tous ses membres heureux. Je remarquai pour la première fois, je ne sais
comment, le mouvement aisé de sa taille. Je n'avais jamais vu
jusqu'alors que la façon toujours charmante dont elle était vêtue et le
don qu'elle avait de tourner en grâce le plus ordinaire de ses gestes.
Mais tout cela n'était que des choses qui s'agrémentaient autour d'elle,
pour ainsi dire, comme des arabesques: l'attrait vivant de sa personne
demeurait lointain, quasi inaperçu. Je me sentis rougir légèrement en
découvrant la souplesse si tiède qu'elle eut à seulement se lever du
banc. Elle avait dormi depuis le matin, sa figure était toute reposée;
le bonheur d'un seul jour faisait refleurir entièrement sa jeunesse.
Elle me dit en me donnant la main:
--Eh bien! vous avez l'air intimidé!...
--C'est l'effet que ça me produit, à moi!...
--Ça?... quoi?
--Ça, vous voyez bien, dis-je. Nous nous regardâmes avec des yeux
presque confus; et le mot de «bonheur» erra sur nos lèvres à l'un et à
l'autre; nous n'osâmes pas le prononcer.
Mme Vitellier m'accueillit comme un sauveur, un médecin qui lui eût
rendu sa fille. Elle s'absorbait dans la pensée de cette résurrection,
peut-être pour étouffer les inquiétudes que lui causait le parti qu'elle
avait pris vis-à-vis de moi, peut-être par le penchant naturel de son
coeur de mère.
--Regardez-la, me dit-elle à plusieurs reprises; la reconnaissez-vous?
--Tout de même un-peu!... et j'ajoutai hypocritement:
--Madame, à la vue d'un pays si incomparable, on renaîtrait du tombeau.
--Hélas! ajouta-t-elle à demi-voix et avec beaucoup de sens, tous les
pays du monde sont peu de chose pour notre bonheur!
--C'est nous qui faisons tous les pays du monde, dit Marie; nous n'avons
qu'à ouvrir les yeux quand le coeur va bien.
--Ouvrons-les donc! dis-je tout bas, du côté d'elle, et lui prenant la
main à la dérobée. Pour moi, repris-je à haute voix, je suis plein de
superstition ainsi que tous les pauvres esprits, et je ne crois pas
seulement à l'action des paysages sur nous et de nous-mêmes sur les
paysages, mais à celle de Dieu qui doit trouver, je ne dis pas un
passe-temps, puisque hélas! pour sa grandeur, le temps ne s'écoule
point, mais, pour le moins un jeu aimable en même temps qu'artistique, à
nous poser successivement et malgré nous en des lieux plus ou moins
harmonisés avec nos sentiments...
--C'est un plaisir de peintre...
--Ou même de modiste, fis-je, car il y met une fantaisie si vive que
les pures règles de l'art en seraient parfois molestées; oui, je vois
plus volontiers une main un peu noueuse et preste d'ouvrière d'élégance,
froissant nerveusement les rubans ou les plumes, fondant ses tons à
coups de chiquenaudes et s'offrant à l'occasion le ragoût d'une harmonie
paradoxale, d'un assemblage ébouriffant... Aurai-je cessé d'être
convenable?...
--Vous êtes à peine impertinent...
--Pourtant, c'est ainsi, et par un accord outrageant, que la plupart de
nos contemporains et boulevardiers déséquilibrés, superficiels et sans
culture, viennent s'adosser à ce fond florentin, qui est tout ordre,
intelligence et rythme, et s'y déclarent en pamoison. Que dire des
jeunes mariés qui accourent demander à ces dures murailles, à ces belles
lignes sévères, à ces collines noires de cyprès et de lauriers ou à ces
pâles pentes d'oliviers éteints, ou encore à ces tombeaux, l'initiation
à la volupté de peluche qui les attend au retour? Ceux-là aussi ont
confessé la minute harmonieuse! Ah! que la modiste doit rire en piquant
ses chiquenaudes!
--Et nous! et nous! dit Marie, allez-vous aussi vous moquer de nous?
Ce rappel à nous-mêmes, dans le moment où l'énervement du bonheur me
portait à la frivolité, par une pointe de griserie oublieuse, me redonna
si vif le goût de la minute présente, que je ne pus tenir en place. Je
me levai du banc où nous étions côte à côte, et je fis plusieurs pas de
long en large sur la petite esplanade sablée qui était là. Je regardais
tour à tour Marie et l'admirable développement du paysage florentin. Un
pavement de toits rouges vieilli, hérissé de campaniles et de dômes; à
gauche la pente vert sombre de Bellosguardo, les noires murailles de la
ville; plus loin l'église du Carmine; le long ruban de l'Arno brillant
sous le soleil; les verdures des Caccines; et un poudroiement de
poussière argentée, sous le beau ciel, enveloppant au loin les villas et
les collines et les arrière-collines échelonnées et pâlissantes jusqu'à
d'imperceptibles pentes d'opale paresseuses.
--Et nous! et nous! répétai-je moi-même, après Marie, sans oser dire ce
que je pensais de nous devant cette ville élégante et sévère où la
lumière joue sur les marbres, où les marbres contiennent de discrètes
merveilles et autour de quoi, parmi ces gris jardins d'olives, s'élèvent
des villas heureuses toutes parfumées de roses. Et tout ce que j'avais à
dire m'étouffait. Elle me comprit et fit d'elle-même cette remarque
fine:
--Monsieur André, dit-elle, puisque vous voyez qu'avec la grâce et le je
ne sais quoi de spirituel qu'ont toutes les choses ici, il y a un
arrière-fonds de rudesse qui me fait peur et qui, à vous, je gage, doit
vous râper les mains--je parle de la dure grisaille de la pierre et des
arêtes tranchantes qu'ont les campaniles: celui du Palais Vieux, qui est
si svelte, est terrible--voyez-vous aussi que tous ces petits trous
carrés de fenêtres sont dénués de balcons? Les balcons adoucissent la
rigueur des murailles, n'est-ce pas? on y sent toujours l'accoudement
possible, le baiser à l'air du soir, un peu de rêverie, de confidence du
dedans avec le dehors, que sais-je? enfin de l'aise humaine dont sont
privées les maisons d'ici.
--Oui, oui! fis-je, la vie est enclose ici en quelque chose d'âpre et de
rude: cela semble bien le pays des Grâces et des Amours; mais les Grâces
et les Amours blessés dans le chemin étroit où leur belle nonchalance
s'épandait, gardent au fond des yeux et dans leur énigmatique sourire la
trace de la douleur bien-aimée qui donne tant de saveur à la vie!... Il
faut aimer ces pierres dures, ces lignes impitoyables, et ces tranchants
des campaniles...
C'est ainsi que nous tâchions d'exprimer notre coeur à mots
demi-couverts dont Mme Vitellier pouvait demeurer incertaine de bien
saisir le sens. La chère femme assurément ne nous comprenait pas tout à
fait, mais son instinct lui découvrait que nous parlions d'amour. Elle
hésitait à nous laisser verser ces gouttelettes brûlantes par quoi nous
nous exaltions peu à peu. Mais d'un autre côté, notre bonheur la rendait
bienheureuse. Elle cherchait un compromis; elle eût donné beaucoup pour
être autorisée à nous permettre de parler. A défaut de cela, je pensai
qu'elle se contenterait peut-être de ne pas nous entendre. Nous nous
éloignâmes doucement, Marie me donnant le bras: nous n'avions pas l'air
de nous en aller.
Du haut des jardins Boboli, une longue allée descend en ligne droite et
en pente rapide au _bassin de l'Ilôt_ qui contient l'_Océan_, le
magnifique marbre de Jean Bologne. Cette allée est bordée de statues, et
de cyprès si hauts qu'elle est sombre et semble couverte. Tout au bout,
le Jean Bologne apparaît comme une lumière. Nous ne pûmes résister au
désir de nous oublier dans cette allée, dès que nous y fûmes engagés.
Nous croyions que c'était là que nous allions tout nous dire; nous
faisions seulement: «ha!»... «ha!» entre nos baisers. Elle me dit
exactement le nombre des jours qui s'étaient écoulés depuis le baiser
qui avait précédé ceux-là. Ce n'était pas par journées que je mesurais
ces intervalles pénibles; néanmoins cette petite chose me fit un grand
plaisir. Pendant ce temps, avec ma superstition ordinaire, sans doute
bien sotte et puérile, je me fixais là-bas cette belle et blanche statue
comme le terme du bonheur. Et je me disais: si nous l'atteignons, Marie
et moi, ainsi unis et sans encombre, c'est que pareillement nous sommes
destinés à atteindre la suprême félicité. Je n'osai lui confier cet
enfantillage. J'étais partagé entre le désir d'arriver vite à ce but
fatidique avant que Mme Vitellier ne nous appelât, par exemple, ou
bien qu'il ne survînt quelque raison imprévue d'interrompre notre
chemin, et le désir plus raisonnable de prolonger ces minutes
délicieuses. Marie était suspendue à mon bras et radieuse. Enfin, quand
elle put formuler quelques paroles suivies, elle me dit:
--Ah! André, maintenant tout ira bien, j'en suis sûre: l'événement
d'aujourd'hui est si important!...
--Nous pensions à la même chose!
--N'avez-vous pas le même espoir?
--Si, si! fis-je, stupide, tenez!... mais courons!
--Grand fou! dit-elle.
Le temps m'avait paru si bref que je croyais avoir encore à courir pour
atteindre vite le bassin de l'Ilôt. Nous manquâmes de nous y heurter les
pieds.
--Ah! fis-je, déjà!... déjà!...
--Quoi donc? qu'avez-vous, voyons? dit Marie.
Je lui confessai ma sottise, et nous nous mîmes à rire tous les deux.
Mais je ne sais pourquoi je demeurai mécontent quoique ayant atteint ma
statue sans encombre. Etait-ce que j'y étais parvenu si vite, si
étrangement vite, après avoir cru cette allée sans fin; était-ce donc
que mon bonheur était si près de moi; ne le goûtais-je pas déjà tout
entier?... et alors, après? Ah! misère que vouloir jouir demain plus
vivement qu'aujourd'hui!
--Marie! lui dis-je, lui serrant les mains et nous asseyant sur un banc.
Elle pencha la tête sur mon épaule et demeura tout abandonnée. Je me
souviens que des enfants qui jouaient là nous regardèrent; l'un d'eux
s'interrompit, il courut rejoindre sa mère et nous désigna du doigt.
C'était une jeune femme fort belle et qui portait le deuil; elle leva
sur nous ses beaux yeux tristes, et elle ne pouvait plus nous quitter;
le petit vint, comme de lui-même, à nous; nous l'embrassâmes: la jeune
femme pleurait. Nous fûmes confus et comme embarrassés devant elle, de
notre bonheur d'amour, et nous nous éloignâmes.
Je sens la gaucherie de toutes les choses puériles que je rapporte ici.
Ce n'est pas pour être sensé que j'écris, mais pour prolonger mes heures
d'ivresse amoureuse.
Nous revînmes si tranquillement retrouver madame Vitellier en remontant
notre allée, qu'elle ne songea même pas à nous demander où nous étions
allés. Marie lui sauta au cou, toute rose et son chapeau défait dans la
secousse. J'aurais bien embrassé moi aussi cette bonne femme de maman.
Nous prîmes une voiture au palais Pitti, et revînmes, par la promenade
des Collines, voir terminer le jour à la place Saint-Michel-Ange.
Aux pieds du grand _David_ de bronze, accoudés à la balustrade d'où l'on
embrasse la ville entière, nous nous mîmes à attendre le soir, tous les
trois, en causant comme des amis anciens, paisibles et sans
arrière-pensées. Qui donc, à nous voir et à nous entendre, se fût douté
du lien étrange qui unissait ces trois êtres: une fille au coeur
révolté, une mère occupée à trahir sa fortune, la volonté du chef de
famille et son propre désir secret qui demeurait, à n'en pas douter, de
voir sa fille accomplir un «beau mariage»; et moi, la cause consciente
et volontaire de ce désordre, sacrifiant corps et âmes à l'amour
aveugle, insoucieux de demain, attentif seulement à la volupté que peut
contenir la minute qui coule! enfin par-dessus nous tous, la menace
planante de cette puissance paternelle à socle d'or et de lois, qui,
dans l'instant, ignorait qu'elle était par nous violée, qui pouvait, qui
devait l'apprendre demain et nous écraserait tous.--Jusque même entre
nous trois, quel secret enfoui! Nos amours de tout un hiver dont la
seule révélation eût anéanti l'entendement de cette femme qui nous
souriait dans l'hébétude de son instinct maternel.
Nos coudes se touchaient; l'heure adorable passait; nous aspirions le
souffle de cette belle ville mourante; à peine quelques personnes, en se
déplaçant, faisaient craquer le sable alentour; la moindre parole
prenait un retentissement extraordinaire dans cette grande vallée qui
semblait silencieuse.
De longues vapeurs teintées de rose passaient sur Florence; baisaient
le Palais-Vieux, le campanile de marbre et l'église Sainte-Marie-des-Fleurs;
elles s'embrasaient tout à coup aux verrières de Sainte-Croix et, épuisées,
s'en allaient s'évanouir en caresses sur les collines de Fiesole et de
Vallombreuse. Ces jeux de lumière, si délicats, retenaient nos paroles sur
nos lèvres, et nous sentions que nos pensées se traduisaient suffisamment
par la douce promenade des rayons et des nuances, par leur exaltation
soudaine et les nonchalantes hésitations de leur fin. Nous vîmes les
collines bleuir derrière le Dôme, tandis qu'au couchant, au-delà de
l'Arno verdâtre, un incendie solaire éclaboussait les eaux du fleuve
d'un semis épais de rubis et d'émeraudes. Puis les jardins de Bellosguardo
s'assombrirent jusqu'au noir, et ses villas et ses cyprès se découpaient
avec une netteté parfaite sur le ciel d'orangé et de lilas violet. Au loin,
l'échelonnement des collines se dessina en lignes d'une minutieuse
pureté. Enfin tout s'affaissa d'un coup; Florence semblait endormie ou
morte; seul, le campanile du Palais-Vieux se dressait, svelte et fort,
comme une sentinelle pour la nuit. Mais une chanson s'éleva, presque en
même temps que s'éveillaient les lumières, de toute la ville; c'étaient
les cloches de Florence, innombrables, pures, argentines et légères; et
nous nous regardâmes tous en souriant.
* * * * *
Ces dames étant logées sur le Lungarno, à la Casa Santidio, à une
centaine de mètres de mon hôtel, j'avais obtenu une chambre donnant
aussi sur le quai, et je pus voir, le matin, la tête de Marie à sa
fenêtre.
L'inouï, c'est de pouvoir écrire cela, posément en quelques mots, comme
une chose simple et naturelle, et de s'imaginer qu'on a dit ce que l'on
avait à dire; alors que, par ce menu fait, on a été bouleversé. Sa tête
apparue dans l'air matinal, lourde de la pensée de moi, et baisant ce
jour nouveau-né qui allait grandir entre nous deux et qui ne tomberait
qu'en même temps que nos membres harassés du plaisir de nos âmes!
* * * * *
Le couvent de Saint-Marc fut encore le lendemain notre lieu de
rendez-vous. La petite salle du Chapitre nous retrouva réunis tous les
trois, causant bas, à cause de la puissance religieuse des fresques,
partant de notre nuit, de nos projets du jour, comme on le fait dans une
église, dans l'attente d'une cérémonie. Nous nous regardions, Marie et
moi; nous semblions nous dire: «C'est cela, oui c'est cela! C'est
délicieux ainsi!» J'en venais à bénir la présence de cette mère à la
fois étrangère et complice, mêlée à nos irrégularités, mais ignorante de
nos ardeurs secrètes, et qui aidait à son insu le développement de
notre passion par la sécurité qu'elle nous donnait contre les excès
mêmes de cette passion. Autrefois, seuls, nous avions peur de
nous-mêmes; mais que nous étions donc à notre aise devant cet ange
gardien bénévole!
--Il parait, dit Marie, qu'il y a là haut des petites salles très
belles?
--Oh, dis-je, le peintre angélique qui vécut ici a tracé sur ces murs le
plus sublime poème d'amour qu'aucun être humain ait conçu. Je cherche en
vain, dans les littératures, pareille force, constance et intensité de
passion exprimée avec autant de bonheur et de simplicité.
--D'amour _divin_! souligna Mme Vitellier qui demeurait accrochée à
ce mot inquiétant.
--Divin, madame, assurément! car je crois que rien ne fut plus éloigné
de la naïve pensée du bon frère Giovanni que le souci des passions
terrestres. Il évita même, par modestie chrétienne, de jamais faire
poser un modèle dévêtu, ce qui est, pour un temps proche de celui où le
Ghirlandajo, son confrère, mettait les dames de Florence toutes nues
dans les églises, la marque de beaucoup de délicatesse. Toutefois,
l'insigne grâce divine qu'il reçut, ce fut, croyant ne peindre que de
dévotes images, d'y exprimer par une intuition merveilleuse tout ce que
la tendresse humaine peut enfanter d'élans adorables... Accordez-moi
qu'il eut une mère qui, sans doute, mourut à la peine que son enfance
avait réclamée, ou bien qu'il connut quelqu'une de ses jeunes soeurs,
pudique et rougissante parce qu'elle était, comme on dit ici si
joliment, _invaghita d'amore!_... Car, autrement, continuai-je, comment
expliquer qu'un pauvre reclus ait eu l'idée de peindre ceci, dont il n'y
a point de parole humaine qui soit capable de rendre le tendre charme et
la fraîche subtilité?
Nous étions parvenus au haut d'un étroit escalier de bois, et je
désignais la première des _Annonciations_ que le pieux moine a traitées
dans ce couloir. Je n'essayai point de la décrire; ces dames
regardaient, Marie comprenait. La Vierge y était représentée si jeune,
si timide, si parfait symbole de candeur immaculée, que l'ange, ému de
ce que sa céleste mission contient de troublant pour tant de fragilité,
rougit lui-même, et semble hésiter à parler. Ah! grand Dieu! cette fleur
qui reçoit le premier rayon du soleil, ce coeur puéril qui bat; cette
divine attention du messager du ciel porteur d'une si écrasante
nouvelle! tant de frêleur et tant d'immensité!
--Ce n'est que le commencement, dis-je à Marie. Préparons-nous à faire
ici le pèlerinage qui convient à notre amour. Il n'y a qu'amour le long
de ces murs; ils sont tout moites ou tout brûlants, comme vous le
verrez. En nul endroit du monde, on n'a aimé mieux qu'ici. Une âme a
passé là, assez embrasée pour ravir en sympathie tous les amants qui
frôleront ces plâtres. Jésus lui fut son univers, lui tint lieu du
soleil, de la mer, de l'attrait des belles eaux qui passent, des nuits
poétiques; et du sourire de l'aimée. Songez au parfum d'une telle vie
enclose! Il appelait Jésus à toute heure; il l'adorait dans son âme; il
l'évoquait de son pinceau; il voyait naître sous sa main son auguste
figure. Il s'enivrait de ce que cette figure venait souriante, et il
s'enivrait encore des larmes amères qu'il lui voyait répandre. Il
s'enivrait de peindre sur tous les visages l'adoration de cette figure!
Oui, oui, il l'a aimé et adoré dans chaque visage qu'il a tracé; autant
de fois qu'il a formé un trait, il s'est réjoui de créer un adorateur à
Jésus! Quelle vie!
Nous étions arrêtés maintenant devant une seconde Annonciation, et le
chemin parcouru de l'une à l'autre par l'âme du peintre se retraçait en
nous-mêmes par la vertu d'une expression simple et claire, par cette
contagion éminemment prompte dont sont doués tous les sentiments d'une
grande sincérité.
Ce qui nous touchait le plus, c'était, après la gêne de la première
entrevue céleste, la douce chaleur naissante et l'aise charmante de
l'entretien familier que l'on voyait ici entre l'Ange et Marie. Oui,
l'on eût dit une seconde visite, où la confidence la plus lourde prenait
le tour gracieux d'un agréable épanchement. Les traces de la confusion
disparues, ce n'est plus que le bonheur de parler du cher sujet
d'épouvante. La jeune Vierge à demi courbée, écoute, respectueuse et
ravie; l'ange est bénévole et sourit, et l'on croit surprendre à ses
lèvres le nom de l'Être immense et bien-aimé qui va remplir ce cloître
et diviniser ces murs. Jamais Jésus ne fut plus présent qu'en cette
scène où il n'apparaît point, mais où le murmure de lèvres d'ange et le
frémissement d'une vierge annoncent l'enchantement que sa personne va
causer. Ce ne sera ni le dieu des petits, ni le dieu de douleur, ni le
juge; sera-ce même le dieu d'amour? C'est l'amour!
J'entraînai Marie dans les cellules où le frère Giovanni a peint la
suite de la vie du Sauveur. Ce sont de petites cases désertes et toutes
nues: une fenêtre, une fresque, une chaise; à peine l'espace de se
retourner, mais de quoi subir la plus belle émotion du monde. Il y en a
une trentaine ainsi. Mme Vitellier eut tôt fait de trouver toutes ces
cellules pareilles et, s'asseyant dans l'une d'elles, elle nous laissa
libres de continuer notre visite.
Marie appuyée à mon bras, nos têtes rapprochées, j'abritais nos yeux de
l'éclat du jour en faisant un écran de mon chapeau de paille. Nous
recevions en nous, sans oser parler, la piété de ces peintures. De temps
en temps, Marie poussait de petits «ah!»... «ah! mon Dieu!»... «ah! mon
ami!»
Jésus était représenté dans chaque cellule, afin que chaque moine vécût
de Lui. Et à force de suivre la variété des scènes où la sublimité de sa
personne intervenait, il semblait qu'autour d'elle l'atmosphère
d'adoration devint vibrante, palpitante, gagnât, emplît la cellule et
nous soulevât. Lui! Lui! toujours Lui! toujours plus beau, plus caressé,
plus aimé! Le bon peintre ne le voulait qu'heureux, magnifique,
resplendissant, environné de tendresses et d'admirations. Aussi dans les
inévitables épisodes douloureux, quel affairement! quelle préoccupation!
quel malaise! quelle fièvre! et avec quel soin il arrive à faire
resplendir si divinement sa face bafouée, souillée de crachats et
d'injures, que, dans l'impression totale de la peinture, c'est l'image
d'un dieu souverain qui ressort, et nullement celle d'une victime.
--C'est nous, dit Marie, notre coeur, notre amour!... Voilà le livre,
souvenez-vous? le livre que vous eussiez voulu m'envoyer un jour!...
--Oui, ma chérie! oui, mon âme! dis-je en pressant son bras.
Je sentis que je ne pouvais plus parler, quelque chose me comblait à
m'étouffer. Qui n'a jamais, en rêve, vu se dérouler les plus doux
moments de sa vie sous la forme d'images sensibles, et qui ne s'est
réveillé les yeux humides et le coeur bouleversé à l'évocation soudaine
de la trace qu'a laissée en nous la minute où nous crûmes toucher le
ciel! Nous autres, nous passions là devant les symboles parfaits de
notre passion; c'était de la façon dont ce Jésus est aimé là, que nous
nous étions aimés, nous aimions encore, nous haussant l'un et l'autre,
grâce à la séparation prolongée, aux courtes entrevues exaltées, jusqu'à
je ne sais quel ciel, quel trône élevé au-dessus du commun des hommes.
Nous reconnaissions dans des gestes, dans des agenouillements, dans des
défaillances de Disciples, de Madeleines, de saintes femmes, telles et
telles de nos attitudes ordinaires. Et ce frêle Jésus, sublime et
charmant, pur et condamné: notre lien, notre beau, notre cher lien
d'amour!
Nous venions de Le voir mettre au tombeau, et la fresque suivante, où
sont les saintes femmes Le cherchant en vain sous la pierre soulevée,
nous avait émerveillés par la connaissance qu'eut du coeur humain le
génial reclus qui peignit ces murailles. L'une des femmes se fait un
abat-jour de la main pour s'assurer, en examinant l'intérieur du
tombeau, du prodige accompli. Une autre fait signe qu'elle ne peut en
croire l'ange annonçant qu'il est ressuscité. Une troisième, au
contraire, reçoit la nouvelle avec une joie et une confiance parfaites.
Mais celle qui est en bas, sur la gauche, sourit avec malignité, non
qu'elle soit incrédule, non; mais remplie de foi, elle savait qu'Il
était bien capable de cela, elle sait qu'Il en fera bien d'autres!
--Voilà, dis-je à Marie, le trait de génie; voilà l'adorable naïveté du
_primitif_, naïveté qui n'est que l'observation scrupuleuse ou la sorte
d'intuition sûre, ordinaire aux âmes non corrompues.
Voilà qui est loin des imbéciles simagrées que l'on prête aujourd'hui à
ces bonshommes simples, chez qui le merveilleux ne fut que la
conscience honnête, que l'amour de la vérité... Le divin, mon amour,
c'est d'être soi-même, c'est d'être capable d'un sentiment spontané!
c'est de s'atteindre soi, sous la couche inextricable des éléments
étrangers qui nous embarrassent... Nous ne valons, toi, moi, ma
bien-aimée, que par l'affirmation que nous faisons de nous-mêmes, en
dépit de tout! Contre ton monde, contre le monde entier, contre ton
éducation, contre ton avenir, peut-être, ma Marie, tu m'as aimé, tu
m'aimes: tu t'es grandie autant au-dessus de toutes tes pareilles, que
ce Jésus s'élève au-dessus de son entourage ou que ce frère Angélico
s'élève au-dessus de tous les peintres!
--Que nous sommes bien ici! dit Marie. Et je l'adorai de ne pas chercher
à dire autre chose.
Mais la fresque que nous aperçûmes en pénétrant dans une dernière,
cellule, faillit nous arracher le coeur. Je ne sais encore, à l'heure
qu'il est, si le mérite de cette oeuvre ne fut pas exalté alors par
l'atmosphère suréchauffée que nous portions avec nous durant ce
pèlerinage d'amour; mais il nous sembla certainement à l'un et à l'autre
que cette image résumait et portait au comble toute la sainte ardeur
éparse dans ce couvent extraordinaire. Ah! cela est indicible! Jésus
est descendu aux lymbes. On L'y attend depuis les temps. Ah! que l'on se
figure ce qu'est attendre ce Jésus! Toute la beauté, toute la bonté,
toute l'âme qui se fond en béatitude! la caresse, le baiser, toute la
volupté, c'est Jésus! des malheureux sont entassés sous des voûtes
pesantes et sombres, et les siècles passent. Or, tout à coup... Le
voilà!... Lui! Lui!
Il ne se fait pas précéder, n'a pas fait annoncer sa venue. Il entre,
splendide et prompt comme un soleil, ayant brisé la porte. Ah! quelle
entrée royale et divine, majestueuse et plus grande que tous les
triomphes! Et il est tout seul, vêtu de blanc, ses grands cheveux blonds
sur les épaules, son long nez droit, sa main étendue; il marche à grands
pas pressés; le vent soulève ses plis: c'est un printemps, une
allégresse, le jour lui-même, un enthousiasme divin qui pénètre par
cette brèche ouverte dans les rochers! C'est Lui! Lui! comprenez-vous:
Lui, l'Ineffable, le Désiré sublime! l'Amour! Lui! Il a toute conscience
de l'immensité de sa personne et de son acte; ce n'est pas le Jésus
grincheux, rechignant, souffreteux, grimaçant; c'est le Seigneur
magnifique, plein de l'ivresse de son sacrifice accompli, le porteur de
la bonne nouvelle. On l'entend; il dit: «C'est moi!» Il est simple et
fier. Et du fond de la caverne illuminée de sa présence, voici les
justes accourir, nullement étonnés et plus admirables par cette foi
séculaire!
Là, il nous fut impossible de nous contenir: nous fûmes littéralement
soulevés, empoignés par la seule impression du colossal désir, de
l'immesurable amour que cette figure incarnait. Je vois encore ma pauvre
Marie qui s'était assise, en entrant, sur la chaise de bois, se lever et
me prendre la main. Simultanément, nous exprimâmes la même pensée:
--Entends-tu... L'entends-tu dire: «C'est Moi! c'est Moi!» dans le vent
que produit son entrée rapide?
Nous prononcions: «C'est Moi! c'est Moi!» avec emphase; nous ne pouvions
faire autrement, cherchant à rendre la grandeur de ce Moi divin que l'on
_sentait_, mais _sentait_, comprenez-vous? comme si nous eussions
nous-mêmes été ébranlés par l'air qu'il déplaçait en marchant.
Nous fûmes suffoqués, les larmes nous jaillirent; malgré les va-et-vient
du corridor, nous ne fîmes pas un effort pour nous contraindre; les bras
autour du cou, enlacés complètement, sans autre conscience que celle de
l'ivresse de pleurer, nous demeurâmes là je ne sais combien de temps.
Ce fut Mme Vitellier qui nous rappela à la vie, en nous touchant
doucement du doigt.
Nous étions trop profondément éperdus pour qu'il nous restât la force de
nous émouvoir de cette circonstance singulière; l'idée même de la scène
dont Mme Vitellier avait été témoin ne nous alarma point. Nous
n'avions pas eu l'intention de nous cacher; à la vérité, la présence de
Mme Vitellier nous eût peut-être retenus de nous laisser
impressionner à ce point; mais, à supposer que cela cependant se fût
produit, nous nous serions certainement embrassés devant elle. Notre
mouvement fut de lui tendre la main; puis Marie passa de mon cou à celui
de sa mère. Celle-ci levait les yeux au ciel, dans l'attitude d'une
grande résignation, ainsi qu'elle l'avait fait la veille, lors de notre
rencontre dans notre petite salle du Chapitre; toutefois la raison de se
résigner était plus forte aujourd'hui qu'hier. J'entrevis que le
sentiment de la responsabilité immense qu'elle assumait se livrait avec
son bon coeur à une lutte si tumultueuse que la pauvre femme en était
écrasée littéralement. Je lui avançai promptement la chaise unique que
Marie avait occupée. Elle s'y affaissa. Marie avait des sels; elle les
tira d'un petit étui de cuir dont je remarquai l'élégance. Elle dit,
inconsciemment en portant le flacon aux narines de Mme Vitellier.
«Heureusement que j'en porte toujours sur moi depuis que j'ai été malade
à la campagne.» Je pâlis tout à coup. L'idée que cette boîte de sels
était un présent de M. Arrigand se présentait à moi soudainement et
comme irréfutable. Pour la première fois depuis mon arrivée à Florence,
je repensai aux diverses circonstances de ces six semaines mortelles
passées par Marie à la campagne. Je revis la promenade après la pluie,
sur la route, la faiblesse subite de Marie, la brouette du cantonnier,
enfin le providentiel M. Arrigand et ses sels. Toute l'ivresse de notre
matinée s'écoulait au seul soupçon que Marie portait sur elle un présent
de cet homme, que quelque chose venant de lui ne lui répugnait pas, et
cela, grand Dieu! dans le moment même que j'étais en train, moi, de
prendre la place de cet homme dans l'esprit de cette malheureuse mère à
demi évanouie!
Je ne savais seulement pas si, réellement, cet étui était un cadeau.
Hélas! Marie ne tarda pas à confirmer mon soupçon. Elle avait aperçu mon
trouble, tout en secourant sa mère; elle vit mes yeux stupides attachés
à ce maudit flacon.
--Ah! c'est cela, dit-elle. Eh bien! mon ami, je vous croyais au-dessus
de ces sottises!
Première parole amère! et que j'ai cent fois méritée! Elle était entrée
comme un poison par la plus fine des piqûres; elle coulait dans mes
veines; elle faisait son chemin. Longtemps après, quoique apaisé, revenu
de ce moment de susceptibilité imbécile, je la sentais sous mille formes
atténuées, me parcourir, oh! anodine, acclimatée en mon sang, à ma
température! mais je la sentais, elle était là, je la portais, des
nuances coloraient ma vision, que j'ignorais la veille...
D'ailleurs il ne fut plus question de cela, du moins en tant que sujet
d'amertume entre nous. Mme Vitellier revenue à elle, l'émotion de sa
santé remplaça heureusement le souvenir de l'émotion, qui avait ébranlé
sa santé, et nous pûmes même poursuivre la visite du couvent de
Saint-Marc par la cellule de Savonarole.
Contraste étrange! côte à côte avec la douce tendresse du bienheureux
Frère Angélique, tout près de ces images de bonté, d'amoureuses extases,
de sourires et de tendres sensualités, la grossière figure de cette
grande brute, de ce bourreau de la beauté, de cette borne contre quoi
la divine splendeur de la lumière du soleil vint se heurter sans
seulement l'attiédir! J'éprouvai, en pénétrant chez Jérôme Savonarole,
une sensation de froid aux épaules qui aggrava ma méchante humeur. Marie
qui ne pensait qu'à celle-ci, et qui, préoccupée, avait contemplé sans
le voir, je suis sûr, l'affreux visage du moine, que l'on conserve là,
se pencha à la fenêtre. Le soleil ardent inondait ses cheveux de
paillettes d'or; ses grands yeux qui venaient de pleurer se fixèrent sur
moi, par un retour vif de la tête, et d'un geste dont la promptitude
tenait de la prestidigitation, elle retira de sa poche le petit étui
élégant, me le fit voir et le lâcha dans le vide. Elle fut si tôt
retournée que personne, hormis moi, ne soupçonna le manège. Je voulais
l'en applaudir et je lui dis effectivement merci tout bas. Mais la
vérité était que le coeur me manquait et pour une raison qui est bien
encore la plus stupide du monde: c'était à cause de l'extraordinaire
adresse du geste par quoi elle s'était défaite de ce souvenir
malencontreux; et le vilain mot de «prestidigitation» s'imposait
maladivement à mes lèvres, et je passai le reste de la matinée à vouloir
le lui prononcer, avec l'idée que ma langue y faillirait et que toute
cette subtilité sentimentale s'achèverait dans le rire bébête qui
accompagne un mot écorché. Tout cela fut très pénible et amer. Je tentai
de me distraire en parlant de la touchante harmonie des bons moines de
Saint-Marc qui s'adonnèrent, comme on sait, à la fabrication des baumes
et des parfums dans l'enceinte de ces murs tout imprégnés de l'odeur de
Frère Angélique. Marie qui lisait tout sur ma figure, résuma d'un mot
l'état de nos esprits et, coupant une de mes phrases, elle l'acheva
ainsi:
--Mais nul baume, et nul parfum, dit-elle, ne put sans doute effacer le
relent de Frère Jérôme Savonarole!...
Je souris, voulant lui prouver qu'au contraire j'oubliais tout; mais
elle comprit bien que ce n'était pas vrai. Un peu de gêne demeura entre
nous. Mon dépit fut quelle attribuât mon malaise à la jalousie. En
réalité, il venait de la petite «prestidigitation» de ce mouvement
preste et dissimulé par quoi elle avait anéanti si délibérément, en
somme et tout de même, un souvenir.
Mme Vitellier saisit l'occasion de notre silence pour s'approcher de
moi et m'entretenir, prononça-t-elle, «de choses sérieuses». Notre
rencontre à Florence ne pouvait plus être tenue cachée; le bruit, d'un
instant à l'autre, pouvait en parvenir à Paris; quant à elle, elle ne se
sentait plus de force à porter le poids d'un secret si considérable.
Elle allait rentrer aussitôt à son appartement et écrire la vérité à M.
Vitellier. Elle dit cela du même ton qu'elle eût prononcé par exemple:
«Vous voyez la pauvre femme que je suis, et qui n'a jamais cherché ni
midi à quatorze heures, ni autre chose que sa tranquillité; eh bien!...
je vais aujourd'hui dynamiter mon hôtel!...» Je sentis se lever au fond
de moi je ne sais quel petit ricanement fort sot que la grande sincérité
de cette femme arrêta. Elle n'exagérait rien. J'étais sans doute la
seule personne au monde que la nature de son trouble et l'héroïsme
incontestable de sa décision ne pouvait émouvoir; et c'était pour moi
qu'elle se trouvait en si grande confusion et qu'elle allait mettre le
feu aux poudres. Je crois, à la réflexion, que mon mouvement d'hilarité
ne vint même pas d'elle, mais du contraste qui éclata tout-à-coup entre
sa grande préoccupation et ce qui faisait le fond de la mienne.
L'étincelle de ce contact m'éclaira vivement sur moi-même. Je ne suis
pas trop fier de ce que je vis.
Malgré l'intérêt immense que devait avoir pour moi l'aveu de la
détermination de Mme Vitellier; malgré que je reconnusse toute la
nécessité de cette détermination et que j'eusse dû dès auparavant y
réfléchir abondamment et en mesurer la portée, cette affaire me parut
intimement à cent lieues de mes réels soucis. Je ne pensais qu'aux
minutieuses et dernières péripéties de ma passion pour Marie. Voir clair
dans la manoeuvre prompte et habile du petit étui de cuir et dans la
psychologie de ma propre contenance vis-à-vis de cet événement, me
semblait mériter toute l'attention du monde; et dans le moment que je
m'époumonnais à l'importante découverte d'une minute de la vie de sa
fille, cette femme venait me parler de remuer ciel et terre, parce qu'il
s'agissait précisément d'épouser sa fille! Décidément les personnes qui
s'intéressent à régulariser les passions, en ignorent jusqu'aux premiers
mouvements!
Toutefois, quand le sourire affleura ma lèvre, c'était déjà contre
moi-même qu'il était dirigé, et je me moquai de ma puérilité.
Certainement, me dis-je, en me redressant et me serrant les flancs pour
me donner du corps, voici l'heure d'être sérieux, ainsi que dit cette
dame; tenons-nous, que diable! et formons-nous la représentation de la
nouvelle arrivant à l'avenue Henri-Martin, demain soir, je suppose, dans
la soirée. M. Vitellier ayant dîné au cercle, monte alerte et la lèvre
fraîche, l'avenue des Champs-Elysées. Si tout va bien, il n'est pas
impossible que M. Arrigand lui donne le bras et ne vienne jusqu'à
l'hôtel fumer un cigare.--Mon cher Arrigand, des nouvelles de ma
femme.--Ah! comment vont ces dames?--...Mais pas mal!... pas mal... ma
fille est même pâmée dans les bras de M. André X...
Je revis la figure du banquier, ce soir d'automne dernier, quand je lui
demandai la main de sa fille, alors qu'il avait autour de lui encore
tout le rempart légal et que, d'un signe de doigt, il pouvait m'écarter
de sa vue. Je me rappelai exactement la coloration de sa joue, la
vibration de sa narine. Cet homme-là, me dis-je, va être frappé d'une
attaque d'apoplexie!
--M'écoutez-vous, monsieur André? me dit Mme Vitellier.
Le ton suppliant qu'elle employa, et cette attention inusitée de
m'appeler par mon petit nom, m'attendrirent tout en m'attristant. Elle
m'appelait à son secours, et elle en avait tous les droits; cependant,
ce petit nom, cette familiarité équivalait à une sorte de prise de
possession de moi. Elle me faisait sentir pour la première fois sa
maternité.
Je fus honteux de comprendre si peu le rôle où j'étais fatalement
entraîné. Je me rendis compte tout à coup de la nécessité où j'étais de
le remplir convenablement et sur-le-champ, remettant à plus tard d'en
examiner mieux les différents aspects. Je crois même que je fus filial,
empressé, touchant même. Je me sentais tout auréolé de bonté. Je me
croyais sincère. Je fis grand bien à la pauvre Mme Vitellier. Mais
Marie que je regardai à la dérobée ne paraissait nullement atteinte par
ce flot soudain, et sa lèvre avait je ne sais quel petit pli d'ironie,
très apparent dans la tristesse de son visage.
--Qu'avez-vous? lui dis-je, en lui serrant la main, tandis que sa mère
montait en voiture.
Elle avait presque les larmes aux yeux et le petit pli d'ironie qu'elle
voulait garder s'effaça sous mes yeux dans la contraction qu'elle fit
pour le retenir.
--Ah! mon pauvre ami! prononça-t-elle, où vous ai-je entraîné?
Elle sauta dans la voiture d'un mouvement de fillette.
--A tantôt!
--A tantôt!... Venez-nous prendre pour Fiesole, casa Santidio?
--Casa Santidio!
* * * * *
A peine seul, je sentis le poids d'un accablement tel que je n'en
éprouvai jamais. A vrai dire, c'était la première fois que l'on me
faisait toucher d'un peu près les choses du mariage. Quand je les avais
abordées, l'automne dernier, elles étaient en réalité voilées par un
désir frénétique. C'était la condition pour continuer de voir Marie;
voir Marie était tout; la condition disparaissait. J'eus un instant, en
voyant filer la voiture, le souvenir cuisant de ma cousine de la Julière
m'énumérant des chiffres de dot dans la petite chambre de Passy où
j'étais convalescent; la minute amère où je brisai avec cette bonne
parente; toutes mes relations rompues par ma passion bien-aimée; ma vie
depuis un an, dans le cloître d'amour que j'avais construit autour de
Marie et de moi, seuls au monde! tout le banal univers disparu;
l'extraordinaire vie de volupté menée dans ma retraite!... «Mon pauvre
ami, où vous ai-je entraîné?»
* * * * *
Midi.
«Ta tête adorée à la fenêtre, ma chère chérie! ta tête tout inclinée
d'inquiétude et de mélancolie! Ah! saurais-je jamais te dire ce que je
ressens de te voir ainsi, et toute troublée encore d'une matinée si
émouvante! Quoi qu'il arrive, je pressens en moi la marque éternelle de
la vision que j'ai de toi en ce moment-ci. Comme toutes les fois que je
te vois, je ne puis me garantir d'un certain effroi, qui est de sentir
écouler une minute essentielle de ma vie. As-tu senti, toi, dis, as-tu
senti de ces instants courir, où l'on se dit: «Goûte! goûte! cela passe,
hélas! cela est passé!» Cette petite forme qui est là-bas accoudée, qui
d'un moment à l'autre peut disparaître, que je ne verrai plus peut-être
jamais là, c'est la forme sous laquelle me devait apparaître
l'enchantement de la terre. Oh! si tu savais comme j'ai dans les yeux et
dans le coeur la ligne que forment les cheveux que ta main a noués,
celle de ton front et de ton visage penché sur la vieille Florence... Et
voici! on t'a appelée, te voilà disparue! chère image! ô ma bien-aimée!
«Ne trouves-tu pas que quelque chose semble nous être descendu du
cerveau dans le coeur? Et c'est pourquoi tu as pu me trouver ce matin si
puéril et si sot, si méchant même, n'est-ce pas? oui, mais meilleur.
M'as-tu compris? Non? Je l'espère presque, car il y aurait chance que
tu fusses dans le même état que moi; nous commencerions à devenir très
aveugles et très bêtes, nous nous ferions beaucoup de peine et nous
pourrions être très heureux.
«Pourtant, si tu étais ainsi, tu ne m'aurais pas fait ton triste adieu
de ce matin: «Mon «pauvre ami, où vous ai-je entraîné?» Où donc suis-je
entraîné? A toi, vers toi. Je ne pense pas à autre chose. C'est
peut-être de quoi tu me blâmes? Mais alors, c'est que tu as gardé ta
pensée, ton jugement, ton intelligence! Tu n'es pas aussi bête que moi!
Alors tu ne m'aimes point!
«Je vais te voir, dans un instant je serai à côté de toi, je toucherai
ta main... J'ai peur de te voir, une peur d'enfant, une peur du bonheur
aussi, et encore, encore aussi une peur d'amant. J'ai peur de me
précipiter sur ta bouche. Ah! je t'aime, vois-tu, je t'aime toute; je
brûle d'un baiser imaginaire, fantastique de tout toi! Je veux que nous
montions ce soir là-haut, sur ces collines parfumées, et t'entendre me
dire des choses qui me brûlent, qui me consument lentement, qui me
tuent. Je suis bête, bête, comme tu vois...»
Midi.
«O mon André, je ferais peut-être mieux d'attendre avant que de vous
écrire, tant je suis suffoquée et tant les choses que je pourrais vous
dire se ressentiront du trouble où je suis! Mais je ne peux pas
attendre, il faut que je vous parle immédiatement, il faut que vous
m'entendiez pour me faire grâce à jamais d'un regard comme celui de ce
matin dans cette maudite cellule de Savonarole. Allez, je ne m'y trompe
pas! Je ne sais si vous me voyez bien clairement, vous, quand vous me
regardez de la sorte, et j'en doute!... Mais si vous saviez, vous, comme
vous vous laissez voir!
«J'aurais commis la plus grande lâcheté, la pire vilenie, la plus basse
trahison; je me serais conduite comme une de ces femmes dont on ne
prononce pas le nom, André, que vous ne m'auriez pas traitée avec un
plus accablant mépris que celui dont vous m'avez abîmée dans votre
regard. Je tremble encore en y pensant, mon André, parce que, vivant en
vous, peu m'importe ce que fut ma conduite en réalité, mais la couleur
sous laquelle elle vous peut apparaître. De plus, je ne vous juge point
comme les autres hommes, et il se peut bien que ce qui serait
insignifiant à leurs yeux, soit aux vôtres un très gros péché. Alors je
ne sais plus, vraiment, la valeur de ce que j'ai fait. Je repasse dans
ma mémoire, avec terreur, des mots que vous m'avez prononcés autrefois
ou écrits, comme celui-ci, du premier temps, mon ami: «Ah! ma chérie
bien-aimée--ce sont vos propres, termes,--«j'avais tant besoin «d'un
grand et haut amour!...» Ne m'étais-je pas imaginée que je le comblais,
moi, ce haut et grand amour dont j'ignorais les limites! Et cet autre
mot, un jour dans un affreux mouvement d'amertume: «Il n'y a rien, rien
qui vaille!» C'était à Versailles, mon cher amour, lors de la plus
grande imprudence que j'aie commise, et vous déchirâtes de votre canne
de pauvres petites fleurs qui étaient là, dans l'herbe; je les regardai
un instant penchées sur le côté, en me demandant avec effroi à quelles
hauteurs montaient vos beaux désirs pour avoir de si vifs mépris.
Depuis, j'ai bien douté de moi, bien désespéré de vous satisfaire, et
souvent, quand vous me parlez, j'éprouve un malaise--que je viens à
aimer il est vrai--en pensant que peut-être vous retenez sur vos lèvres
de pareilles expressions de dédain vis-à-vis de ce que je vous donne et
que vous trouvez certainement rampant et vulgaire. Je vous ai fait si
grand à mes yeux que je ne m'étonne pas que vous me jugiez si pauvre et
si mesquine. Je me fais souvent l'effet d'être un enfant sur qui son
maître aurait levé la main, pour des raisons supérieures, dans le
moment même que le petit accourait l'embrasser. Cela ne me va pas encore
trop mal; mais aujourd'hui, je me sens aussi humiliée que si vous aviez
pris un bâton et m'en aviez frappée. Non! je ne croyais pas tout de même
avoir mérité tant de dureté. Ah! j'ai vu tout votre regard, allez,
jusqu'au fond!... «Il n'y a rien, rien qui «vaille!» Niez donc que vous
ayiez pensé cette chose, la plus affreuse du monde! Et vous avez, une
minute durant, descendu mes pauvres tendresses pour vous, au niveau,
j'en suis sûre, de ce que vous connaissez de plus bas. Ne dites pas le
contraire, j'ai vu aussi vos lèvres à cet instant: vous auriez craché!
Oh! allez, j'ai honte, honte de moi, parce que vous devez avoir raison,
parce qu'il faut bien que vous ayez raison: je n'imagine pas que vous
ayez pu m'aplatir ainsi que vous l'avez fait sans y être poussé par la
cause la plus grave. Vous n'avez pas pu ne pas mesurer la douleur que
vous me causiez et je pense que vous l'avez voulue en proportion de ma
faute! Ah! grand Dieu! mais quelles singulières pensées avez-vous donc
de nous autres, misérables femmes! Quelle idée croyez-vous donc qui ait
pu être liée par moi à la présence de ce malheureux flacon de sels dans
ma poche?
Après ce que je vous donne à vous, de mon coeur, de mon âme, de toute ma
personne, que peut-il donc me rester à donner à un autre? Mais
j'aimerais mieux vous voir jaloux que méprisant et c'est méprisant que
vous êtes! Ah! pourquoi? pourquoi?
«Tenez! je me souviens de la parole la plus dure que vous m'aviez dite
jamais: «Ne sois pas si tu veux, en réalité, ce que je rêve; mais sois
bonne à mon rêve!...» Moi qui ai été une petite orgueilleuse, fallut-il
que je vous aimasse, ô mon ami, pour vous aimer encore plus vivement
lorsque vous m'avez pressée contre vous, toute en lambeaux que j'étais,
après vous avoir entendu! J'étais bonne à votre rêve alors! Mais
aujourd'hui, n'ai-je pas cessé d'être même cela? Ah! mon Dieu! Ah! mon
André! faut-il que je t'aime encore, pour ne pas te dire ce qu'il me
brûle de te dire: que je ne veux pas être bonne à ton rêve, que je crois
valoir mieux qu'à remplir ce rôle de servante; que je veux, à défaut
d'être ton rêve même, recueillir directement ton amour, moi, moi, pour
moi-même, tout indigne que je suis! que je ne veux plus être cette chose
fausse qui soutient une passion dont je commence à être jalouse, à la
fin: oui, ton rêve, ton maudit rêve, j'en suis jalouse, je l'exècre, je
veux que tu m'aimes moi, rien que moi, pour moi!--Mais non, non, mon
chéri, mon cher amour, je ne t'ai pas dit cela, je reste ce que tu me
fais, ce que tu veux bien que je sois, trop heureuse d'être quelque
chose par toi, oh! je t'aime, je t'aime.
«Ta pauvre
«MARIE-DES-FLEURS.»
* * * * *
Vers le commencement de la tombée du jour, nous prîmes la jolie route de
San Domenico qui monte doucement à Fiesole. Ces dames étaient d'une
grande tristesse; il était visible qu'elles avaient pleuré l'une et
l'autre. Marie me parut plus tendre que jamais, et cependant désespérée.
Ces dispositions contrastaient singulièrement avec mon état d'esprit qui
était tout au bonheur de faire cette belle promenade à côté d'elle.
Il y a peu d'endroits qui égalent en beauté cette ascension lente de
Fiesole, par une route en circuits, dont le ruban embaumé touche les
jardins, les villas et les villages tout imprégnés encore des plus vifs
souvenirs de l'histoire florentine. L'on voit peu à peu naître à ses
pieds la figure de la ville, puis la plaine de Florence s'élargir,
grandir indéfiniment, semble-t-il, puis s'arrêter tout à coup et comme
pour se laisser embrasser d'un coup d'oeil plus aisé, au milieu de sa
coupe de collines. On côtoie les jardins du Décaméron et les séjours
d'été du Magnifique. Enfin j'essayais de faire revivre sur cette route
qu'il parcourut, notre cher peintre du couvent Saint-Marc, qui nous
avait transportés, dans la matinée. Car il a vécu à Fiesole, et il
descendit par ici, une nuit d'été; et il dut, de cet endroit, embrasser
comme nous Florence, fuyant son cloître et sa patrie, devant l'invasion
du schisme. Mais toutes ces choses ne pouvaient avoir de retentissement
que dans un esprit sans préoccupation. Et l'étonnement était du côté de
ces dames qui ne semblaient pas concevoir que je ne fûsse pas préoccupé.
A un moment, Marie qui ne se tenait plus, se pencha à mon oreille.
--Mon ami, mon ami! dit-elle, vous n'êtes donc pas malheureux?
Je lui mis dans la main le petit billet que j'avais écrit pour elle dans
l'intervalle de nos entrevues; elle m'en glissa un elle-même, et je lui
laissai voir dans mes yeux que je n'étais qu'affolé d'elle.
Elle sourit tristement!
--Oui, oui, dit-elle. Mais cela ne suffit pas... Et tout ce qui va
venir... et tout l'avenir... dites! dites! n'êtes-vous pas malheureux?
--Petite folle!
Elle me regarda très profondément. Nous avions mis pied à terre sous le
prétexte d'admirer le paysage. Mme Vitellier demeurait à l'écart.
--Vous voulez avoir l'air de rire, dit-elle; mais je vous connais bien,
mon ami, vous ne savez pas jouer, et le seul mot d'avenir vous fut
toujours désagréable, je sais. Je viens de le prononcer: vous avez cru
faire le gentil, n'est-ce pas? eh bien! vous avez fait la grimace!
--Vrai?
--Je vous l'affirme.
--Ne vous en offensez pas, ma chérie, puisque vous connaissez la sorte
d'effroi puéril que ce mot produit sur moi, même dans votre bouche. Mais
aussi, pourquoi violer le temps qui ne se donne que minute à minute?
L'avenir est formé sans doute de la qualité que nous tâchons de donner à
la minute présente. Faisons-la belle, et il est à supposer qu'elle
enfantera des minutes heureuses!...
--Poète! dit-elle.
--Merci!
--Pardon! c'est une injure que j'ai l'intention de vous jeter à la face,
prononça-t-elle en s'efforçant à rire, tandis que Mme Vitellier nous
rejoignait pour remonter en voiture.
J'avais si envie d'être heureux aujourd'hui que je me contraignis à ne
pas voir en Marie le petit instinct fâcheux qui la faisait me négliger
en ce que je valais dans l'instant, pour ce que je pourrais valoir dans
son avenir. Je veux bien qu'elle eut raison; mais avoir raison
n'équivaut pas à être heureux. Je ne vis donc que la grâce incomparable
qu'elle avait dans les multiples mouvements que ces journées ardentes
lui donnaient. Le tour bistré de ses yeux légèrement creusés par
l'angoisse et l'étirement sensible de la peau très fine, de chaque côté
du nez, faisant saillir l'os, un peu fort; sa tempe où l'agitation
transparaissait; ses lèvres qui se séchaient et qu'elle humectait à
mesure, me la rendaient tout entière délicieuse; et jusqu'à son
acharnement, plus soupçonné encore qu'ouvertement déclaré, à me vouloir
éprouver autre que je n'étais; enfin le feu de l'attente des événements
qui couvait peut-être aussi au fond de moi, après tout, m'excitaient à
aimer d'une façon nouvelle et plus vive encore, malgré que je fusse, en
vérité, brisé d'aimer, d'aimer du coeur, éperdûment et sans répit.
Il arriva, à un tournant de notre route sinueuse, que le spectacle de
Florence tout entière étendue sous le soleil déclinant nous arracha à
tous une même exclamation. Ici, la beauté fut plus forte que tout et ces
deux natures de femmes, si diverses, s'y oublièrent confusément.
De grands vieux oliviers semblaient ouvrir pour nous au passage leurs
lourdes branches nonchalantes et d'argent frémissant. Les jardins nous
soufflaient l'haleine des fleurs nouvelles. Des roses grimpantes,
penchées sur la crête des murs, avaient la grâce chaude de vivants
sourires. Nous ne savions que dire et nous prononcions seulement
l'adorable nom qui désormais signifiait tant de choses pour nous:
«Florence! Florence! Florence!»
On descendit de voiture et se promena, quelques minutes, de long en
large sur la place de Fiesole. Mais on fut désappointé; on ne voyait
rien. L'entrée des ruines du théâtre antique était fermée à cause de
l'heure avancée.
--Je sais, dis-je, un endroit. Venez!
--Par cet escalier?
--Oui, oui! par cet escalier!
Ce fut par là que nous atteignîmes le petit tertre qui est devant
l'église Saint-Alexandre, point culminant des hauteurs de Fiesole. Un
arbre, un banc, un mur bas, à hauteur des genoux. Derrière nous,
l'église avec un bouquet de cyprès. Devant nous: Florence et sa vallée.
Florence palpitait dans une brume d'or et dans le milieu de sa grande
coupe de collines. L'heure la rendait plus vivante, et elle semblait
donner le branle à cette large frénésie d'avant le coucher, à tout ce
battement d'ailes d'oiseaux dont le bruit nous venait des jardins, mêlé
aux cris aigus et clairs d'enfants et de femmes sur les terrasses des
villas.
Sans plus rien dire, nous laissâmes nos regards flotter un moment au
hasard. L'Arno ondulait, vers le couchant, le long de la promenade des
Caccines ses eaux incendiées de soleil; en face de nous, de l'autre côté
de la ville, nous reconnûmes les vieilles murailles parmi les
broussailles de Bellosguardo; San Miniato; notre grande place de
Saint-Michel-Ange, et les Boboli inoubliables avec leurs longues allées
ténébreuses et les glaives de leurs cyprès. Les monts de Casensino et
tout l'occident jusqu'à Vallombreuse commençaient de mourir dans le
bleu, et l'on voyait, à l'opposé, verdir les montagnes de Carrare, sous
de longues traînées de lilas. Enfin, à nos pieds, la ville où Marie
m'était apparue la première fois, recevant les derniers feux du jour sur
son dôme de marbre et sur la forêt de ses campaniles.
Marie émue et se contenant à l'excès ne pouvait parler. Je n'osais ni la
regarder ni lui adresser la parole, certain que le moindre signe
apporterait un comble à son état et provoquerait une brusque détente
pénible.
Nous nous taisions. Le soir se répandait. Marie se rapprocha de moi, sur
le banc. Je pris sa main. Elle me l'abandonna si complètement que je dus
comprendre qu'elle ne me donnait que cela, à défaut d'elle toute.
Oubliait-elle «l'avenir» en cet instant de merveilleuse beauté? Je
serrai sa main, tendrement. Je me disais: «Voici revenue une de nos
minutes célestes: jouir, jouir du moment délicieux et du meilleur de
nous qui s'exalte!» Chose étrange, ce fut dans le temps même que Marie
semblait quitter ses soucis pour venir à mon ravissement, que ces soucis
me pénétrèrent à mon tour et soudain, comme par la pointe d'un stylet
empoisonné.
Marie recouvrant toute la grâce de son imagination heureuse me dit tout
à coup:
--Oh! mon ami, regardez là-bas, là-bas, partout, les petites villas
blanches! On dirait qu'elles accourent, pareilles à des moutons qui
rallient le gros du troupeau. Elles descendent jusque des collines les
plus éloignées; elles viennent de tous les points de l'horizon, cahin
caha, dans les champs d'oliviers.
--C'est vrai! c'est vrai! on dirait qu'elles viennent toutes sur
Florence, à cause de leur nombre qui croît à mesure qu'on se rapproche
du centre...
Et ce centre, dis-je, savez-vous quel il est? Savez-vous ce qui les
attire ainsi? C'est ce Dôme de marbre encore tout imprégné de lumière,
alors que tout le reste commence à s'assombrir; c'est cette belle
coupole où s'abritent tant de rêves, sous l'invocation de
Sainte-Marie-des-Fleurs? C'est la fraîcheur de ce nom divin, l'attrait
de cet éternel printemps qui appelle, appelle, toutes les petites
maisons blanches du monde?... Ah! dis-je, tout frisonnant et m'appuyant
sur son épaule, n'est-ce pas qu'on aime à imaginer que tout cela rentre
le soir se blottir contre ce Dôme de songes?
N'est-ce pas? n'est-ce pas?
--Oui! oui! Votre idée est charmante, et vous avez cent fois raison,
c'est cette idéale coupole qui séduit vers le soir l'innombrable
troupeau blanc répandu dans les champs d'oliviers...
Et je pensais, malgré moi: mais il y a aussi la forteresse sombre et
carrée du Palais-Vieux, dont la haute tour aux arêtes vives veille comme
une sentinelle au flanc de la belle cathédrale. Celle-là est forte,
impassible et farouche, peu séduisante! Mais sans elle on ne viendrait
point; peut-être n'imaginerions-nous point voir accourir les troupeaux
blancs de la campagne florentine. Car celle-là est le gouvernement fort,
les armes, la tradition ancienne, l'intelligence positive, la
sécurité... en un mot tout ce que je devrais être pour vous, petite
Sainte-Marie-des-Fleurs,--et tout ce que je ne suis pas!
Poursuivant ma pensée, je m'effrayai de tenir la main de Marie dans ma
main, sous les yeux de cette mère qui nous bénissait déjà. Je n'en étais
pas digne. Je n'avais pas la force qu'il fallait. Je soulevai la main de
Marie et la reposai sur ses genoux.
--Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle.
--Il n'y a rien...
--Oh! si!
--Eh bien! je pensais à ce Palais-Vieux qui m'inspire soudain des idées
politiques...
--Mauvais plaisant, dit-elle, un peu courroucée, pouvez-vous bien rire!
--Je ne ris pas tant que ça!
Je ne riais pas du tout.
Le premier souffle de la nuit ayant fait gémir brusquement le bouquet
des cyprès, derrière nous, Marie se retourna vivement et se cramponna à
moi de nouveau. Je ne pus retenir un frisson, à cause de l'à-propos
singulier de ce menu fait du hasard. Elle avait eu peur et s'était
réfugiée contre moi. Est-ce que j'étais un refuge, en vérité? Cette
secousse me porta à rire encore une fois amèrement.
--L'homme, dis-je, en m'efforçant de rassurer Marie d'une forte pression
de main, l'homme, voyez-vous bien, doit être pour la femme à la fois ce
que sont le Dôme de marbre et le Palais-Vieux pour nos troupeaux
imaginaires...
--C'est-à-dire?
--C'est-à-dire un beau conteur de chimères, un miroir reflétant tout en
beauté, et une forteresse...
--Eh bien? dit-elle, réfugiée câlinement contre moi?
--Eh bien!...
Ah! cher petit être aimé! elle oubliait, dans cette heure d'abandon,
toute l'inquiétude que mes extraordinaires insouciances lui avaient
donnée dans le courant du jour. Aveugle, comme toutes les femmes, elle
me trouvait parfaitement complet, ce soir, par le besoin qu'elle avait
de trouver à côté de soi quelqu'un de parfaitement complet.»
«Eh bien! me disais-je à moi-même, toi, toi, profite donc, insensé! du
moment exquis qu'elle te donne! Mets donc quelque logique en tes
plaisirs!»
Hélas! je m'aperçus que la logique de nos plaisirs consistait en une
alternance, à peu près régulière, de conscience et d'aveuglement. Notre
ciel était d'ouvrir ou de fermer les yeux simultanément, ce qui nous
arrivait toujours autrefois, du temps de nos courtes entrevues, mais ne
pouvait se produire perpétuellement avec la fréquence de nos rencontres
et de nos entretiens.
--Il serait l'heure de rentrer, dit Mme Vitellier.
Nous ne répondîmes pas.
--J'ai peur, me dit Marie, de l'heure qui s'écoule. Je n'ai jamais senti
rien me pénétrer si vivement que tout ce qui est dans l'instant que je
vous parle, mon ami! Il me semble que j'aurai toute ma vie présentes à
l'esprit les choses que j'entends en ce moment-ci: cette Florence, ce
vent dans les cyprès, ces cris du soir dans les jardins, et ma voix...
Oh! mon André, parlez-moi!... cela ne me quittera plus, j'en suis sûre.
Mais quelque chose me dit que je ne retrouverai jamais, jamais, cette
heure-ci dans la réalité, cette heure-ci à côté de vous, André, à côté
de votre façon de sentir... car je m'imagine que c'est à travers vous
que tout m'arrive; que, vous parti, je ne sentirais rien.
--C'est, ma chérie, qu'il n'y a ici ni Florence, ni bruit du vent dans
les cyprès, ni même ce timbre particulier que nous prêtons aux voix qui
s'élèvent dans les jardins, le soir; mais il y a nous, qui aimons!...
--Ah! ah! dit-elle, je vous ai entendu! j'ai votre dernier mot qui
résonne, qui chante, chante à mon oreille... Je suis heureuse,
heureuse!...
Elle jeta sa tête charmante sur mon épaule, avec une pression et une
caresse de chatte; je vis ses paupières abaissées; l'ombre longue de ses
cils rejoignit le bistre de ses yeux fatigués; je vis encore quelques
reflets d'or sur ses cheveux ondulés. Tout le reste me parut enveloppé
de nuit. A ce moment, comme la veille, les cloches tintèrent, presque
toutes à la fois et soudain.
Elles se répondaient de Fiesole à Florence et à cent villages alentour.
C'étaient des voix claires et quasi pimpantes, à peine mélancoliques; un
jasement, un babillage avant le coucher, quelques-unes, à la résonance
longue et frisante dans l'air léger, donnant l'idée d'un jeu de grâces à
la tombée du jour. Un concert de voix enfantines nous vint en même temps
de l'église, et l'air devint frais.
* * * * *
Vers dix heures du matin, on vint m'avertir qu'une dame m'attendait au
salon de l'hôtel.
--Cette dame est seule?
--Oui, monsieur, c'est une dame d'un certain âge.
Mme Vitellier seule et venant me trouver chez moi! grand Dieu! que
pouvait-il y avoir?
J'accours. Mme Vitellier m'ayant reconnu me prend les mains
précipitamment.
--Monsieur André, me dit-elle, nous sommes perdus! Ah! plaignez-moi, je
suis bien malheureuse!
--Mais expliquez-vous, Madame, je vous en prie!
--Hélas! ne comprenez-vous pas?
Et elle me tend une dépêche de Paris: «_Jamais! jamais! au surplus,
j'arrive_.--VITELLIER.»
Il me passe une sorte d'éblouissement court; puis un mouvement de colère
me remonte. J'entrevois la réalité, et selon la tournure de mon
caractère, ce n'est pas encore l'affreux avenir, la séparation éternelle
d'avec Marie qui m'accable, mais ceci seulement: tout de suite, tantôt,
ne vais-je pas pouvoir voir Marie? Si cette femme me disait: «Nous avons
encore un peu de temps, venez nous trouver cette après-midi, vous la
verrez...», il me semble que je ne penserais pas à notre malheur. Mon
premier mot, insensé, laisse cette pauvre Mme Vitellier ébahie.
--Mais elle! elle! pourquoi ne l'avez-vous pas amenée?
--Allons! vous êtes fou! dit-elle, après un instant d'hésitation. Vous
ne pouvez plus la voir...
--Je ne peux plus!...
--Monsieur, me dit-elle, je n'ose me repentir de l'extrême faiblesse que
j'ai témoignée vis-à-vis de ma fille et de vous, mon coeur seul me
faisait agir et sans doute je continuerais à en suivre l'impulsion s'il
ne dépendait que de moi. Mais le père de Marie a prononcé, contre mon
attente et mes désirs... M. Vitellier est d'une fermeté inébranlable; je
n'avais compté pour le fléchir dans sa détermination première, connue de
vous depuis... sept ou huit mois, n'est-ce pas, monsieur? je n'avais
compté, dis-je, que sur mon propre retour sur ma parole, sur le parti
infiniment grave que j'ai cru pouvoir prendre sur moi d'adopter à votre
égard, lors de notre rencontre ici. A vrai dire je prévoyais une tempête
violente, un coup terrible, mais dont tout le fracas devait s'éteindre
devant mon imprudence accomplie; j'endossais tout. Ah! Monsieur, que
n'eussé-je pas fait pour la santé de ma fille, et votre présence la
ressuscitait...
--Eh bien! eh bien! m'écriai-je, la tuerez-vous donc à présent, de
complicité avec Monsieur votre mari?
--Sans doute hélas! prononça-t-elle avec une froide raison, si mon mari
le décide ainsi, car je ne suis que mère et n'ai aucun droit de
m'opposer à ce qui sera décidé... à ce qui _est_ décidé, car M.
Vitellier ne reviendra pas sur sa parole, je vous le répète.
--Mais, Madame, cela est infâme, cela est sans nom. Vous avez vu Marie
dans mes bras, vos larmes; votre indulgence, votre amour de mère nous
ont bénis tous les deux enlacés... Madame, vous ne pouvez nier qu'il en
fut ainsi!...
--Oui! oui! dit-elle, tout à coup suffoquée par les larmes.
--N'était-ce pas le plus solennel, le plus beau, le plus efficace des
serments? Le pouvez-vous rompre? allez-vous nous en délier? Mais nos
mains étaient nouées confusément avec les vôtres! Allez-vous jeter cette
enfant dans des bras étrangers?... Mais enfin, Madame, que faudrait-il
donc pour que vous jugiez que Marie m'appartient?
--Taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, la figure cachée par les deux
mains; je ne suis rien, je ne puis rien, M. Vitellier est informé de
tout cela!...
Je bondis.
--M. Vitellier est informé de tout cela!!
--Et vous avez eu sa réponse...
Je tombai sur une chaise, me demandant si je rêvais. Puis je me sentis
envahi d'une amertume et d'un dégoût immenses.
--Je serais curieux de savoir où Monsieur Vitellier entend placer son
point d'honneur?
--Hé! monsieur! de quoi parlez-vous! ce sont là des choses qui se posent
aux quatre points cardinaux!
Je ne pus m'empêcher de sourire de la réponse opportune. Ma colère
tournait vers le goût du sarcasme; j'aurais voulu m'oublier, me noyer
dans de petites phrases venimeuses lancées à la première personne venue,
mais volontiers à cette femme afin qu'elle souffrît dans tout son être
pour être accointée à ce banquier sans entrailles et sans pudeur.
Moi-même, à ce moment, je me souillai du regret de n'avoir pas fait de
Marie ma maîtresse pour pouvoir aller souffleter ces gens à la face et
devant tous: «J'ai eu votre fille, Monsieur, Madame! oui, je l'ai eue
chez moi, chez vous, dehors, dedans, partout où j'ai voulu!... Vous ne
voulez pas me la donner? Ah! il y a de quoi rire! Mais c'est moi qui
vous la rends, tenez, Monsieur, Madame! j'en suis saoûl!...» Ah! ah!
pouah! je m'empoisonnais moi-même; je me fis honte de m'être laissé
amener par l'idée de ce père à abîmer l'idée de mon cher grand amour.
Mme Vitellier, qui me regardait, lisait sur ma bouche que je
distillais un fiel atroce; je contractais la mâchoire comme pour vomir;
puis je rougissais; puis j'étais prêt à tomber à genoux, à demander
pardon à n'importe qui, à pleurer d'un désespoir confus, d'une détresse
totale qui ne me laissait plus aucune idée un peu claire. Si! j'avais
celle-ci, comme un entêtement d'enfant: revoir Marie!
Follement, stupidement, je suppliai:
--Laissez-moi la revoir!
--Vous n'y pensez pas! dit Mme Vitellier qui, ayant essuyé ses
larmes, avait repris sa dignité.
--Une fois, une seule fois! tout de suite... tantôt!
Je me traînais à ses genoux. Je me sentais absolument ridicule; j'étais
fou.
--Allons! dit-elle, Monsieur, vous plaisantez! Il est temps que je me
retire. D'ailleurs j'ai tout dit. Monsieur, adieu!
Je me perdais par la violence de mon désespoir, ma passion devait
produire l'effet le plus grotesque. Mais cette séparation imminente,
irréparable, me semblait impossible ainsi que ces précipices de
cauchemar où l'on se sent tomber tout en se disant: non! non! ça ne va
pas être, je vais m'éveiller auparavant!
--Madame, ayez pitié de moi! Vous ne voyez donc pas que je l'aime à en
perdre la raison.
Elle fut touchée à nouveau par ma sincérité; elle se rapprocha:
--Voyons! voyons! mon ami, il faut être raisonnable!
Cette consolation, dans le moment même que je lui disais que je perdais
la raison, me fit éclater de rire et raviva ma colère.
Elle en fut blessée et me dit d'un air pincé:
--Vous n'êtes pas sérieux, décidément!
--Sérieux! raisonnable! Mais, est-ce que tout ce qui se passe a
l'apparence d'être sérieux et raisonnable? Vous-même, Madame, en vous
reconnaissant vaincue en ces affaires en avouez la monstruosité?
--Je ne sais pas! je ne sais rien! dit-elle, de grâce ne m'embrouillez
pas davantage! Nous n'avons pas coutume, nous autres, d'éclaircir par
nous-mêmes les affaires.
--Mais qui donc les dirige, au fait, ces affaires? fis-je, commençant à
me ressaisir.
--Quoi? je ne vous comprends pas.
--Oui! je demande quel est l'instigateur de cette résistance effrénée,
de cette opposition inhumaine? Car je fais l'honneur à M. Vitellier de
le croire incapable d'une mesure aussi impitoyable. Ce n'est ni un père
ni un ami qui maintient cette rigueur de fer. Il y a là-dessous une
volonté tenace qui est plus forte que tous les principes de Monsieur
votre mari; il y a une machination infernale à quoi nous obéissons tous
ici, il me semble! Nous sommes tous courbés les uns devant les autres, à
ce qu'il paraît: moi devant vous; vous, devant M. Vitellier; mais M.
Vitellier, Madame, devant qui donc, s'il vous plaît, tient-il cette
singulière posture? Car il la tient, je vous assure qu'il la tient!...
Mme Vitellier me regarda avec des yeux effarés qui soudain
s'éclairèrent.
--Ah! fit-elle.
--Ah! Vous voyez donc bien, Madame, qu'il y a quelque chose! Ce quelque
chose, vos yeux viennent de le découvrir. Mais dites! dites donc que je
ne me trompe pas!...
Je trépignais, je frappais du pied le sol; des girandoles de Venise qui
tremblèrent, nous firent détourner la tête.
--Vous savez donc? dit-elle.
--Mais quoi, quoi? demandai-je impérieusement en frappant toujours du
pied. La pauvre femme affaiblie par l'étonnement, oubliait que je la
maltraitais. Et à mesure que mon exigeance augmentait, elle était plus
prête à m'avouer ce qu'au fond elle n'eût pas voulu me dire.
--Mais qui vous a dit? reprit-elle.
--Personne ne m'a dit, Madame, je soupçonne;... je raisonne si vous
voulez, et je suis sûr qu'il y a quelque chose;... qu'il y a...
quelqu'un! quelqu'un, n'est-ce pas? qui est la volonté de M. Vitellier,
quelqu'un qui a introduit son armature d'acier à la place du cerveau et
à la place du coeur de M. Vitellier, et qui ainsi le gouverne, dans un
but unique, dont il élague les voies à coups mesurés et d'une rigueur
mathématique! N'est-ce pas cela? dites! n'est-ce pas cela?...
--Marie vous a parlé de M. Arrigand!
--- Ah! ah! le voilà, vous avez dit son nom! Voilà dévoilé le démon qui
nous hante! Mais qu'a-t-il à s'acharner ainsi contre une jeune fille qui
le repousse? Le dépit? la haine? tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un
homme d'argent? Est-ce que deux ou trois coups de Bourse ne lui
vaudraient pas la fortune de Mlle Vitellier? Mais il y en a de plus
riches qu'elle! L'aime-t-il?... Ah! ah! ah!
--Ne riez pas! monsieur, ne riez pas de cet homme-là!
--Cet homme-là! mais je le tuerai, Madame, je l'assassinerai au besoin,
comme il est juste de le faire à qui se joue de la sensibilité et du
coeur d'un être! je l'écraserai comme un animal nuisible, comme le
monstre venimeux qui se faufile en rampant, dont les forfaits
s'accomplissent dans l'ombre et le calcul!... Où le prendre? n'est-ce
pas?... Oui, car il se cache, il se terre; mais j'aurai sa piste, ces
gens-là ont une odeur que nous sentons. Voulez-vous que je vous dise?
J'imagine que notre homme n'est pas loin... M. Vitellier l'amènera? Non
point! il est ici avant M. Vitellier si son intérêt l'exige; il nous
écoute peut-être derrière ce mur. Ah! tenez, je crois qu'il ne nous a
jamais perdus de vue; il était l'ombre empoisonnée qui glaçait tout à
coup les meilleurs instants de notre bonheur d'un jour!
--Je vous supplie, dit Mme Vitellier en croisant les mains, de ne
point vous occuper de cet homme. Partez plutôt, quittez Florence
momentanément: nous n'y resterons pas longtemps, je suppose. S'il y a
une chance de salut pour vos projets... qui ont été les miens, je vous
promets de la réchauffer de tous mes soins, je vous préviendrai... Mais
éloignez-vous!
--Je veux d'abord voir cet homme et le tuer!
--Qui vous dit qu'il sera ici?
--Votre question même me prouve qu'il n'est pas impossible qu'il y
vienne... Je gage que vous l'attendez tôt ou tard.
--Partez! je vous en conjure!
--C'est abandonner Marie dont le coeur m'appartient!
--Au prix seulement de votre départ, je vous promets mon concours...
--Hélas! Madame, tout le sens de cette entrevue fut de me faire entendre
que votre concours est sans force!
--Aimez-vous mieux la guerre entre nous?
--Mais, Madame, entre vous et moi, il y a votre fille que chaque coup
atteindrait!
--Hélas!
--Hélas!
Sur ce triste mot, Mme Vitellier me quitta.
Une heure après, Marie me faisait remettre ce mot:
«Pars, mon cher amour! Prends un billet pour Venise et arrête-toi à
Ferrare. C'est une grande ville déserte et triste où nous serons bien.
Tu m'y attendras. Ne t'étonne pas; ne t'effraie pas; n'hésite pas! Je
suis résolue.
«Ta
«MARIE-DES-FLEURS.»
J'eusse été décidé à partir, ce seul mot m'en eût empêché. Je ne voulais
pas entraîner cette enfant à sa perte. Il fallait non seulement ne pas
partir, mais montrer que je n'étais pas parti.
Je passai un quart d'heure à ma fenêtre, tourné du côté de la Casa
Santidio, dans l'espoir de voir paraître Marie.
Enfin elle paraît. Il faut qu'elle ait beaucoup souffert. Le cerne bleu
de ses yeux des mauvais jours a rejoint la courbe de ses sourcils en un
cercle complet. Je ne distingue de loin, dans sa figure de cire, que ces
deux grands trous noirs où brillent les lumières de son regard qui me
veut parler. Le désordre doré de ses cheveux enveloppe le visage
transfiguré, tendu vers moi désespérément. La distance m'empêche de
distinguer la mobilité probable de ses traits. Je ne vois que ce masque
extraordinaire dirigé vers moi et dont l'angoisse et l'ardeur fixes me
font frissonner jusqu'aux moelles. Est-ce la douleur ou un espoir
insensé qui donnent un tel feu à cette face immobile et cependant
étrangement vivante? Je suis fou; peut-être mon exaspération me
rend-elle visionnaire? Je prononce malgré moi: «Ma Marie, ma petite
Marie! Est-ce toi?» Mes paroles se perdent dans la distance et dans
l'air indifférent. Elle a fait un signe de la main. Que signifie-t-il?
Je me dis: «Si je n'étais si troublé, je le trouverais simple et
compréhensible.» La peur de ne point le saisir fait que je ne sais
l'interpréter. Le désespoir me prend. Ce signe est de la plus grande
importance; mais mes yeux se couvrent; je ne distingue plus rien.
J'essaie de me remémorer le mouvement qu'elle a fait. Je m'essuie les
yeux, je veux la revoir. Elle a disparu. Ah! triple sot! elle m'a dit de
la main: «Pars! pars!» c'est clair. Et sa figure est celle d'une enfant
qui quitte tout pour venir à moi. Si je ne pars pas, elle m'aura
devancé. Vais-je la laisser seule? Et me voici faisant mes valises.