«Quand je vous quitte, mon cher bien-aimé, et que je me retrouve seule!
Et pire, quand je suis de retour à la maison! Avez-vous pensé à l'état
de quelqu'un qui descendrait du paradis pour venir habiter une maison
bourgeoise? Quel changement de température! et l'effort, après, pour se
ressaisir! Tout va bien, tant que je ne me suis pas ressaisie. Hélas! et
j'appelle me ressaisir, redevenir celle d'ici, cesser d'être celle de
là-bas, de ma «niche rouge», de ma petite chapelle où je suis la madone
de mon dieu! Je suis en paix quand je me mets à lire vos feuillets, ou
quand je vais chez grand'maman penser à vous. Je meurs d'envie de tout
lui dire! c'est elle qui nous bénit. Ah! j'aurais à ce propos bien des
choses à vous raconter... Mais je veux vous parler de ces cahots qu'il
faut bien que j'adore puisque la secousse vient de vous, mais qui me
démolissent. Si vous me voyez souvent patraque, et avec des airs
chancelants, ne m'en tenez pas rigueur, mon André, c'est que je n'ai
pas repris mon équilibre... Oh! oui, certes! je ne crains pas de le
redire, je suis fière de vous aimer et d'être aimée de vous, et, forte
de ce beau sentiment, je devrais me rire de tout le reste. Ah! mon ami,
ce reste c'est mon père et ma mère, qui m'aiment, à leur façon sans
doute, mais que je ne puis aimer que d'une façon, celle d'une fille. Et
je suis en révolte contre eux, révolte noire, sourde et agissante.
N'est-ce pas affreux? Je ne veux plus rien vous dire ce soir; je sais
bien que tout est petit vis-à-vis de la beauté de ma vie en vous;...
ayez pitié de moi!»