Quand je revins à moi, il paraît que j'étais sauvé; mais on avait été
fortement inquiet autour de moi. Le temps était gris et délicat. J'avais
une fenêtre d'où l'on embrassait à vol d'oiseau tout le bois de
Boulogne: au loin les coteaux de Meudon et de Sèvres et la petite trouée
sur Saint-Germain étaient noyés dans une brume bleue, tendre et ténue
comme la paume d'une main féminine. Le Mont-Valérien perçait seul ces
vapeurs, et la grande masse des arbres nus que leur bois colorait de
tons divers, semblait une nappe de nuages houleuse dont la moire mobile
caressait, attirait et étourdissait. Je fus obligé de m'asseoir. Je
n'étais pas encore très vaillant.
Je fis prendre chez moi mon courrier, avec la permission du médecin. Ce
devaient être des journaux et des revues ou des lettres indifférentes
qui ne pouvaient pas me casser la tête.
J'ouvris en titubant une enveloppe de papier teinté. Cela était daté du
1er janvier. J'étais tombé malade la veille.
Passy. 1er janvier.
«Venez et demandez.»
Il y avait une autre enveloppe pareille, du 8 janvier.
«Je vous attends et vous supplie.»
«MARIE.»
Enfin une troisième avait été distribuée le matin, et voilà ce qu'elle
contenait:
«Si vous êtes vivant, vous aurez pitié. Vous ne pouvez me tenir rigueur
de la réponse que je vous ai donnée dans l'escalier, puisque je n'étais
pas libre de vous en donner une autre. Maintenant je le suis. Ce mot
est-il une «autre réponse»? Que pourrais-je y ajouter? Mais, vous savez
cela depuis quinze jours et vous n'avez pas paru. Vous êtes parti!...
Quelle impatience! n'ai-je pas agi assez vite? Ah! si vous êtes quelque
part où ceci ne vous atteindra pas! O mon ami!... Je pleure jour et
nuit. On croit que c'est à cause de ce que j'ai fait, ou plutôt défait;
mais personne ne sait pourquoi j'ai fait ou défait cela. Et j'en suis
même étonnée, parce qu'il me semble que ça saute aux yeux. Je suis
perdue.
«MARIE.»
--Ma cousine! ma cousine!
La chère femme accourt tout essoufflée:
--Venez que je vous embrasse!... Non! lisez tout de suite!
Elle commence par ouvrir les yeux; elle sourit et toute sa figure
exprime le contentement et la surprise joyeuse, en même temps toutefois
que la confirmation de quelque chose dont elle eut eu comme un soupçon.
Puis elle se chiffonne, et cela je l'attendais, parce que ma bonne
parente est effarouchée de ce que Marie ose m'écrire.
--Mais, ma cousine bien-aimée, si cette petite ne m'avait pas écrit
cela, je ne l'eusse appris jamais et j'emportais et j'allais répandre
d'elle une opinion bien fâcheuse, et j'en ai failli mourir, paraît-il.
Trouvez-vous si décent de laisser étouffer des sentiments dans l'ombre
qui, mis en lumière, donneront à la vie sa beauté?
--Mais je ne dis pas cela, mon cher ami; voyons! vous allez me chercher
noise quand je ne suis au contraire qu'émue... Je ne sais pas ce que
j'ai, ce que j'éprouve, voyons! tout cela est si soudain, ce revirement,
cette nouvelle figure que je vous vois... enfin, laissez-moi respirer...
--Pas longtemps, dites? Vous voyez bien que vous n'avez pas le temps!
--Comment cela?
--Mais, ma petite cousine, dis-je en l'embrassant, parce que vous voyez
que cela presse, et que malgré que j'aie un bien grand plaisir à vous
voir près de moi, rien n'égale la satisfaction que j'aurais à vous
savoir avenue Henri-Martin... Hein! suis-je aimable?
--Avenue Henri-Martin?...
--Demander pour votre cousin la main de Mlle Vitelier.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! mais laissez-moi respirer un peu, au moins...
Mais, je n'avais jamais envisagé cela de si près. La dernière fois que
vous m'avez fait l'honneur de me consulter, il s'agissait, s'il vous en
souvient, de pressentir seulement l'opinion de cette enfant... Mais
aujourd'hui, songez un peu, avez-vous jamais pensé à la fortune de cette
jeune fille?
--Elle est riche, je sais, mais je demanderai qu'on me fasse la grâce
d'une petite dot de rien du tout, de quoi aller à Venise une fois l'an
et y changer de foulards.
--Grand fou! et vous, savez-vous seulement ce que vous avez?
--Une douzaine de mille livres... ne manquez pas, ma bonne cousine,
d'énumérer ma fortune en livres, j'y tiens; cela vous a un son passé qui
va à mes goûts réactionnaires. Toutefois, je vous permets d'escompter
mon bel avenir: auditeur au Conseil d'Etat; belles relations, etc.
--Mais! misérable enfant! il ne s'agit pas de plaisanter quand on veut
prendre femme!...
--Mais, ma chère cousine, je vous ferai observer que c'est vous qui,
pour le moment, me semblez manquer de gravité en tenant compte de tout,
hormis le coeur de cette jeune fille et le mien. C'est une chose dont
les personnes raisonnables jouent avec une insouciance d'enfants... Nous
ne mourrons pas, privés d'une grande fortune; et, privés l'un de
l'autre...
--Mais les parents ne vous donneront pas cette jeune fille!
--Oh!... Elle se donne bien, elle!...
--Permettez-moi de vous dire que cela peut être le fait d'une nature
excellente, mais qui manque un peu de prudence, et dont... comment
dirai-je?... la spontanéité... serait pour... je ne dis pas
m'inquiéter...
--Ma cousine!
Je dus avoir le visage si brusquement convulsé, la voix si altérée et si
mauvaise que ma cousine ne sut plus si elle devait être plus effrayée de
mon état ou de ce qu'elle avait dit. Elle avait insulté Marie. Elle
sanglota et s'enfuit. J'étais furieux; je m'oubliais tout à fait;
j'eusse frappé quelqu'un et faillis briser tout. Je cherchai mes
vêtements, m'habillai à la hâte. Je tremblais de fièvre; mes jambes
flageolaient; il me semblait que j'avançais à la façon des petits
oiseaux qui sautillent. Je descendis je ne sais comment. En bas, ma
cousine en me voyant poussa un cri. Je lui répondis par un ricanement.
--Grand Dieu! où allez-vous? fit-elle.
--Ha! ha! ha! ha!...
Elle s'avança en appelant son mari, les domestiques, quelqu'un. Je la
repoussai avec brutalité. J'avais atteint la porte de la rue; en
m'apercevant avec mon chapeau, mon pardessus, le concierge avait ouvert;
la porte bâillait. Un domestique arriva; ma cousine lui demanda de
m'empêcher de sortir. J'étais déjà dehors.
--Jean! Jean! dit-elle à l'homme, courez derrière monsieur, il ne
tiendra pas debout...
Je sentis l'homme à mes trousses. J'étais fou, et il me parut que je
retrouvais des instincts et des gestes d'enfant. Je croyais fuir
quelqu'un qui voulait me battre et je me trouvais des jambes de sept
ans; j'avais conscience d'être grotesque en faisant aller mes talons
très haut comme les bambins. Je me précipitai dans un fiacre et y tombai
comme une masse.
--Cocher! avenue Henri-Martin!
La voiture roula; le domestique dut m'abandonner.
Toutes sortes de choses m'échappent concernant ma démarche avenue
Henri-Martin. Je n'ai pas souvenir de la manière dont j'entrai, dont je
demandai M. et Mme Vitellier qui, précisément, se trouvaient ensemble
à la maison. Je me rappelle seulement que j'eus plaisir à constater que
Marie ne paraissait pas, et je pensai que tout le monde était préparé,
attendait cette visite officielle. Je ne sais ce que je dis. Je ne
revois clairement que les figures de ces deux personnages quand résonna
dans ma bouche le nom de Marie que je leur demandais. Oh! comment
prononçai-je ce nom! Marie eût été fille des pierres de la muraille qu'à
la façon dont je dis: «Mademoiselle Marie», ces pierres me l'auraient
jetée dans les bras. Ces deux personnages jouèrent la surprise, d'abord,
et ensuite la dignité la réserve. Je ne m'en étonnai pas autrement. Ils
me demandèrent quelques heures de réflexion sous le prétexte de
consulter leur chère enfant. Je recevrais une prompte réponse,
espéraient-ils. Je me retirai sur ces solennités conformes à l'esprit
des plus distingués de mes contemporains.
Je me fis conduire chez moi, où parviendrait la réponse. D'ailleurs, je
ne voulais plus revoir ma cousine. Elle avait insulté Marie. Pourquoi?
Ah! n'était-ce pas la haine naturelle, irrémédiable du médiocre pour
l'héroïque, de la femme sacrifiée à des conventions qui l'ont retenue de
vivre et qu'elle prend pour la vie, contre celle qui veut vivre contre
tout? Hélas! que dis-je? et, moi-même, n'avais-je pas commis le même
crime vis-à-vis de cet être adorable; n'avais-je pas passé des journées
et des nuits de fièvre à l'injurier devant celle qui veillait
maternellement à mon chevet? N'avais-je pas moi-même introduit ce doute
dans un cerveau mal prévenu envers celle qui semblait m'avoir
empoisonné? Ah! mais c'étaient des injures d'amour! Est-ce qu'une femme
s'y devrait tromper?
J'étais donc séparé, par quelque chose d'ineffaçable, d'une femme qui me
tenait lieu de mère et venait de me révéler tout à coup que j'exécrais
son jugement, sa pensée, son âme en somme, de telle sorte que je me
demandais de quelle nature pouvait bien être le lien qui nous unissait.
C'est dans cet état que j'attendais le prononcé de ma sentence par un
tribunal de fantoches sans coeur ni sens! Ainsi, me disais-je, tous les
êtres dont nous dépendons et que nous croyons aimer nous sont aussi
étrangers que s'ils étaient descendus d'une autre planète, et nous
demeurons à l'aise et sourions parmi des figures qui nous devraient
faire peur par leur étrangeté. Ils sont en hostilité perpétuelle contre
nous; nous n'y prenons garde que dans des cas tout à fait
extraordinaires: une âme enfin a paru où vous vous mirez avec délices;
c'est alors que vous voyez le mouvement entendu de leur tourbe, leurs
grimaces et leurs poings menaçants!
Je grelottais pendant qu'on m'allumait du feu. Mes pauvres bibelots, mes
livres abandonnés me regardaient et semblaient me prendre en pitié.
J'attendais. J'attendais.
* * * * *
Ce fut une lettre très décente et de termes fort mesurés, fort
convenables à ménager l'amour-propre d'un galant homme épris, qui
m'apporta ma sentence. A partir de ce moment-là je compris que le
malheureux qui entend le résultat de la délibération du jury soit si
souvent impassible. La catastrophe abasourdit; sous le coup, l'on n'est
que stupide. Après seulement l'homme avec son merveilleux outillage de
douleur se réveille.
* * * * *
Je recommandai que l'on ne reçût personne. Je savais que ma cousine
était venue, après son domestique et son mari. Je n'avais pas voulu les
voir. Je n'étais pas tombé encore dans la période d'attendrissement; ma
haine, ma colère se soutenaient.
--Monsieur, me dit mon concierge, cette dame est revenue.
--C'est bien.
--Monsieur, il est venu une autre dame, à la tombée de la nuit...
--Je n'y suis pour personne, entendez-vous?
--Monsieur, j'ai dit aussi à cette dame que monsieur n'y était pas.
--C'est bien.
--C'est, monsieur, c'est que... cette dame a eu l'air bien contrarié...
--Elle n'est jamais venue ici?
--Oh! non, monsieur!
--«Oh! non, monsieur!»... qu'est-ce que ça a d'extraordinaire? Elle
aurait pu venir... Vous n'avez pas demandé une carte, un mot?...
--Oh! monsieur, j'ai bien vu que cette dame n'était pas quelqu'un à
donner son nom...
--Comment était-elle?
--Monsieur, je n'ai pas bien vu sa figure...
--Allez-vous-en! allez-vous-en! C'est bien.
Et pendant que cet homme descendait, je lui criai tout à coup:
--Vous ne ferez exception que pour cette personne, si elle revient!
J'étais fou! je me tâtais la tête et me regardais dans tous mes miroirs
pour tâcher de prendre conscience de mon identité à cause de l'idée
insensée qui m'était venue. Je ne pouvais pas croire que je fusse sain
et que je crusse cette chose possible.
* * * * *
Comme le jour baissait, un coup de timbre me secoua violemment. Il y eut
quelque hésitation dans l'antichambre, le temps me parut abominablement
long. Enfin la portière se souleva. Nous étouffâmes deux cris:
--Vous!
--Moi!
Je ne sais pas ce qui se passa tout de suite. Elle était essoufflée; je
ne tenais pas debout. Je crois que je lui dis de s'asseoir; mais elle
ne voulait pas; elle voulait repartir aussitôt. Et puis il y eut
certainement un silence que je n'ai pas mesuré. Il était plein et
délicieux; il me sembla que j'y buvais à une fontaine de Jouvence et je
ressuscitais miraculeusement.
--Marie!
Mais dès que le souffle lui revint, les larmes lui montèrent aux yeux.
Je n'osais lui prendre la main; je la regardais et nous eussions pu
demeurer longtemps ainsi.
Elle avait soulevé sa voilette pour essuyer ses yeux; elle la rabattait
et était obligée constamment de la relever.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit-elle en pleurant.
Puis ayant enfin prononcé un mot, elle se ressaisit tout à coup par
cette grande force de volonté qu'elle a, et elle me dit d'une voix qui
s'affermissait:
--Ce que je fais est inouï, mon ami; mais je suis à vous. J'ai déjà pris
pour vous quelques partis assez graves et celui de vous écrire m'a coûté
plus que celui-ci. Vous m'avez révélé en moi une vie que j'ignorais tout
à fait: celle du coeur et de l'esprit; c'est l'âme, ça, n'est-ce pas? Eh
bien! mon âme est à vous, car je vous dois autant il me semble qu'à ceux
qui m'ont nourrie et vêtue. Je ne cesse de les aimer, mais pas au point
de leur sacrifier mon âme. Croyez que je le leur ai dit, comme je vous
le dis, mais ils ne m'ont pas comprise et m'ont dit que je n'étais
qu'une enfant et reviendrais sur ces billevesées. Ainsi l'âme est
billevesées, mais l'argent ne l'est point. C'est bien extraordinaire.
Enfin nous éclaircirons peut-être tout cela; mais je vous répète que je
veux vivre par vous; je veux vous voir et vous écouter. Je ne reconnais
qu'à vous le droit de s'y opposer. Me trouvez-vous étrange? me
blâmez-vous? vous opposez-vous?...
--Marie, tout ce que je vous pourrais dire est visible sur la figure que
ces événements m'ont faite, et vous le voyez... Il est visible à
l'aspect abandonné de toutes ces choses que vous apercevez, qui étaient
ma vie, qui m'ont fait mon âme et lui ont permis, dites-vous, d'éveiller
la vôtre, et que je délaisse cependant, et trahis, pour vous!
--Oh! je ne veux pas que vous les abandonniez: vous viendriez à me
haïr...
--Je vous aime, Marie!
Elle fut debout, tout à coup; elle me tendit une main loyale; nous nous
serrâmes la main en silence, et nous sentions bien que nous nous jurions
quelque chose de grave. Il y avait vis-à-vis de nous l'image
incomparable du saint Jean-Baptiste, de Vinci; son geste montrait le
ciel, l'éternité; et son sourire, sa grande ironie nous impressionna
davantage que n'eussent fait toutes les pompes d'une église; nous nous
surprîmes à le regarder ensemble et nous sentîmes trembler...
--Est-il ami? fit Marie qui s'intimidait devant la puissance de cette
figure.
--Comme le ciel, la mer et le monde qui nous porte, par quoi nous sommes
ravis, terrorisés et mis à mort tour à tour... L'amitié est un beau
fruit dont le noyau contient la haine: une piqûre à la surface, et le
venin perle et se répand. Toutes choses sont ainsi mélangées. La guerre
est continue...
--Ne dites pas cela! fit-elle en retirant sa main; vous me faites mal.
Suis-je aussi moi formée de ce mélange, dites? Oh! ne me rappelez pas ce
sourire de Léonard, il est trop clairvoyant, et rien ne fait peur
davantage!
Mais ma figure changea aussitôt; je cessais de penser et ne voyais plus
que «ma petite Sainte-Marie-des-Fleurs» enfin à moi, par un don spontané
d'elle-même.
Je lus dans ses yeux un remerciement. Puis elle s'échappa. Je dus courir
après elle dans l'antichambre; et elle rit:
--Je suis contente, ah! je suis contente! dit-elle...
--Mais, où vous reverrai-je?
--Partout où vous me direz de me trouver.
--Mais vous ne pouvez pas!
--Je pourrai. Ne suis-je pas venue ici?
Dans le brouhaha des choses essentielles que je devais lui dire et qui
n'avaient point été prononcées, j'avais relégué cette question: «Comment
avez-vous pu venir?»
--Ah! voyez! dis-je, je n'ai même pas le temps de m'informer de la peine
que vous avez dû prendre... Vous avez dû faire des prodiges?...
--Bon! bon! cela n'est rien! Me croyez-vous gauche et empruntée? Je vous
expliquerai cela une autre fois... Vous ne me dites rien pour
grand'maman? Elle me parle de vous; nous parlons de vous tous les jours.
Nous nous dîmes, à la porte, toutes sortes de choses dans un décousu
désespérant, et rien de ce que nous voulions nous dire. Je voulais
surtout porter sa main à mes lèvres. Je ne le fis pas. De ma vie je
n'avais été si timide. Le pire fut pour moi de lui fixer un rendez-vous.
Je me jugeais stupide: quoi de vulgaire à ce que des amoureux cherchent
à se rencontrer? Mais les analogies ont quelque chose de terrible pour
nos jugements: je vis, dès ce moment que j'aurais souvent à souffrir par
là. Elle me dit elle-même:
--Je reviendrai.
Je fus honteux de la sottise de mes hésitations. Je la regardai
descendre, prompte et légère, les marches de l'escalier. Elle me fit
quelques petits signes pleins de tendresse et de grâce. J'avais sur elle
des yeux fixes. Elle dut prendre cela pour de la passion. Je l'aimais en
effet à la folie, mais j'étais alors simplement hébété.
* * * * *
J'attendais Marie depuis trois jours. Ces journées solitaires écoulées
dans l'unique préoccupation de sa venue possible avaient exaspéré tous
mes sentiments. Je ne pouvais plus lire; le travail me semblait une
occupation surhumaine, et je m'étais surpris à feuilleter des gravures
sans voir rien de ce qui me passait sous les yeux. Alors j'allais à la
fenêtre, regardais la neige dont la place était couverte. Elle va
traverser cela, était ma seule pensée. Car elle ne voudra pas descendre
de voiture à ma porte. Manie, subtilité, raison de femme. Enfin, elle
aura ses bottines toutes maculées et je les lui ferai étendre devant le
feu pendant que nous causerons et que je respirerai sa présence. Alors,
nous serons très heureux.
Ainsi, bien que j'allasse à la fenêtre plus de cent fois par jour pour
voir arriver Marie, je fus totalement démonté quand je l'aperçus. Elle
arrivait par le même chemin que je l'avais vu prendre pour s'en aller,
l'autre jour. Je la savais superstitieuse: elle suivait, à la façon d'un
toutou, sa piste dernière qui lui avait été favorable. J'aurais dû
sourire et me dire, tout simplement, que j'allais voir une petite femme
bien délicieuse. Mais non! la grande bêtise de l'homme épris m'envahit
de nouveau. «D'où vient-elle?... Où ne va-t-elle pas, puisqu'elle peut
venir ici?...»
Elle entra, avec son beau parfum de fraîcheur pure. Je vis tout de suite
sous la voilette ses yeux francs et limpides, sa lèvre entr'ouverte,
souriante: tout un printemps dans le triste hiver. Ah! j'aurais dû lui
sauter au cou, sans plus de façons; elle ne l'eût pas trouvé
extraordinaire puisqu'elle m'aimait! Et ne semblait-elle pas s'étonner
que je ne le fisse pas quand toute sa simplicité m'interrogeait:
--Eh bien! mon ami, vous avez l'air chagrin?... Je vous gêne?... Je me
retire! ajouta-t-elle en riant, pleine de foi.
--Marie! Vous me verrez souvent ainsi, je vous supplie de ne pas vous en
alarmer...
--Ah! très bien! je sais! la neige, n'est-ce pas? c'est comme la pluie,
à Venise? Nous sommes grincheux...
--Il n'y a plus de neige quand vous êtes là. Marie, vous ressemblez à un
printemps, «Sainte-Marie-des-Fleurs»!
--Regardez un peu la figure printanière que je fais, dit-elle, en
s'asseyant auprès du feu, et me montrant ses bottines et le bas de sa
robe. Elle était crottée comme un barbet.
Je pensai qu'elle avait fait des courses, seule. Son indépendance
épouvantait ma faiblesse. Elle vit tout de suite sur mes traits que
quelque chose de très désagréable passait en moi.
--Allons, bon! Qu'est-ce qui vous prend?
--Mais rien! mais rien! Je vois seulement que vous vous êtes donné
beaucoup de mal pour venir...
--Du mal?... On ne peut pas appeler ainsi ce qu'on fait parce qu'on le
veut bien. Mettons que j'aie exécuté quelques sauts d'obstacles par
exemple..., mais le terme vous déplaît?
--Voilà, dit-elle, en commençant de me raconter très naïvement ses
péripéties...
Je la regardais en silence; malgré moi je revoyais défiler le cortège
des héroïnes d'amour; et leur exemple, qui eût dû me porter à exalter
cette enfant, envenimait la petitesse de notre jugement contemporain sur
les choses de l'amour. En effet, nous allons nous échauffer au théâtre
sur les actes inouïs qu'un beau sentiment inspire; mais tout ce qui sort
du commun nous déplaît dans la vie.
--... Depuis deux jours, je combine les moyens de passer la demi-heure
qui s'écoule en ce moment, poursuivait-elle. Mais pour ne pas perdre de
temps, j'ai combiné à la fois, pour d'autres demi-heures. Si je vous
expliquais ça, vous ne m'écouteriez jamais, c'est très compliqué. Songez
qu'il a fallu que je veuille apprendre l'anglais, ce à quoi je n'ai
point le goût; que je persuade à ma gouvernante que le cours d'anglais
n'était qu'un prétexte à aller chez ma petite amie que vous connaissez,
plus souvent qu'on ne me le permet à la maison; troisièmement, il a
fallu que, laissant la gouvernante chez la petite amie, j'arrive à
convaincre celle-ci de la nécessité où je suis de faire en secret une
visite de charité chez de très pauvres gens que maman ne me laisserait
point aller voir; et quatrièmement, comme je ne veux pas mentir, il m'a
fallu trouver ces très pauvres gens. Je les ai: ils sont à proximité, si
l'on peut dire, de la maison de ma petite amie et de la vôtre, car elle
habite au Palais-Royal et mes pauvres dans une ruelle mauvaise près de
l'école des Beaux-Arts. Je viens de chez eux à l'instant; cela sentait
très mauvais? Est-ce que je sens mauvais?...
Je tombai à ses genoux. Elle essaya encore quelques phrases légères sur
l'appréciation de ce que sa conduite avait de singulier. Mais son coeur
était gros; l'énervement venu à la suite des nombreux efforts qu'elle
avait faits, cessait de la soutenir; sa voix chevrota; quand ses larmes
montèrent, je pleurais déjà, la tête sur ses genoux. Nous pleurâmes
ensemble, et je l'embrassai de tout mon coeur.
Ces larmes furent une bénédiction divine. Elles nous sauvèrent sans
doute de bien des folies et elles me guérirent totalement de mes idées
fâcheuses. Je sentis tomber toute la défroque des jugements mesquins et
conventionnels dont j'étais précédemment costumé à l'égal des plus
ridicules personnes de mon temps. Notre cas m'apparut admirable et je
sentis que nous faisions, Marie et moi, une belle exception au-dessus
des petites comédies amoureuses qui ont, à l'ordinaire, le privilège
d'attendrir. Nous étions retranchés du monde et en révolte contre ses
usages; nous touchions un instant la nature dépouillée de tous ses
artifices.
C'est un blasphème contre la mémoire pieuse de moments si excellents,
que de s'y étendre davantage. Aucune langue ne saurait exprimer le feu
secret qui vous y consume et vous y donne l'étrange et douce sensation
de s'émietter en fines cendres, de toucher d'une manière bienheureuse
notre fin dernière, si elle est de retourner nous mêler, impersonnels, à
la poussière universelle.
Nous ne fîmes absolument que pleurer et nous nous quittâmes avec l'idée
qu'à aucun moment de notre vie nous n'avions été si heureux.
* * * * *
«Bonsoir, ce soir, ma Fée; je rentre et ne peux m'en aller dormir sans
vous avoir dit quelque chose par ce bout de feuillet. Je suis en proie à
une obsession bien charmante: la présence de votre personne. Ce n'est
pas tout à fait nouveau? Si; auparavant, votre pensée plutôt
m'obsédait. Votre personne a remplacé votre pensée, ou plutôt s'y est
jointe si intimement, que je vous vois, vous sens là, et de telle sorte
qu'un halluciné ne ferait pas mieux. Je vous confesserai même que j'ai
tenté de vous échapper ce soir en allant au théâtre, fait
extraordinaire. Je n'y ai vu que vous. Et, revenant en voiture, j'ai
éprouvé tout à coup si violemment votre présence, j'ai eu une bouffée de
vous si véritable que mon coeur a failli s'en disloquer et que j'ai eu
de l'inquiétude.
«Est-il vrai que vous contenez l'Univers? Illusion merveilleuse: tenir
tout, le monde, le ciel, en un petit être fragile que l'on entoure de
ses mains! se dire qu'au dehors tout est vain, puisque tout est là. Oh!
merci, ma Marie, des délices que vous me donnez! Je baise, à n'en plus
finir, vos chères petites mains.»