Le domaine lui-même, après avoir été longtemps en vente fut payé
20.020 francs et la veuve d'Almeg se fit adjuger pour 1.720 francs la
petite maison portant le nº 71 de la rue du Foix que le général avait
annexée à la maison qu'elle possédait elle-même en propre depuis le 10
février 1816.
Les 50.000 réaux réclamés,--la prétention était plutôt inattendue,--par
la veuve et les enfants du général Marie de Fréhaut, pour le reliquat
de l'achat du couvent des Trinitaires déchaussés de Madrid, ne semble
pas avoir retardé beaucoup la liquidation de la succession. Elle ne se
termina guère, cependant, avant 1845, et dès 1829, Victor Hugo écrivait
à Adolphe de Saint-Valry les ennuis qu'elle lui causait et le peu qu'il
avait à retirer des débris d'une grande fortune:
Mes affaires privées toujours fort embrouillées, l'héritage de mon
père non liquidé, nos biens en Espagne accrochés par Ferdinand VII,
nos indemnités de Saint-Domingue retenues par Boyer, nos sables de
Sologne (la Miltière) à vendre depuis 23 mois, les maisons de Blois
que notre belle-mère nous dispute... par conséquent rien, ou peu de
chose, à retirer dans les débris d'une grande fortune, sinon des
procès et des chagrins...[162].
[Note 162: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835. Lettre à
Adolphe de Saint-Valry du 18 décembre 1829, p. 87.]
La comtesse Hugo avait su, il est vrai, retirer son épingle du jeu:
L'_Étrangère_ était devenue l'_Adversaire_.
Trente ans, elle survécut au général, habitant la petite maison, dont,
au loin, aimait à se souvenir l'exilé.
L'on chuchotait sur elle et on la voyait peu. On prête au cœur, même
vieilli, des faiblesses; puis, une femme seule a besoin, pour le
règlement de ses affaires de quelques conseils...
Et vinrent les cheveux blancs et l'oubli...
Cependant que Victor Hugo atteignait le zénith de sa gloire, le
21 avril 1858, Mme Hugo, la seconde, s'éteignait à l'âge de
soixante-treize ans.
Deux voisins, les sieurs Besson, cordonnier, et Fouquet, jardinier,
furent, au bureau de l'état civil de Blois, les témoins de son
décès[163].
[Note 163: Les registres de l'état civil de Blois fournissent,
ainsi que celui du petit Léopold, l'acte de décès de Marie-Catherine
Thomas y Saëtoni, Vve Hugo. En voici la teneur:
«L'an mil huit cent cinquante-huit, le vingt-unième jour du mois
d'avril à trois heures du soir par devant Jean-Claude-Eugène Riffault,
maire de Blois, chevalier de Légion d'honneur, Officier de l'État civil
de la commune de Blois, canton de Blois, département de Loir-et-Cher,
sont comparus Clovis Besson âgé de trente-neuf ans, profession de
cordonnier, domicilié à Blois et Eugène-Frédéric Fouquet, âgé de
quarante-huit ans, profession de jardinier domicilié à Blois.
«Lesquels nous ont déclaré que le vingt et un du mois d'avril, à
dix heures du matin, Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, âgée de
soixante-treize ans, profession de rentière, demeurant à Blois,
département de Loir-et-Cher, née à Cervione (Corse), veuve en deuxièmes
noces de Joseph Léopold Sigisbert, comte Hugo, lieutenant général,
officier de la Légion d'honneur, fille de feu... est décédée en notre
commune, en sa maison, rue du Foix.
«Le premier témoin a déclaré être voisin et le second témoin être
voisin de la décédée. Nous nous sommes assurés de l'exactitude de la
déclaration de ces témoins, qui ont signé avec nous le présent acte,
après que lecture leur en a été faite.
«Eug. Riffault.
Fouquet. C. Besson.»
]
Elle mourait dans l'isolement, ignorée de tous, à commencer par la
famille à laquelle la faiblesse du général et les circonstances
l'avaient imposée.
Nul ne se souviendrait de cette veuve d'Almeg, si les actes de l'état
civil ne venaient parfois suppléer à l'insuffisance de notre mémoire.
Le temps, en confondant, au Père-Lachaise, les dépouilles du général
Hugo et de Sophie Trébuchet, sa première femme, la mère intelligente
et exquise, qui, non contente de donner au monde Victor Hugo, avait
façonné son cœur et son esprit, avait depuis longtemps remis les choses
au point.
Son souvenir seul reste associé à celui du père et du fils.
Elle avait été la bonté et la grâce.
Première confidente des essais de ses enfants, elle les avait
encouragés et l'on ne saurait oublier qu'auprès du lit de la malade,
Victor, non encore hors de page, avait composé quelques-unes de ses
meilleures odes.
Sa figure fut pour le poète toujours présente. C'était plus que de
l'amour filial. Il lui avait voué un culte, auquel il ne cessa d'être
fidèle.
Deux femmes,--elles se valurent par le cœur et par
l'intelligence,--éclairent, à l'aube de sa vie, la personnalité du
prodigieux écrivain, dont la renommée, comme «la claire tour» de
Solness, domine la médiocrité, les obscurs labeurs et les luttes
fratricides des hommes, Sophie Trébuchet et Adèle Foucher.
Elles furent les inspiratrices, les bons anges, placés auprès du poète
aux heures des débuts, alors que les mauvais sont, si souvent, les
ordinaires compagnons de l'artiste et endorment de leur poison sa
volonté et sa force.
Toutes deux eurent une part égale dans le libre et harmonieux
développement de son génie, et il est doux, après avoir évoqué un peu
de l'âme de Victor Hugo à vingt ans, de conjoindre leurs noms, et,
en cet été de la Saint-Martin, de couronner des dernières fleurs de
l'automne les tombes sacrées où elles goûtent l'immuable repos.
Blois, 30 octobre 1908.