Je suis encore ici pour trois semaines. Vous m'écrirez vite, n'est-ce
pas?
Mille respects de ma part à Madame votre mère[128].
[Note 128: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835, p. 221-222.]
Rues et maisons noires et laides, «tout cela est jeté pour le plaisir
des yeux». Voilà, pour les Blaisois, s'il en était besoin, de quoi
faire pardonner au poète les deux vers du comte de Gassé.
Regardez.--Tout est laid, tout est vieux, tout est mal.
Ces clochers même ont l'air gauche et provincial[129].
[Note 129: _Marion Delorme_, acte II, scène I.]
Au reste, Victor Hugo a suffisamment magnifié Blois, voire les clochers
de Saint-Nicolas, pour que cette boutade ne puisse inspirer qu'un
sourire et rien plus.
De Blois, il écrivit encore au baron d'Eckstein[130], pour lui
recommander le _Résumé de L'Histoire de Russie_, du pauvre Alphonse
Rabbe; puis, le 7 mai, à la veille d'en partir, ce fut cette lettre,
jolie et intéressante, à Adolphe de Saint-Valry[131], son ami d'enfance:
[Note 130: Ferdinand d'Eckstein, né à Altona, en 1790, mort à Paris
en 1861. Après avoir servi contre la France, suivit Louis XVIII et
s'attacha à sa fortune. Successivement commissaire central à Marseille,
inspecteur général au ministère de la police, historiographe à celui
des Affaires étrangères et enfin créé baron.
Après avoir collaboré aux _Annales de la Littérature et des Arts_,
auxquelles il donna des articles politiques, historiques et de
littérature étrangère, le baron d'Eckstein, fonda en 1826, le
_Catholique_.
Rendu à la vie privée par la Révolution de juillet il a exprimé, avec
talent, dans nombre d'ouvrages, son loyalisme.]
[Note 131: Adolphe Souillard, plus connu sous le nom d'Adolphe
de Saint-Valry (1802-1862), né la même année que Victor Hugo, était
pour lui un ami d'enfance, car son père avait servi sous les ordres du
général. Après avoir collaboré au _Conservateur littéraire_, Adolphe de
Saint-Valry,--il donnait comme Jules Lefèvre et Jules de Rességuier les
plus belles espérances,--était passé aux _Annales de la Littérature et
des Arts_, où l'honneur lui fut imparti de rendre compte des _Odes et
poésies diverses_ de V. Hugo.
Je ne puis reproduire le morceau dans son entier, il ferait longueur,
mais la date où ces lignes furent écrites (1822, tome VII) leur donne
trop de saveur pour que je puisse ne point les citer:
«Nous ne savons à quelle fatalité attribuer le silence des journaux
quotidiens à son égard; est-ce que par hasard la supériorité d'un
écrivain aussi jeune que M. Victor Hugo donnerait de l'ombrage et du
souci à quelques hommes de lettres en crédit? Ce serait là un sentiment
bien bas, mais au reste bien digne d'un siècle essentiellement jaloux
et dépréciateur; car, de nos jours dans le compte que l'on rend des
meilleurs ouvrages, il règne habituellement une certaine réserve
cauteleuse, assez proche parente de l'envie et de la médiocrité.
Heureusement pour M. V. Hugo, une édition épuisée sans annonce, les
éloges et l'amitié si honorables de M. de Chateaubriand et de M. de
Lamennais sont une fort belle compensation.»
Que l'on veuille se souvenir que le poète et le critique n'avaient pas
à eux deux, plus de quarante ans.
Adolphe de Saint-Valry fut un des sept fondateurs de la _Muse
française_, avec Émile Deschamps, Guiraud, Soumet, Victor Hugo,
Alfred de Vigny et Desjardins. (Ce Desjardins, doit être l'auteur
d'un drame «en cinq coupes d'amertume», _Semiramis la Grande_, dont
les lecteurs de l'_Intermédiaire_ n'ignorent pas le titre. Il semble
avoir été professeur libre et avoir collaboré à la _Tribune_ de Germain
Sarrut. C'est, parmi les Romantiques de la première heure, un des plus
inconnus.)
Il prit une part active, en l'absence de Guiraud, à la préparation
du premier numéro, qui parut le 28 juillet 1823 sous la date du
15, et, quand, après douze numéros, la _Muse_ disparut, le 15 juin
1824, survivant à peine huit jours à la disgrâce de Chateaubriand,
dont le grand public ignora longtemps les causes, ou tout au moins
l'une d'entre elles, ce fut Saint-Valry, qui, non sans esprit et
sans courage, traça le portrait d'Auguste, l'ami hier tout puissant,
aujourd'hui ministre révoqué, «car il est doux de rendre hommage à
la vertu et au courage d'un homme de bien, et peut-être n'est-il pas
encore défendu d'accompagner jusqu'aux portes de Rome Cicéron partant
pour l'exil».
En vérité, Saint-Valry donnait mieux, là, que des espérances, et, en
dehors de leur amitié, l'on comprend en quelle singulière estime le
pouvait tenir Hugo qui avait souvent été son hôte à Montfort-l'Amaury,
dont ils ont, l'un et l'autre, chanté les ruines. (_Odes et Ballades_,
Odes Livre V, Ode XVII; _Les Annales romantiques_, 1826.)
On doit à Adolphe de Saint-Valry un roman, publié en 1836: _Mme de
Mably_.
Cf. Ch.-M. Des Granges: _La Presse littéraire sous la
Restauration._--Léon Séché: _Le Cénacle de la Muse
française_.--_L'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux_, 1893.]
A Adolphe de Saint-Valry.
Blois, 7 mai 1825.
Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai
bien souvent mes regards vers Paris et Montfort, et le château de
Blois ne me fera point oublier Saint-Laurent. J'ai passé là en août
1821, des moments bien doux et votre excellente mère m'y a fait
presque oublier pendant huit jours l'admirable mère que je venais de
perdre.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé
que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son _Clocher de
Saint-Marc_. C'est un homme d'un vrai talent, et il ne manque à ce
talent qu'un succès.
Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez
tort de désespérer de vous-même; il faut que votre poème se vende,
et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt
fait.
On me dit ici que l'on dit là-bas que j'ai fait abjuration de mes
_hérésies littéraires_, comme notre grand poète Soumet. Démentez le
fait bien haut partout où vous serez, vous me rendrez service.
J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est
singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes
les _folies_ mêmes sont représentées dans l'admirable bizarrerie de
ce palais de fées et de chevaliers. J'ai gravé mon nom sur le faîte
de la plus haute tourelle[132]; j'ai emporté un peu de pierre et
de mousse de ce sommet, et un morceau de châssis de la croisée sur
laquelle François Ier a inscrit les deux vers:
[Note 132: Marie-Caroline, duchesse de Berry, devait suivre ce
mauvais exemple, le 18 juin 1828, lors de sa visite à Chambord.
(_Relation du voyage de S.A.R. Madame, Duchesse de Berry, dans la
Touraine, l'Anjou, la Bretagne, la Vendée, et le Midi de la France en
1828_; par M. le vicomte Walsh. (Paris, Hiver, 1829, tome I, p. 24.) Il
faut lire dans les mémoires d'Horace de Viel Castel comment il traite
ce «Walsh d'Irlande».
Sur Chambord, cf. L. de la Saussaye: _Le château de Chambord_, 8e
édit. Lyon, Perrin, 1859, in-8º, de VII; 137 pp.]
Souvent femme varie
Bien fol est qui s'y fie
Ces deux reliques me sont précieuses.
Adieu, mon ami, vous savez que le roi m'invite à son sacre. Je serai
à Paris vers le 29, et je vous embrasserai.
L'amitié d'un homme comme vous est douce et inappréciable.
Victor[133].
[Note 133: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835, pp. 48-49.]
Le lendemain ou le surlendemain, le général emmenait ses hôtes
passer quelques jours à la Miltière, la propriété qu'il possédait en
Sologne[134], d'où, après avoir écrit de façon plaisante à son jeune
beau-frère, Paul Foucher[135], le 9 ou le 10 mai, il adressait, le 12,
cette lettre plus sérieuse à son beau-père.
[Note 134: Par acte passé devant Me Pardessus, notaire à Blois,
le 12 décembre 1823, le général Hugo, avait acquis au prix de 31.000
francs cette petite propriété située communes de Pruniers et de Lassay
(Loir-et-Cher) avec la locature de Laudinière. «Elle consistait d'après
l'acte, en: maison de maître, grange, cénacles, un enclos appelé le
parc de la Miltière, distribué en jardins anglais et entouré de fossés,
contenant environ 5 hectares de terre, prés et taillis.» (L. B.)]
[Note 135: _Correspondance_, pp. 50-51.
Né en 1818 et mort en 1875, Paul-Henri Foucher devait être en 1828
le collaborateur de son beau-frère dans le drame d'_Amy Robsart_.
Drames, opéras, ballets, romans, chroniques, Paul Foucher a un peu
affronté tous les genres et l'on ne doit pas oublier ses intéressantes
correspondances parisiennes adressées à l'_Indépendance belge_.
Alfred de Musset semble avoir lié à jamais son nom à celui de Mélanie
Waldor:
Quand Madame Waldor à Paul Foucher s'accroche,
Montrant le tartre de ses dents...
]
Il ne s'agit pas dans celle-ci de baccalauréat ou des jeux du soleil
à travers le lierre tapissant «une salle de verdure attenante à la
Miltière».
Le sacre approche, Victor n'a reçu encore ni sa croix de la Légion
d'honneur, ni les papiers la concernant. Il craint «de ne pouvoir
porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant». Il prie son
beau-père de vouloir bien passer à la chancellerie pour stimuler un peu
l'apathie des bureaux.
Puis, ce sont les 350 francs demandés à Reims pour une chambre,--la
province est sans pitié quand elle a occasion d'écorcher quelques
Parisiens,--et si ce n'est tout à fait le chapitre des chapeaux, c'est
tout au moins celui du tailleur et du chapelier. Du protocole presque.
La Miltière, 12 mai 1825.
Mon cher papa,
Le messager envoyé par mon père à Blois est de retour. Il nous
rapporte l'aimable lettre de maman à son Adèle, que nous avons lue
en famille et une lettre fort cordiale de Victor Foucher[136], qui
nous fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions également
à recevoir la croix de la Légion d'honneur et les papiers, etc.,
que vous nous avez annoncés pour le commencement de cette semaine.
Notre espérance est frustrée de ce côté, et mon père désirerait que
vous eussiez la bonté de passer encore une fois à la Légion, pour
presser cet envoi. Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et
si nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je courrais grand
risque de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait
inconvenant.
[Note 136: Victor-Adrien Foucher, beau-frère de Victor Hugo, né
comme lui, en 1802, mort en 1866. Magistrat, Victor Foucher a dirigé de
1833 à 1862 la _Collection des lois civiles et criminelles des États
modernes_ et a laissé en outre, un certain nombre d'ouvrages et de
brochures d'un caractère juridique.
Paul Lacroix attribue à Victor Foucher vingt articles, signés F., du
_Conservateur littéraire_.]
Je sens, mon excellent père, combien je vous donne de peines, et
je suis pénétré d'une vive reconnaissance de toutes vos bontés. La
lettre de maman Foucher est bonne comme elle: elle est remplie de
détails qui nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès de
Juju[137] autant que de Didine[138]; quand nous serons de retour à
Paris ces deux enfants seront l'objet de nos curiosités réciproques,
et nous aurons de longs récits à nous faire.
[Note 137: Julie Foucher, la toute jeune sœur d'Adèle Hugo, mariée
plus tard au graveur Paul Chenay (1818-1906) auteur d'un volume de
souvenirs intimes: _Victor Hugo à Guernesey_.
(Paris, Juven, S. D. in-12), de 296 pp.]
[Note 138: Léopoldine Hugo.]
Voudriez-vous encore ajouter à tous vos soins paternels celui de
payer nos contributions dont le papier a été remis à maman. Nous vous
rembourserons cette petite somme.
Maman nous apprend que la chambre à Reims est louée 350 francs et
qu'on cherche une quatrième personne. Est-ce pour la voiture ou
pour le logement? Vous me disiez dans votre dernière que Beauchêne
s'occupait de la fabrication de mon habit. Comment a-t-il eu ma
mesure? Il faudra sans doute les culottes, bas, souliers à boucles,
épée d'acier, chapeau à galon d'acier et plumes. En quel métal
doivent être les boucles de la culotte et des souliers? Faudra-t-il
les jabots et les manchettes?
Parlez de nous à la bonne Mme Deschamps. M. Deschamps[139] m'a
écrit une charmante lettre. Veuillez l'en remercier en attendant que
je le fasse moi-même.
[Note 139: Père d'Émile et d'Antoni Deschamps.]
Paul a dû recevoir aujourd'hui une lettre de moi, la première que
j'ai écrite de la Miltière. Celle-ci est la seconde. Je vais écrire
la troisième à Charles Nodier.
Adieu, mon cher et bon père; papa et son excellente femme, mon Adèle
et sa petite Didine aux joues fermes, vous embrassent ainsi que maman
Foucher, et je me joins à eux de cœur. Vous ne sauriez croire comme
on parle de vous en Sologne à l'heure qu'il est.
Votre fils tendrement dévoué,
Victor.
Mon portier a-t-il reçu quelque lettre depuis notre départ? J'en
reçois une bien paternelle de M. de la Rivière[140].
[Note 140: M. de la Rivière, le vieux maître d'école de Victor rue
Saint-Jacques. Il en sera, ultérieurement, plus longuement question.]
Écrivez toujours à Blois[141].
[Note 141: _Correspondance_, pp. 223-225.]
Victor Hugo a raconté assez sommairement son séjour à Reims et ses
impressions au cours de la cérémonie du sacre, à laquelle il fait
assister Lamartine[142], dont M. Edmond Biré a, depuis, établi
l'absence à ce gala où le carton peint semble avoir été un trop
fréquent accessoire[143].
[Note 142: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome II,
p. 92.]
[Note 143: _Victor Hugo avant 1830_, p. 377.]
Il convient d'être plus bref encore. Ce fut pour Victor l'occasion, et
elle était excellente, d'écrire l'_Ode sur le Sacre_[144].
[Note 144: _Odes_, livre III (1824-1828), ode IV.]
Il aimait le sujet. Les Bourbons l'avaient jusqu'ici heureusement
inspiré. Louis XVIII ne s'était point montré ingrat. Charles X ne le
fut point davantage.