M. Edmond Biré a eu la chance de découvrir, sur les quais, un
exemplaire des _Adieux poétiques_[47] du comte Gaspard de Pons, cette
insigne rareté.
[Note 47: _Adieux poétiques_, par le comte Gaspard de Pons, Paris,
Librairie nouvelle, 1860, 3 in-12.]
Dans une pièce intitulée _la Démence_ et où le poète s'adresse «A ce
qui fut Eugène», on peut lire, entre autres, ces vers. Ils donnent la
clef de la terrible énigme:
Peut-être dédaigné par l'Amour et la Muse,
Un désespoir jaloux s'alluma dans ton cœur:
Tu hais malgré toi ton rival, ton vainqueur...
La mort de la pensée au plus affreux destin
A seule, hélas! pu te soustraire:
Tu cessas bien à temps d'être toi, d'être frère,
Le premier frère fut Caïn.
Oui, certe, et dans ce mot ne vois pas un outrage;
L'outrage serait lâche autant que solennel.
Ton cœur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage
En toi pût allumer un foudre criminel...[48].
[Note 48: _Victor Hugo avant 1830_, pp. 273-274.]
Plus de deux mois, on avait caché ce triste accident au général Hugo,
espérant quand même un mieux impossible. Les frères redoublaient de
soins autour du malade et leurs ressources s'épuisaient.
Le 20 décembre enfin, Victor se décidait à faire appel à son père et
lui adressait cette lettre désolée.
Mon cher Papa,
C'est auprès du lit d'Eugène malade et dangereusement malade que
je t'écris. Le déplorable état de sa raison dont je t'avais si
souvent entretenu empirait depuis plusieurs mois d'une manière qui
nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter
sérieusement remède, parce qu'ayant conservé le libre exercice de sa
volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les
soins. Son amour pour la solitude poussé à un excès effrayant a hâté
une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l'espérer,
mais qui n'en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour
longtemps dans une position bien délicate. Abel et M. Foucher
t'écriront plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment je
me hâte de te prier de vouloir bien nous envoyer de l'argent, tu
comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal événement m'a surpris.
Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi
comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines et
pour qui les malheurs de ses enfants sont les premiers malheurs.
Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans
le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes
connaissances, le docteur Fleury.
Adieu, bon et cher Papa, j'ai le cœur navré de la triste nouvelle que
je t'apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit, il se trouve
mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant
depuis avant-hier, est en ce moment très égaré. On l'a saigné hier,
on lui a donné l'émétique ce matin, et je suis auprès de lui en
garde-malade. Adieu, adieu, la poste va partir et je n'ai que le
temps de t'embrasser en te promettant de plus longues lettres d'Abel
et de M. Foucher.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Ce 20 décembre 1822.
Le général Hugo ne tarda point à venir voir à Paris son fils malade,
et, profitant d'un intervalle lucide, l'emmena à Blois, où il le
soigna quelque temps chez lui.
Le répit fut court, Eugène dut, bientôt, être enfermé à nouveau.
Dix ans et plus il survécut au naufrage de sa raison et en 1837[49]
seulement, il s'éteignit, à Charenton.
[Note 49: Eugène Hugo est mort à Saint-Maurice (Charenton) le 5
mars 1837.]
Les tristesses de l'heure présente n'avaient point seules le don de
préoccuper la famille Hugo. Outre le colonel, le général avait un
autre frère officier, le major Francis[50]. Il les avait fait venir,
jadis, l'un et l'autre en Espagne pour servir à leur avancement. La
monarchie de Joseph tombée, eux aussi avaient connu la demi-solde et
la non-activité. Et les yeux fixés sur l'avenir, ils s'adressaient
au neveu bien en cours, lauréat de l'Académie française et membre de
l'Académie de Toulouse, marié à la fille d'un chef de bureau à la
guerre, lui demandant son appui, rêvant d'une mise en activité, d'un
galon de plus ou de deux étoiles.
[Note 50: Le plus jeune frère du général, François-Juste Hugo, né
le 3 août 1780.]
Victor Hugo d'être embarrassé. En dépit de l'affection portée par lui à
l'oncle Francis, le servir, n'était-ce pas desservir son père?
Le crédit des amis puissants, très puissants, qu'il comptait au
pouvoir, devant être conservé _vierge_ pour une occasion autrement
importante, le rappel à l'activité du général Hugo, un mirage
peut-être, mais si cher à tous.
Dans cette lettre Mme Hugo était devenue «ta brave femme».
Pour la première fois--et des mois encore, cette suscription demeurera
isolée--elle est adressée à