MONSIEUR LÉON SÉCHÉ,

_en témoignage de haute et de vive sympathie_.

I

La Jeunesse et les débuts.--Mme Hugo.--Le général Hugo.--Premiers

succès académiques.--Le _Conservateur littéraire_.--Les _Odes et

Poésies diverses_.--La seconde femme du Général: Marie-Catherine Thomas

y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.

La Bibliothèque de Blois, assez pauvre en manuscrits, a la bonne

fortune de posséder une quarantaine de lettres autographes de Victor

Hugo à son père, le général Hugo.

Elles ont trouvé place par extraits dans le tome premier de la

_Correspondance_ de Victor Hugo[1] et ont fourni à M. Louis Belton,

avocat à Blois, matière à une fort attachante étude: _Victor Hugo et

son Père, le général Hugo à Blois_[2].

[Note 1: Victor Hugo: _Correspondance, 1815-1835_. Paris,

Calmann-Lévy, 1896; in-8º de 383 pp. _Lettres au général Hugo_, pp.

166-215.]

[Note 2: Louis Belton: _Victor Hugo et son père, le général Hugo_ à

Blois, d'après les lettres de Victor Hugo conservées à la Bibliothèque

de Blois et divers documents inédits.

Publiée d'abord dans le tome XVI des _Mémoires de la Société des

Sciences et Lettres de Loir-et-Cher_, pp. 9-85, cette étude a été

l'objet d'un élégant tirage à part. Blois, Typ. et Lith. C. Migault et

Cie, 1902, in-8º de 81 pp.

Cette étude fort bien faite a été souvent mise à contribution au cours

de ce travail. Des notes, que je ferai suivre des initiales L. B., y

ont, même, été textuellement empruntées.]

Embrassant une période de quatre ans,--la première est du 4 juillet

1822 et la dernière du 4 novembre 1826,--ces lettres offrent le très

vif intérêt d'avoir été écrites par le poète de vingt à vingt-quatre

ans, à la veille et au lendemain de son mariage. Ainsi, assistons-nous

aux joies initiales et aux premiers chagrins du ménage, ce pendant que

paraît et s'épuise la première édition des _Odes et Poésies diverses_

et que des cendres du _Conservateur littéraire_ ne tardera pas à éclore

la _Muse française_.

L'_Histoire du Romantisme_ de Gautier--et enthousiasma-t-elle nos

quinze ans, appareillant nos curiosités en partance vers les floraisons

inconnues et magiques de Baudelaire!--ne parle pour ainsi dire que de

la seconde période déjà du Romantisme: Petrus Borel, le lycanthrope,

farouche et énigmatique, Jehan du Seigneur, Augustus Mac-Keat,

Philothée O'Neddy, chacun a sa façon de porter le gilet rouge. Cette

correspondance, au contraire, nous ramène aux temps héroïques de la

nouvelle école.

Ces dates de 1822 et de 1823 évoquent non point ces satellites qui lors

de la représentation d'_Hernani_ commençaient à graviter, «grandiloques

et bousingots», autour de l'astre fulgurant qu'était Hugo, mais les

ouvriers de la première heure, anciens collaborateurs du _Conservateur

littéraire_, créateurs de la _Muse_ de demain.

Alfred de Vigny, tôt maître de son instrument, atteint déjà à la

sereine magnificence de ses poèmes. Plus tard, un froid pourra se

produire entre Hugo et lui, mais à ce moment, leur affection semble

sincère et étroite; le chantre d'_Eloa_ sera le témoin de Victor, lors

de son mariage et sa «tour d'ivoire» n'est point tellement éloignée de

la terre, qu'il ne soit des fondateurs du nouveau recueil.

Le souci de son exclusive réputation et l'ennui de participer aux

frais de la publication semblent en avoir éloigné Lamartine, dont les

_Méditations_ venaient de consacrer le nom. Il ne devait pas tarder,

d'ailleurs, à y être bientôt malmené.

Hugo et Lamartine semblent, en vérité, s'observer plutôt que s'aimer.

Le Cygne de Saint-Point se préoccupait, avant tout, de lui-même,

puis, sa nature paraissait répugner à la collectivité d'un effort,

ce par quoi se traduit toute école littéraire ou artistique. Malgré

son singulier éclectisme, on peut dire que la _Muse française_ ne fut

jamais la sienne.

Mais à côté de la mer de Sorrente et de son «flot hexamètre», eût

spécifié Corbière, que de talents se dessinaient et donnaient

alors des espérances de succès et de gloire: Guiraud, Gaspard de

Pons, camarade de Vigny à la Garde royale, Adolphe de Saint-Valry,

moins euphoniquement Souillard dans la vie privée et châtelain à

Montfort-l'Amaury, le toulousain Jules de Rességuier et tant d'autres,

injustes oubliés de la grande critique, dont les murmures de l'Anio

n'ont pas empêché l'implacable Léthé de submerger les noms.

Elles sont contemporaines de cette génération et la rappellent,

ces lettres. Souvent, elles complètent, et rectifient parfois, les

souvenirs de jeunesse dictés par Olympio à sa femme, dans _Victor Hugo

raconté par un Témoin de sa Vie_[3].

[Note 3: Édition consultée: _Victor Hugo raconté par un Témoin de

sa Vie_, avec œuvres inédites de Victor Hugo, entre autres un drame

en trois actes: _Inez de Castro_. Paris, A. Lacroix, Verbœckhoven et

Cie, 1867, 2 in-12 de 376; 419 pp.]

Le grand homme aimait trop la légende pour n'en point créer autour de

lui quelques-unes, surtout lorsqu'elles faisaient bien et prêtaient à

antithèse. D'où le père bonapartiste et la mère vendéenne.

La gloire claironnante du fils a pu faire négliger assez communément

celle, assez restreinte, du père, le «héros au sourire si doux[4]», et

ses _Mémoires_: il ne messied point de le mieux connaître[5].

[Note 4: _La Légende des Siècles: Après la Bataille._]

[Note 5: _Mémoires du général Hugo_, gouverneur de plusieurs

provinces et aide-major général des armées en Espagne. Paris, Ladvocat,

1823, 3 in-8º de 175-292, CII; 388 et 480 pp.

Ces Mémoires «contenant l'Histoire abrégée des guerres de la Révolution

française depuis 1792 jusqu'en 1815, et notamment les campagnes des

armées du Rhin, de la Vendée, d'Italie, d'Espagne», et la relation des

deux sièges de Thionville, sont précédés de _Mémoires inédits sur la

guerre de Vendée_, par le général Aubertin.

Un _Précis historique_, dû à Abel Hugo, _des Événements qui ont conduit

Joseph Napoléon sur le trône d'Espagne_ sert d'introduction à la

deuxième partie des _Mémoires du général Hugo_, (T. II; pp. V-CII).]

Dans son autobiographie, les souvenirs d'enfance et de jeunesse de

Victor Hugo débordent d'affection et de reconnaissance,--c'était

justice,--pour sa mère, cette Sophie Trébuchet, épousée, en 1796, par

le général, alors simple capitaine et qui devait être si parfaite et si

indulgente pour ses enfants, lorsqu'une aventurière corse, plus tard

épousée, aurait fait abandonner à leur père le domicile conjugal et la

vie commune.

La silhouette du général apparaît, au contraire, au second plan

seulement, comme effacée, et ne prend corps qu'au moment où elle prête

matière à une antithèse connue et souvent répétée.

Les enfants semblent avoir pris depuis longtemps parti contre leur

père, insoucieux, d'ailleurs, de la pension qu'il leur devrait servir,

et entre Victor et le général, cela a tout l'air d'une réconciliation.

Ils ne se connaissaient pas ou si peu.

Les lettres de Victor Hugo conservées à la Bibliothèque de Blois, sur

ce point comme sur d'autres, remettent singulièrement les choses au

point. L'éloignement entre le père et ses fils était plutôt matériel et

ceux-ci de savoir fort bien lui réclamer leurs mois de pension, quand

ils se faisaient trop attendre.

Elles ne sont postérieures que de dix-huit mois à la mort de Mme

Hugo, ce déchirant chagrin pour Abel, Eugène et Victor, et d'un an

à peine au second mariage qu'alla perpétrer, presque en cachette,

le général dans l'Indre et, cependant, elles sont empreintes d'une

attention respectueuse et continue du fils vis-à-vis du père. Elles

ne sont même pas exemptes d'une certaine tendresse. On la désirerait

sans doute plus simple et moins apprêtée, mais n'y avait-il pas entre

eux le souvenir de leur mère et la présence de «l'Intruse», cette veuve

Anaclet d'Almet, comtesse de Salcano, auquel le vieux brave n'avait pas

craint d'associer sa vie.

Quant aux choses de l'esprit, loin de les haïr, le général les aimait

fort, et, dans sa retraite anticipée, avait conservé pour elles un goût

très prononcé[6].

[Note 6: Outre ses _Mémoires_, on doit au général Hugo:

_Coup d'œil militaire sur la manière d'escorter et de défendre les

convois et sur les moyens de diminuer la fréquence des convois et d'en

assurer la marche: suivi d'un mot sur le pillage._

Paris, 1796, in-12.

Ces considérations ont été jointes au tome Ier des _Mémoires du

général Hugo_, pp. 209-255.

_Mémoires sur les moyens de suppléer à la traite des nègres par des

individus libres, et d'une manière qui garantisse pour l'avenir la

sûreté des colons et la dépendance des colonies._

(Publié sous le pseudonyme de Genty, cet ouvrage parut à Blois, 1818,

in-8º).

_Journal historique du blocus de Thionville en 1814, et de Thionville,

Sierck et Rodemack en 1815, contenant quelques détails sur le siège de

Longwy_; rédigé sur des rapports et mémoires communiqués par M. A.-A.

M***, ancien officier d'état-major au gouvernement de Madrid.

Blois, 1819, in-8º.

_L'Aventure tyrolienne_, par Sigisbert (roman).

Paris, 1826, 3 in-12.

(Est-ce à ce roman que, sous un autre titre, faisait allusion Méry dans

sa conversation avec les Goncourt: «Méry nous raconte la vente qu'il

conclut au prix de 600 francs, d'un roman du général Hugo, le père de

Victor Hugo, qui s'appelait la Vierge du Monastère.» (_Journal des

Goncourt_, tome II, 1862-1865, Paris, Charpentier, 1887, in-12; 18 mai

1864, p. 198). Méry était en effet revenu à Paris en 1824.

Peu de temps avant sa mort, en 1827, le général Hugo avait tenté

d'organiser une souscription pour la publication d'un ouvrage demeuré

inédit.

Prospectus de l'ouvrage intitulé: _Des grands moyens accessoires de

défense et de conservation aujourd'hui indispensables aux places

fortes, aux armées, aux colonies et aux États qui les possèdent_.

Paris, 1827, in-8º.

Enfin, il laissait un certain nombre de manuscrits dont M. Louis Belton

a relevé les titres dans l'inventaire établi après son décès:

«La duchesse d'Alba (1820).

«Le tambour Robin (1823).

«L'Ermite (ou le Solitaire) du Lac.

«L'épée de Brennus.

«Perrine, ou la nouvelle Nina, anecdote napolitaine.

«L'Intrigue de Cour, comédie en trois actes.

«La Permission, anecdote.

«Variante des Amants ennemis (1824).

«Joseph, ou l'Enfant trouvé (1825).

«Essai complémentaire sur le commandement des places de guerre et

autres.

«Minutes (antérieures à 1826) de la défense des nations, et de leurs

grands intérêts maritimes et coloniaux.

«Enfin le général préparait un ouvrage, et il avait préparé des notes

sur les pensions des veuves de militaires.»

(Louis Belton: _Victor Hugo et son père, le général Hugo, à Blois_, p.

19).]

Les craintes qu'inspirait deux ans plus tôt la collaboration d'Eugène

et de Victor au _Conservateur littéraire_,--n'allaient-ils point

négliger par trop leurs études de droit[7]?--semblent évanouies. Il ne

leur tient pas rigueur d'avoir préféré l'incertaine fortune des lettres

à l'avenir réputé sûr de Polytechnique, ce rêve de tous les parents de

province et même de Paris.

[Note 7: M. Émile Paul, dans le _Catalogue de la Bibliothèque

romantique_ de M. J. Noilly (Paris, A. Labitte, 1886), fournit à ce

sujet la curieuse note que voici:

«_Lettre autographe_ du général Hugo, père du poète, au doyen de la

Faculté de droit de Paris; Blois, le 28 avril 1820, 1 p. 1/2 in-4º. Il

s'informe auprès du doyen de la Faculté de droit de Paris si Eugène et

Victor Hugo suivent leurs cours. Il craint qu'une entreprise littéraire

dont il a entendu parler (le _Conservateur littéraire_) n'absorbe leur

argent et ne les détourne de leurs études.»]

Les débuts de Victor étaient, au reste, assez glorieux pour le

rassurer sur ce point. Nul besoin d'employer vis-à-vis de lui le verbe

comminatoire.

Les délassements intellectuels n'étaient point étrangers à l'ancien

défenseur de Thionville: il les aimait.

Une seule chose aurait pu l'inquiéter peut-être: la détresse morale

d'Eugène..., il ne pouvait la soupçonner.

Le pauvre garçon était déjà bizarre, avant que d'être fou.

La politique ne semblait point davantage devoir les séparer. Si le

général Hugo devait de la reconnaissance au roi Joseph, il n'avait

jamais eu beaucoup à se louer de Napoléon. Maréchal de camp des armées

du roi d'Espagne depuis le 20 août 1809, à peine si, à sa rentrée en

France, en juillet 1813, l'Empereur lui avait reconnu le grade de major

dans l'armée française. Comme tel, il avait été appelé, le 9 janvier

suivant, à défendre Thionville contre les troupes alliées.

L'on sait ce que cette défense de quatre-vingt-huit jours--il la devait

renouveler en 1815--comporta d'héroïsme et d'intelligence. Le général

en a écrit le _Journal_, et, tout en le mettant en demi-solde, Louis

XVIII, loin de lui tenir rigueur, lui avait auparavant accordé la croix

de chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis (1er

novembre 1814) et le grade de maréchal de camp des armées françaises

(21 novembre 1814), pour prendre rang à la date de sa rentrée en

France, 11 septembre 1813.

Quelques mois plus tard, le général était ainsi qu'un de ses frères, le

colonel Louis-Joseph, promu par la même ordonnance, au grade d'officier

de la Légion d'honneur[8].

[Note 8: Ordonnance du 14 février 1815 (_Moniteur universel_, 19

février 1815).]

Sauf un commandement actif, il n'avait donc pas à en vouloir trop aux

Bourbons, et son bonapartisme, pour le moins douteux[9], n'avait

point à s'offusquer du royalisme ardent, alors si bien porté, dont

témoignaient ses fils et dont ils firent montre dans le _Conservateur

littéraire_[10].

[Note 9: Lettre à M. le Comte Roger de Damas, gouverneur pour le

Roi, à Nancy:

Thionville, le 18 avril 1814.

Monsieur le Comte,

La brave garnison que je commande, mon conseil de défense et moi, avons

unanimement adhéré le 14 aux actes du Sénat.

Enfermés pendant quatre-vingt-huit jours dans cette forteresse, nous y

avons été fidèles à l'oriflamme de l'honneur: c'est vous rappeler celui

d'Henri IV.

En combattant nous n'avons pas attendu les éloges des hommes; l'amour

sacré de la patrie nous animait. Que le bon prince qui vient régner

sur nous daigne sourire à notre constance, et nous en aurons reçu le

prix. Nous avons été fidèles et loyaux sous l'Empereur; le serment qui

nous enchaîne au roi Louis XVIII est la garantie que nous le serons

également sous lui. Donnez à cet auguste monarque de la confiance dans

sa brave garnison de Thionville; elle y répondra noblement, elle saura

mourir pour sa gloire et pour son service.

Je vous prie, etc.

Le général Hugo.

(_Mémoires du général Hugo_, tome III, notes et pièces justificatives,

p. 467).]

[Note 10: _Le Conservateur littéraire._ A Paris, chez Anthe.

Boucher, imprimeur-éditeur, rue des Bons-Enfants, nº 34.

Décembre 1819-mars 1821; 30 livraisons formant 3 volumes in-8º.

En épigraphe, au-dessous du titre, à partir de la seconde livraison:

... Fungar vice cotis acutum

Reddere quæ ferrum valet, exsors ipsa secandi.

(Hor.)

Il faut lire en quels termes le brave M. Agier, qui, en 1816, avait été

président des _Francs régénérés_, encourageait dans le _Conservateur_,

dont le _Conservateur littéraire_ cuidait être le supplément, les

débuts de ses jeunes confrères:

«Il y a dans cette honorable entreprise quelque chose de plus

intéressant, de plus touchant encore, c'est son motif, dont MM. Hugo,

que nous n'avons point l'avantage de connaître, nous pardonneront de

révéler ici le secret. L'éducation de ces intéressants jeunes gens a

été dirigée par une mère distinguée, qui a pensé de bonne heure que de

bons principes et des talents formaient la seule fortune qui pût être

à l'abri des révolutions, la seule arme avec laquelle on pût ne pas se

défendre de l'envie, de la calomnie, mais la braver. Maintenant, fils

reconnaissants, ils essaient d'acquitter une dette aussi sacrée que

douce. Ils doivent à leur mère une seconde vie: ils veulent soutenir,

embellir la sienne; et pour y parvenir, ils unissent la fraternité

du talent à la fraternité du sang. Heureux jeunes gens d'avoir une

mère qui ait senti le prix de l'éducation! Heureuse mère de voir

ainsi couronner ses soins! Outre l'utilité et la bonne rédaction du

_Conservateur littéraire_, c'est donc la piété filiale et maternelle

qui le recommande à tous les amis des lettres et du bien....» (_Le

Conservateur_, tome VI, 1820, p. 465). Ce passage a été reproduit par

M. Ch.-M. Des Granges dans son très intéressant volume: _La Presse

Littéraire sous la Restauration_ dont nous avons souvent mis à profit

la précieuse documentation.

M. Agier ne se contentait point d'être pompier; en mars 1815 il avait

troqué sa robe de substitut du procureur général, pour l'uniforme de

capitaine d'une compagnie de volontaires royaux!

Quant au légitimisme ultra du _Conservateur littéraire_, la disparition

de son aîné, en 1820, ne l'affaiblit en rien, et dans la préface du

tome II (avril 1820), les «intéressants jeunes gens», que louait si

fort M. Agier, de clamer sur le mode majeur leurs opinions:

«Nous continuerons donc de servir autant qu'il sera en nous le trône

et la littérature; trop heureux si nous pouvons ranimer le goût des

lettres et éveiller de jeunes talents; plus heureux encore, si nous

pouvons propager le royalisme et convertir aux saines doctrines de

généreux caractères!.....

«Enfin, puisque notre redoutable aîné, le _Conservateur_, a cessé

de paraître, nous promettons de conserver intact l'héritage de

saints principes qu'il nous a légués avec son titre; nous espérons

que ses honorables rédacteurs reconnaîtront entre eux et nous une

confraternité, sinon de talent, du moins de zèle et d'opinions; et

nous croyons dire assez quel haut prix nous attachons à ce titre de

royalistes, en ajoutant que cette seconde confraternité ne nous paraît

pas moins glorieuse que la première.»

Cf: Ch.-M. Des Granges: _Le Romantisme et la Critique.--La Presse

littéraire sous la Restauration_, 1815-1830. Paris, Société du Mercure

de France, 1907, in-8º, de 386 pp.]

De ses trois fils, Victor était, comme on le sait, le plus jeune,

Abel étant né à Paris le 15 novembre 1798 et Eugène à Nancy, le 29

fructidor an VIII (16 septembre 1800).

Après avoir fait partie des pages du roi Joseph, ancien officier

d'état-major à quinze ans! Abel était venu retrouver ses frères. Ils

avaient mis leurs jeux, puis leurs travaux en commun. Si en 1822

Victor Hugo connaissait déjà la gloire, par deux mentions à l'Académie

française[11] et par le lis et l'amarante d'or de l'Académie des

Jeux Floraux, qui, le 28 août 1820, l'avait nommé maître ès jeux

floraux[12], sans parler des _Odes et Poésies diverses_ qui venaient

de paraître[13]. Abel et Eugène avaient glané, eux aussi, quelques

lauriers académiques: Abel devait être couronné, en décembre 1822, par

la Société d'Émulation de Cambrai, pour son _Ode sur la bataille de

Denain_[14] et Eugène avait déjà obtenu, en 1818 et en 1819, un souci

réservé et une mention des Jeux Floraux, pour une _Ode sur la mort du

duc d'Enghien_[15] et une autre sur celle de _S. A. R. Louis-Joseph de

Bourbon, prince de Condé_.

[Note 11: Victor Hugo avait, on le sait, obtenu en 1817, à l'âge de

quinze ans, une neuvième mention pour le sujet, mis au concours le 5

avril 1815, durant les Cent-Jours, par la seconde classe de l'Institut

impérial pour le prix de poésie: _Le bonheur que procure l'étude dans

toutes les situations de la vie._

La pièce de Victor Hugo, inscrite sous le nº 15, avait pour épigraphe

ce vers d'Ovide:

_At mihi jam puero cœlestia sacra placebant._

Deux ans plus tard, en 1819, il avait obtenu une nouvelle mention,

ayant, cette fois, traité comme sujet de concours: _Avantages de

l'enseignement mutuel._

Des fragments de ce discours ont été publiés par Victor Hugo dans

_Littérature et Philosophie mêlées_.]

[Note 12: M. Edmond Biré a relevé dans son _Victor Hugo avant 1830_

(Paris, Jules Gervais; Nantes, Emile Grimaud, 1883, in-12 de 533 pages)

la liste des succès du poète aux Jeux Floraux:

1819.--_Les Derniers Bardes_; mention.

_Les Vierges de Verdun_; amarante réservée.

_Le Rétablissement de la Statue de Henri IV_; lis d'or.

1820.--_Moïse sur le Nil_; amarante d'or réservée.

Par lettre du 28 avril, Victor Hugo avait été nommé _maître ès jeux

floraux_, et proclamé tel dans la séance du 3 mai suivant.]

[Note 13: _Odes et Poésies diverses._ Paris, Pélicier, libraire,

place du Palais-Royal, nº 243, 1822.

Très médiocre comme édition, ce recueil contenait, outre les premières

odes: _Raymond d'Ascoli_, élégie; _Les Deux Ages_, idylle; _Les

Derniers Bardes_, poème, qui légitimaient la seconde partie du titre du

volume, et disparurent avec elle, en 1828, de l'édition définitive.

Envoyés au concours de l'Académie des Jeux Floraux, en 1819, où ils

n'obtinrent qu'une mention, publiés ensuite dans le _Conservateur

littéraire_, _Les Derniers Bardes_ devaient prendre place, plus tard,

dans _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_.]

[Note 14: «Le prix de poésie a été décerné à M. Abel Hugo, pour une

ode sur la bataille de Denain». (Le _Moniteur universel_, 11 décembre

1823).]

[Note 15: C'est là, avec les _Stances à Thaliarque_, traduites

d'Horace, la seule pièce de vers d'Eugène Hugo, publiée par le

_Conservateur littéraire_, dont une note spécifie, tome Ier, p. 320,

au sujet de MM. Hugo «que deux de ces messieurs seulement, l'aîné et le

plus jeune (Abel et Victor) comptent parmi les rédacteurs».]

A Blois, où il s'était retiré, le général Hugo, créé par Joseph comte

de Siguenza[16]--titre qu'il ne devait porter que plus tard--en

souvenir et en récompense des défaites qu'il avait infligées à

l'Empecinado, s'était d'abord installé au château de Saint-Lazare,

maison bourgeoise luxueuse pour l'époque, située hors la ville et

aujourd'hui transformée en annexe de l'Asile d'aliénés, qu'il avait

acheté 36.000 francs[17].

[Note 16: Dans son _Armorial du Premier Empire_ (Paris, 1894-1897,

4 vol. in-8º), le Vicomte A. Révérend parle bien en note du général

Hugo (tome II, p. 323), mais par une singulière inadvertance, il le

donne pour le grand-père et non comme le père du poète et substitue au

comté de Siguenza celui de Gogolludo:

«Le général Hugo, grand-père du célèbre poète, qui fut pair de France,

appartenait à une autre famille et avait reçu de Joseph Bonaparte, roi

d'Espagne, le titre de comte de Cogolludo, qui ne fut pas l'objet d'une

confirmation impériale.»]

[Note 17: «L'acquisition, faite d'abord sous le nom d'un tiers, ne

fut régularisée à son profit que le 1er mai 1822, par un acte devant

Me Pardessus, notaire à Blois.»

Le château et le domaine de Saint-Lazare «comprenaient à cette époque

une grande maison de maître, logement de closier et de jardinier,

bâtiments d'exploitation: pressoir garni de ses ustensiles, cour,

basse-cour, jardins, promenades, charmilles, bosquets, vignes et terres

labourables, le tout en un seul clos entouré de murs, et contenant 9

hectares 72 ares 48 centiares». (L. B.).

Léproserie au moyen âge, Saint-Lazare formait, en 1789, un prieuré

conventuel de Génovéfains qui fut remis à la Nation le 6 décembre 1790

et vendu, par adjudication publique, le 9 février 1791.]

Un second mariage n'avait point tardé à suivre, comme il a été dit, la

mort de Sophie Trébuchet. Moins de trois mois après, le 6 septembre

1821, à 6 heures du soir, il épousait devant l'officier de l'état civil

de la commune de Chabris (Indre), le marquis de Béthune-Sully, une

veuve d'origine corse: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet

d'Almeg.

L'acte de mariage est peu connu[18] et n'est point dénué d'intérêt. Il

fixe deux dates, et, à l'orthographe près, fournit les noms exacts de

l'aventurière que le général Hugo allait épouser à Chabris[19]:

[Note 18: Je m'étais adressé pour avoir le texte de l'acte de

mariage du général Hugo, à M. le Maire de Chabris, ignorant alors qu'il

avait déjà été reproduit par le Dr G. Patrigeon dans une intéressante

notice qu'il y aurait injustice à ne point citer: _Excursions à travers

le passé.--Le père de Victor Hugo (Général Joseph-Léopold-Sigisbert

Hugo) à propos de son deuxième mariage à Chabris en septembre

1821._--Châteauroux, A. Mellotée, 1892, in-8º, de 21 pp.

Cette étude avait d'abord été publiée par la _Revue du Berry_ et par le

_Bulletin du Musée municipal de Châteauroux_.]

[Note 19: M. Edmond Biré fixe, en effet, d'après les Archives

municipales de Nancy, le second mariage du général à la date du 20

juillet 1821 et non du 6 septembre. Marie-Catherine y Saëtoni y devient

Marie-Catherine Thomas y Sactoin. D'autre part, l'acte de son décès, à

l'état civil de Blois (1858) ne donne pas les noms de ses père et mère.]

Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques · 第 9 / 60 题