LE ROI BOIT

En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine

fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages

suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la

coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le

nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les

assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les

réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.

Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes

mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient

été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui

ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre

grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec

laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume

des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette

année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six

sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient

réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.

Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine,

revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre,

prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap

d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front

ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le

troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la

partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient

l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une

perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui

conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le

chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit

de l'évangile: _Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire

ejus, et procidentes adoraverunt eum_, ils s'arrêtèrent devant messire

Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois

enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que

messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui

avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis

l'office divin fut célébré dévotement.

Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie.

L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église.

On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre,

sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de

feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre

prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau

entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon

Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé

Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire

Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas

bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant

pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et

lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon.

C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur.

L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût

à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de

l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un

enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils

de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune

fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.

Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le

visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers

les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles.

L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes,

le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à

ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume

Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle

aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit

était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de

Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage

avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres

légitimes, car toute puissance vient de Dieu. _Omnis potestas a Deo._

Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita

le _Bénédicite_, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean

Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son

voisin:

--Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous

jeûné hier?

--Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La

veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui

dit vigile dit jeûne.

--Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec

d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que

cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la

mémoire jusqu'à l'Épiphanie.

--Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent

pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.

--Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui

se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont

condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre

des évêques.

La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.

--Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.

--Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes

l'homme superbe et téméraire qui va seul.

--Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais

même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. _Quidam

asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum._

--La question est tranchée. _Non jejunetur!_

--Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire

Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable,

Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie,

en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes

vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.

Le chapitre tout entier approuva la sentence.

--Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.

Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son

gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas

Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé

Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:

--Le roi boit! le roi boit!

C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y

manquait encourait un châtiment sévère.

Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides,

fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner

soif aux convives.

--À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France,

dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.

--Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est

un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec

le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige

des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les

hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.

--Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés

pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour

le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes,

que nous avons tous élu voilà deux ans.

Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du

régent Bedford.

Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal

timbrée, qui criait:

--À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!

C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin

du chanoine, éclatait.

On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria

amplement comme il convenait:

--Le roi boit! le roi boit!

Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires

sacrées et des affaires profanes.

--Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont

envoyés par le régent pour prendre Orléans?

--En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont

déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.

--C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.

Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois

encore.

--Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement

les honneurs de sa table.

Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.

Le cri retentit plus haut que devant:

--Le roi boit! le roi boit!

Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille,

qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:

--Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: «

Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il

faut l'en punir.

--Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et

Barnabé Videloup.

--Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine.

Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est

l'usage!

--C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.

Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée,

tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant

en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras

et les jambes.

Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la

muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il

l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.

[Illustration]

Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement,

messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint

auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille,

tenant une pelletée de suie.

--C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment,

ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir

Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.

Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il

jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur

lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.

Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face

contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent

qu'il était mort.

Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir

le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du

capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle,

il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.

"LA MUIRON"

[Illustration]

_Et quelquefois, dans nos longues

soirées, le général en chef nous faisait

des contes de revenants, genre de

narration auquel il était fort habile._

(Mémoires du comte Lavallette,

1831, t. Ier, p. 335.)

Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe

quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à

l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers,

mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet

officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si,

comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République.

Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à

son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne

tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis

d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et,

avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.

Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa

résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le

pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la

République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui

livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il

occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait

traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de

croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile.

Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation

de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.

Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la

flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer

promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à

Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui

désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef

au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection,

se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7

fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la

mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait

Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de

garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur

recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:

--Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards

est fini!

Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette

déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir

sa puissance future.

Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate _la

Muiron._ L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces

mots:

--Je gouverne sous votre étoile.

Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de

Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate _la

Carrère_, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et

Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.

Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à

Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où

mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de

se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:

--Soyez tranquille! nous passerons.

Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le

matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont,

Berthollet s'approcha de lui:

--Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être

tranquille et que nous passerions.

Bonaparte sourit:

--Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet,

qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment.

L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut

savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la

fortune.

Et, pressant le pas, il murmura:

--Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se

plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des

moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le

possible, et faire tout le possible.

Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette

sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses

craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans

honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent,

sur les destinées de la France et du monde.

--Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime

qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa

méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur

notre route. Et dans ce cas....

Bonaparte l'interrompit:

--Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre

conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de

l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et

méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.

Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait

manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand

dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non

plus au génie d'un homme.

L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:

--Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de

_la Carrère_, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez

d'occupation pour laisser à _la Muiron_ le temps d'échapper.

Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à

l'amiral que _la Muiron_ était mauvaise marcheuse et peu capable de

mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire:

il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le

tirant par un bouton de son habit:

--Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne

serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages

et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas

en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course.

Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et

capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se

nomme _la Muiron._ C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à

Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis

cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon

aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son

général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte

aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?

Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les

cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait

décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou

cinq semaines le long des côtes d'Afrique.

Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. _La Muiron_

demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne

vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue,

sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en

conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les

noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp

de lire à haute voix les _Révolutions_ de Vertot ou les _Vies_ de

Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait

toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par

une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent.

Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante

ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas,

quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à

demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage

avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les

deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp

Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il

menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle

découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa

parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile,

il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet,

meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.

--Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse

des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa

baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles

ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les

transformations des corps aux lois générales de la physique.

Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur

et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques,

qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant

sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou

soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure,

l'interrompit brusquement:

--Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un

souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand

elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il

faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé,

grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le

nitre dans les caves et dans les écuries.

Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté

qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des

lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que

procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de

l'empirisme.

Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que

l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:

--Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la

nature, mordre sur l'inconnu?

Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant

rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les

terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable

des phénomènes naturels.

--N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de

les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer

imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres,

que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?

La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et

sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons

tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête

et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et

sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:

--J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible

aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce

qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins,

pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les

apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous

expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature

et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats

l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio,

dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur,

étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine.

Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le

capitaine Aubelet?

À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne

se rappelait nullement le capitaine Aubelet.

Bonaparte reprit:

--Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait

la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était

un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la

sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient

surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne

comprenaient pas le sens.

--Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi

tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques

semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé

fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances

merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé

un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis

ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent

portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la

grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre

des héros.

--Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai

retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il

poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait

un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine

Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau

ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même

ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps

l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir,

Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère

d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient

revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à

l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé

comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit

fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre

Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer

en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient

précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits

attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher

la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des

moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à

la nôtre.

--Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet.

L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une

intelligence supérieure.

--Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette

liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un

conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la

communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme

eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.

Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait

à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:

--Le vent souffle du nord.

Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était

ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le

tiroir.»

L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le

vent changeât avant les premiers jours de l'automne.

La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait

de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces

paroles sortirent martelées de sa bouche:

--Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un

désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des

dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre

et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour

moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin

d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les

richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en

Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place

la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la

possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté

de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et

de la fermeté de Kléber.

Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se

faisait lire les _Révolutions de la République romaine_ dont le récit

lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de

camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et

bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et

demandait les _Vies_ de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y

trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment

puissant de la destinée.

Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna

de reprendre la _Vie de Brutus_ à l'endroit où il l'avait laissée la

veille.

Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:

Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à

quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit

fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible

lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et

lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla

voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers

la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure

était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui

se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la

parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu?

Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?--Brutus, répondit

le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à

Philippes.»--Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y

verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à

qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient

rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.

--C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une

telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est

un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères.

Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée.

Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme

supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne.

Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des

événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne

pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires.

Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe

d'un projectile.

L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé.

Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on

allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs

détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la

commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures

après on avait devant soi le terrible amiral.

Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit

était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire.

L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même.

Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait

une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on

s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et

d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir

traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de

mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines

superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement

affranchi:

--Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous

mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre

mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui

ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité

italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait

votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à

minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la

chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes

qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant

son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson,

il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe

et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le

brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au

loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.

Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard

fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans

bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait

tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine

Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos

de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine

Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter

que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible

de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait

alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais

l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu

qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en

même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit

la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre

qui parla:

»--Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.

»Et il s'éloigna d'un pas muet.

»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio.

Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les

instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.

»--Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a

été tué hier.

» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit.

Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à

travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.

» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San

Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions.

Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien

lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:

»--Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons

vivant.

» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le

feuillage, le frappa au front.

» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée

par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave

capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»

Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses

auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.

--Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.

Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de

Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de

Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc,

craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.

_La Muiron_ se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la

repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les

habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient

les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos,

sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre,

on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.

Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte

commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à

son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui

depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis

que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il

parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa

bouche:

--Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre,

achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach,

l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres

assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni

effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un

gouvernement sans force et sans probité.

» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un

appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne

peut gouverner avec eux.»

Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:

--La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la

tyrannie.

--La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et

intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.

Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon

son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de

nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait

mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile

d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans

sa lunette, le pavillon anglais.

[Illustration]

--Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à

d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!

Bonaparte haussa les épaules:

--Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?

Et il rendit leur cours h ses pensées.

--Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur

place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme

le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans

administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État

et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio,

la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement?

Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste

n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient

un département. La masse entière de la population veut à tout prix

le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des

émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.

--Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?

--Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne

sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la

science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait

bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté

par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais

l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour

ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas

subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la

prééminence appartient au civil.

En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent

surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et

l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un

discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment

convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté,

commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y

répondit aussitôt:

--Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités

civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle

le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef

militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé,

raisonnable et savant.

Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:

--Je suis membre de l'Institut.

Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de

l'horizon empourpré, et disparut.

Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en

vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite

ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut

la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur

remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images

de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines,

qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son

mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont

le souvenir lui brûlait le sang.

--Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait

au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient.

Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.

Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.

[Footnote 1: Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.]

Clio(#50664) · 第 41 / 42 题