FARINATA.

Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne

sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles,

mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins.

Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses

hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il

leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une

égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle

et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers

allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce

secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai

l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de

viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais

avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent

tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière

blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne.

Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit

comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en

tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins,

sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à

Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs

milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre.

C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi

eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de

se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de

guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances

favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et

d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer

une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse,

n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif.

Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je

pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission

d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et

désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens,

j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de

Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire

que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux

bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de

Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle

avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je

craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était

que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet

plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient

d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont

ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les

artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du

Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta

le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du

jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu

des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles

blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient

les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main.

Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil,

le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de

la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et

le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils

n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage

de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en

présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant

la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un

vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne

prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup

d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers,

cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et

bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés

à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les

artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour

du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que

des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir

plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon

ouvrage, je me tenais à l'écart.

Clio(#50664) · 第 25 / 42 题