Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra
Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données
en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir
ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la
tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons
d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient
dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres
à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de
tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition.
Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à
vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il
vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non
en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de
chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout
ce que j'ai fait je ne regrette rien.
J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents.
Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils
excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville
hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils
de César, au roi de Sicile.