LE CHANTEUR DE KYMÉ

Il allait par le sentier qui suit le rivage le long des collines. Son

front était nu, coupé de rides profondes et ceint d'un bandeau de laine

rouge. Sur ses tempes les boucles blanches de ses cheveux flottaient au

vent de la mer. Les flocons d'une barbe de neige se pressaient à son

menton. Sa tunique et ses pieds nus avaient la couleur des chemins

sur lesquels il errait depuis tant d'années. À son côté pendait une

lyre grossière. On le nommait le Vieillard, on le nommait aussi le

Chanteur. Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait

dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle,

parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des

paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait

coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit

éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne

voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les

villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea,

il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au

loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être

surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore,

la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son

bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête

haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin,

qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur

les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du

ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait.

Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui

s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la

douce fraîcheur de la nuit.

Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois

douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches

jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une

source un autel de pierres non taillées.

Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs

éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os

des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux

branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la

gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc

des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré

à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture

où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se

pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de

longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche,

et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel,

avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni

la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les

générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il

redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans,

il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il

eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le

ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre

qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard.

La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer.

Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte

de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont

toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des

Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes

que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des

signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où

reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de

cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard.

Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la

maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée

disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son

groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant

les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient

un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses

mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel

blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans

l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard

s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la

sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante,

immobile, soufflait.

La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil

et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un

Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et

les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave

carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et

plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître

un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la

maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin

pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui

du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho

demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants

d'Arété.

Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées,

au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte

de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour

de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un

escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les

piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le

vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans

les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de

Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à

l'une des solives.

Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour

l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle

de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec

quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il

avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car

elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance.

Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce

caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image

d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho:

--Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de

Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une

pierre est à ce point semblable à Pakôros.

Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et

sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit

entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença

à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes

ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois,

il faisait cuire lui-même la chair des animaux.

Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les

brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes.

Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût

accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse

dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs

découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses

talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait

les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause

de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À

mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible

du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec

lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son

côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe

d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.

Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien

dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en

son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le

pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:

--Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et

de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre;

les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables

sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des

richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes,

dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni

chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse

pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or

et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de

faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même

il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans

la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches

dépouilles.

La vieille Mélantho répondit:

--La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père

Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais

des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai

été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais

jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de

nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.

Elle parlait sans joie et sans tristesse.

Le Vieillard lui répondit:

--Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours

traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de

grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont

riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de

leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des

chanteurs est dure.

La vieille Mélantho dit:

--La vie de beaucoup d'hommes est dure.

Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec

sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible

du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix

des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une

natte et, se voilant le visage, il s'endormit.

Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui

n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque

jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et,

comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils

vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière

du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que

les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur

et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes

qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le

sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment

eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux,

à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible

intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire

la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de

chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait

passer avec indifférence sous ses paupières closes.

À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les

enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme

son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils

de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence

à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni

travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres.

Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les

leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une

toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur

offrande pour la déposer sur l'autel domestique.

Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la

salle et dit avec bonté:

--Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et

que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé

inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui

ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin.

La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le

Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux

enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui.

--Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant

est beau.

Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même

rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne

faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de

sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il

poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.

Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre

des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les

criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du

maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du

bois, et qui ne rendaient point de son.

Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que

les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les

enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit,

il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un

pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait

point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie

étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls

conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.

Il leur disait:

--Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes.

Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que

ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les

assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien

exprime la grâce et la pudeur.

Il leur disait encore:

--Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés.

Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par

caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: «

Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les

tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu

sans doute les avait inspirés.»

De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents.

Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une

hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il

était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part

des femmes et des enfants pour deux jours.

Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne

nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les

pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir,

quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les

montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon

crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet

parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les

Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou

défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces

pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle,

il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais,

d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les

rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur

la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans

la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent

dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le

long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent

à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les

généalogies des Dieux.

Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés

roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut

l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher

les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante.

Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se

reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés

dans un pli de sa tunique.

Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une

corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle

le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre

de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de

fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de

vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un

peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.

Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:

--Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et

j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi,

vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri

méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille,

dis-moi de bonnes paroles.

Et la jeune fille répondit:

--Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce

n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche

Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux

principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand

festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va

le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver

du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui

s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons.

Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté

de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras

facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement

enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.

[Illustration]

Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier

taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au

plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans

peine la maison du riche Mégès.

L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement

égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se

répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du

festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui

donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les

convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans

l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup

de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas

était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps

navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous

les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme

autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé,

dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il

contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y

ajoutait des mensonges.

Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue

à son côté, le riche Mégès lui dit:

--Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?

Le Vieillard répondit:

--Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je

sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé,

l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je

sais encore six fois soixante chansons très belles.

De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il

n'en connaissait pas le nombre.

Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:

--Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas

et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à

l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers,

dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.

Le Vieillard fit une bonne réponse:

--Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre

des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que

tes bouviers mènent paître dans la montagne.

Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:

--Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons.

Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai?

Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.

Et le chanteur répondit:

--Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait

appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles

visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne

mêlerai point de mensonges aux antiques récits.

Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il

avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers

pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait

lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils

étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros

lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient

dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi,

quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait

soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il

observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient

en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en

beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.

Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le

Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au

foyer et lui dit:

--Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce

que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles

d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.

Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de

lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros

qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité,

et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer

stérile.

Le Vieillard répondit:

--Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le

Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre

elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs.

Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses

biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les

prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra

sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.

Oineus répondit:

--J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de

son fils.

Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il

présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.

--Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.

Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent

au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les

héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout

moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas

se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si

beau festin.

Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui

gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre

leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils

paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers

de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses,

afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie.

Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient

en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le

maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus

intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux.

Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de

ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en

voulurent.

Oineus, les admirant, dit à son hôte:

--Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les

cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de

bouviers.

Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:

--Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.

En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un

l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:

--Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé

pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.

Et Peiros irrité répondit à Thoas:

--Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en

laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant

qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.

Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des

fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les

banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant

rétabli, Mégès dit au Vieillard:

--Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.

Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la

salle les grands éclats de sa voix.

Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se

taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les

âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux

qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui

ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante

haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de

chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses

tendons et ses nerfs affaiblis.

Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un

souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle

des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés

par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris

farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur

l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les

pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient

dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis

longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.

--Chien! cria Thoas.

Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir

abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé,

heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes

brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les

injures et les coups.

[Illustration]

Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage

Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés

de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os

des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et

s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur

le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.

Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations

aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des

bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé

atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.

Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit

cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre

contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le

long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude

et un âcre dégoût des hommes et de la vie.

Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce,

un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À

l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des

morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs

argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut

promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps,

manquât sous ses pas.

Clio(#50664) · 第 7 / 42 题