Comme il est plus aisé d'établir des lois pour les autres, que de s'en
imposer à soi-même, il fit plusieurs lois utiles pendant les sept
dernières années de son règne. Nous allons rassembler ici les plus
importantes de celles dont nous n'avons pas encore eu l'occasion de
parler. Il déclara qu'il prendrait connaissance des jugements rendus
par le préfet de Rome et par les proconsuls, quand il serait averti que
les parties n'auraient osé en appeler. Il menaça de punition les juges
qui négligeraient ou différeraient d'exécuter les rescrits du prince.
La jurisprudence avait souvent varié au sujet des biens de ceux qui
étaient condamnés à mort: tantôt on les avait laissés aux héritiers,
tantôt ils avaient été saisis au profit du fisc. Constance ordonna
d'abord qu'ils passeraient aux parents jusqu'au troisième degré: deux
ans après, son caractère s'aigrissant de plus en plus par la malignité
des délateurs, il décida par une loi contraire, que ces biens seraient
confisqués. Il permit de révoquer les donations faites au prince par
testament: jusqu'alors la flatterie dictait ces testaments, et une
crainte servile les avait rendus irrévocables. L'empereur Sévère avait
ordonné que les mères veuves, qui négligeraient de faire nommer des
tuteurs à leurs enfants, seraient privées de leur héritage: Constance
renouvela cette loi. Souvent les pères, en mariant leurs filles, les
avantageaient au préjudice des autres enfants; et les veuves qui se
remariaient, frustraient les enfants du premier lit: il remédia par
deux lois à ces injustices. Ce prince estimait les lettres: il veut
qu'on lui fasse connaître les officiers subalternes qui se distinguent
par leurs connaissances ou par leur éloquence, afin de les avancer.
Il défendit sous peine capitale de refondre la monnaie, ni d'en faire
commerce en la changeant contre la monnaie étrangère: _Elle ne doit pas
être_, dit-il, _une marchandise, mais le prix des marchandises_. Pour
empêcher toute fraude sur cet article, il fixa la somme qu'il serait
permis aux marchands de porter pour les frais de leurs voyages. Tout
commerce étranger ne devait se faire que par échange, afin que les
espèces marquées au coin du prince ne sortissent pas de l'empire. Il
condamna à une amende de dix livres d'or ceux qui oseraient troubler
en aucune manière la navigation des vaisseaux qui apportaient à Rome
le blé de Carthage. Les terres de l'Afrique et de l'Égypte étaient
taxées à une certaine quantité de blé, qu'elles devaient fournir
pour la provision de Rome et de Constantinople: les propriétaires
cherchaient à s'attacher à des personnes constituées en dignité, qui
avaient le privilége d'affranchir leurs biens de cette obligation;
par ce moyen ils s'en exemptaient, et tout le poids de cette charge
retombait sur les autres habitants. Constance, instruit de cet abus,
ordonna que ces patrons frauduleux seraient forcés à contribuer en
la place de leurs prétendus clients. Il y avait des manufactures
établies pour fabriquer les étoffes qui servaient à l'habillement des
soldats, auxquels on délivrait les habits à l'entrée de l'hiver: on
choisissait pour ce travail les ouvriers les plus habiles, qui étaient
attachés à ces manufactures à titre de servitude; les particuliers
les débauchaient souvent pour les employer à leur service; Constance
défendit sur peine de cinq livres d'or d'en receler aucun: cette fraude
ne laissa pas de subsister, comme on le voit par plusieurs lois des
empereurs suivants. Les commis chargés de la subsistance des troupes
s'enrichissaient aux dépens des soldats: cette fonction était depuis
long-temps décriée et toujours recherchée; ils étaient comptables et
même assujettis à la question, si leurs comptes n'étaient pas en
règle; mais ils obtenaient par argent et par intrigues des dignités qui
les exemptaient de la torture: Constance leur enleva cette ressource
d'impunité, en les déclarant incapables de posséder aucune charge
jusqu'à l'apurement de leurs comptes. Constantin n'avait pu abolir à
Rome les spectacles de gladiateurs; les soldats et les gardes mêmes
du prince, accoutumés à manier les armes, se louaient volontiers pour
ces combats cruels: Constance leur défendit cet infâme trafic de leur
propre sang; il condamna à six livres d'or ceux qui les y engageraient;
et s'ils se présentaient d'eux-mêmes, il ordonna de les charger de
chaînes et de les remettre entre les mains de leurs officiers. Pour
maintenir l'honneur des dignités, et les sauver de l'avilissement où
elles ne manquent pas de tomber, quand l'argent seul y donne entrée,
il en interdit l'accès aux marchands, aux monétaires, aux commis, aux
stationnaires (c'étaient de bas-officiers destinés à observer les
délinquants dans les provinces et à les dénoncer aux juges), en un
mot à tous ceux qui exercent ces professions, ces emplois, qu'on ne
recherche que pour le profit: il ordonna d'écarter des charges ces
sortes de gens et de les renvoyer à leur premier état. Les empereurs
précédents avaient établi une sorte d'officiers publics pour avoir
soin de faire transporter les blés nécessaires à la nourriture des
armées, ou de recueillir les sommes d'argent qu'on exigeait quelquefois
au lieu de blé. Ces officiers portaient pour cette raison le nom de
_frumentaires_. Comme leur fonction les obligeait de parcourir les
provinces, les princes se servirent d'eux comme d'autant de couriers
et d'espions, pour porter et exécuter leurs ordres, rechercher,
arrêter, et quelquefois même punir les criminels, et pour donner
avis à l'empereur de tout ce qui se passait contre son service dans
toute l'étendue de l'empire. Il leur arriva ce qui ne manque jamais
d'arriver à des hommes de néant honorés de la confiance de leur maître;
ils en abusèrent: leurs calomnies et leurs rapines les rendirent si
odieux, que Dioclétien fut obligé de les supprimer. Il est difficile
à ceux qui gouvernent de se détacher tout-à-fait d'un usage même
dangereux, quand il paraît propre à les soulager dans les soins du
gouvernement; les bons princes se flattent d'en écarter les abus;
les méchants ne considèrent que leur propre commodité. Ces délateurs
en titre d'office reparurent bientôt sous un autre nom qui exprimait
mieux leur destination: on les appela les _curieux_; ils se nommaient
eux-mêmes _les yeux du prince_, titre qui avait été honorable en Perse
dès le temps de Cyrus. Ceux-ci n'avaient pas le pouvoir d'exécuter
ni même d'arrêter les criminels; ils ne pouvaient que les dénoncer
aux magistrats; ce qui leur était commun avec les _stationnaires_:
ils furent de plus chargés d'empêcher l'exportation des marchandises
qu'il n'était pas permis de faire sortir de l'empire, et de veiller à
la conservation des postes et des voitures publiques. Constance les
choisissait entre ceux qu'on appelait les agents de l'empereur. Sous
un règne aussi faible, ils s'érigèrent bientôt en tyrans, surtout dans
les provinces éloignées: ils mettaient à contribution le crime et
l'innocence; point de coupable qui ne pût à force d'argent se procurer
l'impunité; point d'innocent qui ne fût réduit à se racheter de leurs
calomnies. Constance fit plusieurs lois pour retenir dans de justes
bornes cette inquisition d'état. La facilité de s'enrichir les avait
multipliés; il les réduisit à deux pour chaque province. Julien fit
mieux; il abolit entièrement cet office. Mais on le vit renaître sous
ses successeurs.