La Bleterie, vie de Julien, l. 2, p. 140.]

Comme il est plus aisé d'établir des lois pour les autres, que de s'en

imposer à soi-même, il fit plusieurs lois utiles pendant les sept

dernières années de son règne. Nous allons rassembler ici les plus

importantes de celles dont nous n'avons pas encore eu l'occasion de

parler. Il déclara qu'il prendrait connaissance des jugements rendus

par le préfet de Rome et par les proconsuls, quand il serait averti que

les parties n'auraient osé en appeler. Il menaça de punition les juges

qui négligeraient ou différeraient d'exécuter les rescrits du prince.

La jurisprudence avait souvent varié au sujet des biens de ceux qui

étaient condamnés à mort: tantôt on les avait laissés aux héritiers,

tantôt ils avaient été saisis au profit du fisc. Constance ordonna

d'abord qu'ils passeraient aux parents jusqu'au troisième degré: deux

ans après, son caractère s'aigrissant de plus en plus par la malignité

des délateurs, il décida par une loi contraire, que ces biens seraient

confisqués. Il permit de révoquer les donations faites au prince par

testament: jusqu'alors la flatterie dictait ces testaments, et une

crainte servile les avait rendus irrévocables. L'empereur Sévère avait

ordonné que les mères veuves, qui négligeraient de faire nommer des

tuteurs à leurs enfants, seraient privées de leur héritage: Constance

renouvela cette loi. Souvent les pères, en mariant leurs filles, les

avantageaient au préjudice des autres enfants; et les veuves qui se

remariaient, frustraient les enfants du premier lit: il remédia par

deux lois à ces injustices. Ce prince estimait les lettres: il veut

qu'on lui fasse connaître les officiers subalternes qui se distinguent

par leurs connaissances ou par leur éloquence, afin de les avancer.

Il défendit sous peine capitale de refondre la monnaie, ni d'en faire

commerce en la changeant contre la monnaie étrangère: _Elle ne doit pas

être_, dit-il, _une marchandise, mais le prix des marchandises_. Pour

empêcher toute fraude sur cet article, il fixa la somme qu'il serait

permis aux marchands de porter pour les frais de leurs voyages. Tout

commerce étranger ne devait se faire que par échange, afin que les

espèces marquées au coin du prince ne sortissent pas de l'empire. Il

condamna à une amende de dix livres d'or ceux qui oseraient troubler

en aucune manière la navigation des vaisseaux qui apportaient à Rome

le blé de Carthage. Les terres de l'Afrique et de l'Égypte étaient

taxées à une certaine quantité de blé, qu'elles devaient fournir

pour la provision de Rome et de Constantinople: les propriétaires

cherchaient à s'attacher à des personnes constituées en dignité, qui

avaient le privilége d'affranchir leurs biens de cette obligation;

par ce moyen ils s'en exemptaient, et tout le poids de cette charge

retombait sur les autres habitants. Constance, instruit de cet abus,

ordonna que ces patrons frauduleux seraient forcés à contribuer en

la place de leurs prétendus clients. Il y avait des manufactures

établies pour fabriquer les étoffes qui servaient à l'habillement des

soldats, auxquels on délivrait les habits à l'entrée de l'hiver: on

choisissait pour ce travail les ouvriers les plus habiles, qui étaient

attachés à ces manufactures à titre de servitude; les particuliers

les débauchaient souvent pour les employer à leur service; Constance

défendit sur peine de cinq livres d'or d'en receler aucun: cette fraude

ne laissa pas de subsister, comme on le voit par plusieurs lois des

empereurs suivants. Les commis chargés de la subsistance des troupes

s'enrichissaient aux dépens des soldats: cette fonction était depuis

long-temps décriée et toujours recherchée; ils étaient comptables et

même assujettis à la question, si leurs comptes n'étaient pas en

règle; mais ils obtenaient par argent et par intrigues des dignités qui

les exemptaient de la torture: Constance leur enleva cette ressource

d'impunité, en les déclarant incapables de posséder aucune charge

jusqu'à l'apurement de leurs comptes. Constantin n'avait pu abolir à

Rome les spectacles de gladiateurs; les soldats et les gardes mêmes

du prince, accoutumés à manier les armes, se louaient volontiers pour

ces combats cruels: Constance leur défendit cet infâme trafic de leur

propre sang; il condamna à six livres d'or ceux qui les y engageraient;

et s'ils se présentaient d'eux-mêmes, il ordonna de les charger de

chaînes et de les remettre entre les mains de leurs officiers. Pour

maintenir l'honneur des dignités, et les sauver de l'avilissement où

elles ne manquent pas de tomber, quand l'argent seul y donne entrée,

il en interdit l'accès aux marchands, aux monétaires, aux commis, aux

stationnaires (c'étaient de bas-officiers destinés à observer les

délinquants dans les provinces et à les dénoncer aux juges), en un

mot à tous ceux qui exercent ces professions, ces emplois, qu'on ne

recherche que pour le profit: il ordonna d'écarter des charges ces

sortes de gens et de les renvoyer à leur premier état. Les empereurs

précédents avaient établi une sorte d'officiers publics pour avoir

soin de faire transporter les blés nécessaires à la nourriture des

armées, ou de recueillir les sommes d'argent qu'on exigeait quelquefois

au lieu de blé. Ces officiers portaient pour cette raison le nom de

_frumentaires_. Comme leur fonction les obligeait de parcourir les

provinces, les princes se servirent d'eux comme d'autant de couriers

et d'espions, pour porter et exécuter leurs ordres, rechercher,

arrêter, et quelquefois même punir les criminels, et pour donner

avis à l'empereur de tout ce qui se passait contre son service dans

toute l'étendue de l'empire. Il leur arriva ce qui ne manque jamais

d'arriver à des hommes de néant honorés de la confiance de leur maître;

ils en abusèrent: leurs calomnies et leurs rapines les rendirent si

odieux, que Dioclétien fut obligé de les supprimer. Il est difficile

à ceux qui gouvernent de se détacher tout-à-fait d'un usage même

dangereux, quand il paraît propre à les soulager dans les soins du

gouvernement; les bons princes se flattent d'en écarter les abus;

les méchants ne considèrent que leur propre commodité. Ces délateurs

en titre d'office reparurent bientôt sous un autre nom qui exprimait

mieux leur destination: on les appela les _curieux_; ils se nommaient

eux-mêmes _les yeux du prince_, titre qui avait été honorable en Perse

dès le temps de Cyrus. Ceux-ci n'avaient pas le pouvoir d'exécuter

ni même d'arrêter les criminels; ils ne pouvaient que les dénoncer

aux magistrats; ce qui leur était commun avec les _stationnaires_:

ils furent de plus chargés d'empêcher l'exportation des marchandises

qu'il n'était pas permis de faire sortir de l'empire, et de veiller à

la conservation des postes et des voitures publiques. Constance les

choisissait entre ceux qu'on appelait les agents de l'empereur. Sous

un règne aussi faible, ils s'érigèrent bientôt en tyrans, surtout dans

les provinces éloignées: ils mettaient à contribution le crime et

l'innocence; point de coupable qui ne pût à force d'argent se procurer

l'impunité; point d'innocent qui ne fût réduit à se racheter de leurs

calomnies. Constance fit plusieurs lois pour retenir dans de justes

bornes cette inquisition d'état. La facilité de s'enrichir les avait

multipliés; il les réduisit à deux pour chaque province. Julien fit

mieux; il abolit entièrement cet office. Mais on le vit renaître sous

ses successeurs.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 277 / 331 题