Pendant que les provinces d'Occident se détachaient de Constance par
l'élection de Julien, Sapor lui enlevait deux places importantes dans
la Mésopotamie. Le roi de Perse, ayant passé le Tigre à la tête d'une
nombreuse armée, vint mettre le siége devant Singara. Cette ville,
voisine du Tigre, à quarante milles de Nisibe[302], était défendue
par deux légions[303] et par un grand nombre d'habitants aguerris.
A la nouvelle de la marche des Perses, un corps considérable de
cavalerie vint encore s'y renfermer. Elle était fournie de toutes les
provisions nécessaires pour soutenir un long siége. Dès qu'on eut
avis de l'approche de l'armée ennemie, on fit sur les remparts des
amas de pierres, on mit les machines en batterie. Les soldats et les
habitants garnirent les tours et les murailles, bien déterminés à se
défendre contre les plus rudes assauts. Le roi, leur ayant d'abord
offert, mais sans succès, une capitulation honorable, fit reposer ses
troupes le reste du jour. Le lendemain au lever du soleil, il donna
le signal de l'attaque par un drapeau de couleur de feu élevé sur sa
tente. Aussitôt toute l'armée se mit en mouvement: les uns, portant
des échelles, environnent la ville; les autres dressent les machines;
d'autres couverts de claies et de madriers s'approchent pour battre
les murs. Les assiégés les reçoivent avec courage; les pierres, les
javelots, les balles de plomb lancées avec la fronde, les torches
ardentes, ne cessent de pleuvoir du haut des murailles. L'attaque et la
résistance s'opiniâtraient de jour en jour. Les plus grands efforts des
assiégeants se portèrent contre une tour ronde, nouvellement rebâtie:
c'était par là que les Romains avaient depuis peu repris la ville. Un
énorme bélier battait cette tour avec furie; et le ciment qui n'avait
pas encore eu le temps de se durcir, ni de prendre une consistance
solide, rendait les pierres plus faciles à déjoindre et à ébranler. Les
assiégés, de leur côté, avaient réuni en cet endroit leurs principales
forces; ils n'épargnaient ni le fer, ni le feu, ni leur propre vie.
Enfin après plusieurs jours d'attaque, la tour tombe avec un horrible
fracas: elle ensevelit sous ses ruines une partie de ses défenseurs;
les autres prennent la fuite. Les Perses se jettent dans la ville par
cette brèche en poussant des cris affreux: le soldat dans sa fureur
égorge les premiers qu'il rencontre. Mais Sapor arrête le carnage; il
fait prisonniers les habitants avec la garnison, et détruit la ville:
elle fut rebâtie dans la suite[304]. Conquise autrefois par Trajan,
devenue colonie romaine[305], toujours disputée entre les Romains et
les Perses, auxquels elle servait alternativement de barrière, elle
coûtait plus de sang à ses possesseurs qu'elle ne leur procurait
d'avantages; aussi difficile à secourir qu'à prendre, parce qu'elle
était située sur un terrain stérile. Elle subsiste encore aujourd'hui
sous le nom de Sindjar, dans le pays de Djézirah qui est l'ancienne
Mésopotamie. Les prisonniers chargés de chaînes furent conduits aux
extrémités de la Perse.
[Note 302: Cette distance est donnée par la table de
Peutinger.--S.-M.]
[Note 303: La première Flavienne, et la première Parthique.--S.-M.]
[Note 304: Il en est question dans Théophylacte Simocatta,
qui écrivit l'histoire de l'empereur Maurice. Il regardait cette
ville comme inexpugnable. Il la qualifie de φρούριον, c'est-à-dire
_château_.--S.-M.]
[Note 305: Les médailles nous apprennent qu'elle portait alors
les noms d'_Auréliana_ et de _Septimiana_. Voy. Eckhel, t. 3, p.
519.--S.-M.]
[Note latérale: XX. Prise de Bézabde.
Amm. l. 20, c. 7, et ibi Vales.
[Acta martyr. Syr. ed. Assemani, t. 1, p. 134-140.