Sur des mémoires si contradictoires, il est difficile de porter de
Constant un jugement assuré. Il est certain que la protection qu'il
a accordée à l'Église, et son zèle pour le progrès et pour la pureté
de la religion, méritent des éloges. Mais si l'on considère ses
qualités personnelles, je croirais volontiers que son portrait a été
chargé de part et d'autre, et que le mélange de bonnes et de mauvaises
qualités dans son caractère s'est également prêté aux louanges de ses
panégyristes et aux satires de ses ennemis. Les uns et les autres
n'ont vu dans sa personne que ce qu'ils y voulaient trouver. Pour
approcher le plus de la vérité, le meilleur moyen serait sans doute de
consulter les auteurs contemporains, et les plus voisins de son temps;
de recueillir ses vices dans les chrétiens qui lui sont si favorables,
et ses vertus dans les païens qui lui sont si contraires. Mais les
premiers ne lui donnent point de vices, et les autres point de vertus,
si l'on en excepte un orateur mercenaire qui, faisant son éloge de son
vivant, doit être compté pour rien. Le seul Eutrope adoucit un peu les
traits odieux dont les autres païens le noircissent. Selon cet auteur,
il montra d'abord de l'activité et de la justice; mais le dérangement
de sa santé le mit hors d'état de bien faire, et la corruption de ses
courtisans l'entraîna à faire le mal. Cependant, ajoute Eutrope, il se
signala par ses exploits militaires, et il se fit toujours craindre de
ses troupes par une sévérité de discipline qui n'avait cependant rien
de cruel.
[Note latérale: V. Caractère de Magnence.
Jul. or. 1. p. 34; 2. p. 56 et in Cæs. p. 315.
Liban. or. 10. t. 2, p. 269.
[Athan. apol. ad Const. t. 1, p. 299 et passim.]
Zos. l. 2, c. 54.
Aur. Vict. de cæs. p. 179.
Vict. epit. p. 226.
Zon. l. 13, t. 2, p. 13.
Steph. de urb. in Δεκέντιος.
Cod. Th. Lib. 16, tit. 10, leg. 5 et ibi God.
Banduri, in Magnentio.
[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 121 et 122.]]
Au reste, la chute rapide de ce prince, et la facilité qu'on eut à
le détruire, montrent assez combien il était haï ou méprisé de ses
sujets. Au premier signal de la révolte, il se vit abandonné sans
ressource. Magnence projetait depuis long-temps d'usurper la puissance
souveraine, et la circonstance lui paraissait favorable. Des deux
empereurs, les Perses tenaient l'un dans des alarmes continuelles,
l'autre s'endormait dans les bras de la volupté. Cet ambitieux n'avait,
pour aspirer à l'empire, d'autre titre que son audace. Il était né
au-delà du Rhin. Dès son enfance il fut emmené captif et transporté
en Gaule avec son père, appelé Magnus. Devenu libre par le bienfait
de Constantin, il s'était instruit dans les lettres latines; il avait
de la lecture, et une sorte d'éloquence qui ne manquait pas de force
et de vivacité. Il était grand et puissant de corps. D'abord soldat
dans les gardes du prince, il s'était ensuite élevé jusqu'au grade
de commandant des Joviens et des Herculiens, avec le titre de comte:
c'étaient deux légions formées par Dioclétien et par Maximien. Ces
deux princes, dont l'un avait pris le titre de Jovius et l'autre
d'Herculius, avaient donné leur nom à ces légions: elles faisaient
partie de la garde des empereurs. Comme il se piquait d'une rigoureuse
exactitude, ses soldats s'étant un jour soulevés contre lui, il allait
être massacré, si Constant ne lui eût sauvé la vie en le couvrant de sa
pourpre. Il conserva cette régularité apparente après son usurpation,
et dans le sein de l'injustice il affectait un scrupule religieux pour
l'observation des lois. L'éducation n'avait réussi qu'à déguiser ses
vices. Dur, intraitable, avare, capable des forfaits les plus noirs,
hardi dans le succès par ostentation, timide dans l'adversité par
caractère, il était infiniment adroit à cacher ses noirceurs et sa
timidité sous des dehors de bonté et de courage. Un auteur païen croit
achever le portrait de sa tyrannie, en disant qu'elle fit à juste titre
regretter le règne de Constant. On ne reconnaît qu'il était chrétien
qu'à ses médailles, qui portent le monogramme du Christ. D'ailleurs il
favorisa le paganisme en permettant à Rome les sacrifices nocturnes
défendus dans Rome païenne, et proscrits par les empereurs chrétiens,
lors même qu'ils toléraient ceux qu'on faisait en plein jour. Julien,
qui devait lui savoir gré de cette indulgence pour l'idolâtrie, n'a
pu s'empêcher de convenir que même ce qu'il a fait de louable ne fut
jamais fondé sur des principes de vertu, ni dirigé par le bon sens.
[Note latérale: AN 350.