«Paris, ce 22 juillet 1847.
(_Dictée._)--«La promptitude de mon retour, Madame, s'explique par
mon ennui, il ne faut pas y attacher d'autre cause. Je suis revenu
comme j'étais parti; après avoir vu passer quelques vaisseaux sur
la mer, je me suis ennuyé et je suis revenu, sans autre raison que
mon impossibilité de tenir à quelque chose. Dites bien, je vous en
prie, à votre tante de compter pour rien tout ce que je fais.
«Je n'aime point du tout votre _admiration respectueuse_; un petit
mot de tendresse comme celle que je vous envoie est bien mieux mon
affaire, et cette tendresse est toujours à vos pieds, ainsi qu'à
ceux de M. Lenormant. Mais je suis revenu, vous reviendrez aussi,
et je n'aurai plus qu'à me féliciter de mon bonheur. Signer est une
grande difficulté.
«CHATEAUBRIAND.»
Mme Récamier voulait repartir, et les prières de sa nièce la retinrent à
grand'peine. Elle éprouvait cependant une sorte de soulagement à
s'occuper sans contrainte, avec des personnes en complète sympathie de
regrets et d'affection, du souvenir de M. Ballanche.
M. Ampère préparait le volume qu'il a consacré à la mémoire de ce
philosophe au talent si poétique et trop peu connu; on choisissait
ensemble les morceaux possibles à extraire pour donner une idée du génie
particulier de Ballanche. Assise dans une allée de hêtres qu'on avait
appelée l'_Allée d'Orphée_, Mme Récamier se faisait relire aussi par les
filles de sa nièce, déjà sorties de l'enfance, et dont l'aînée était sa
filleule, les lettres de l'ami si tendrement pleuré. Le calme de la
nature, le bon air apportaient un peu de relâche à cette âme si souvent
éprouvée, mais ce ne fut que pour un moment; la correspondance de M. de
Chateaubriand témoignait d'une disposition si découragée que Mme
Récamier ne pouvait le laisser plus longtemps seul. Il écrivait:
«28 juillet.
«C'est grand dommage d'être toujours séparés. Hélas! quand nous
reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter,
car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle
sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite, j'ai grand
besoin de ne plus vous quitter. Adieu, adieu, et toujours adieu:
c'est là ce dont se compose la vie.»
Vers cette douloureuse époque, la providence accorda à Mme Récamier un
précieux soutien dans la personne d'une femme dont l'âme énergique et
généreuse, si bien en harmonie avec la sienne, devait s'y attacher
fortement.
La comtesse Auguste Caffarelli, veuve de l'illustre général de ce nom,
était liée avec Mme de Chateaubriand; absente au moment de la mort de
celle-ci, elle vint à son retour voir M. de Chateaubriand et trouva Mme
Récamier auprès de lui. Du premier moment qu'elle la connut,
invinciblement attirée par la séduction de sa bonté, elle voulut
partager les soins qu'elle lui voyait prodiguer: elle devint ainsi
l'amie de la dernière heure. Cette admirable personne était digne de
clore la liste des attachements de Mme Récamier.
Je craindrais de lasser, en m'étendant sur les tristesses de cette
dernière année. Mme Récamier, aveugle et malade, renoua pour M. de
Chateaubriand, non point des relations mondaines, mais le cercle de ses
réceptions du matin. Elle eut le courage de subir une seconde fois
l'opération de la cataracte sur celui de ses yeux qui n'avait pas été
opéré, tant était grande la passion d'amitié qui lui faisait désirer de
recouvrer la lumière, afin d'être plus utile à son ami. Ce fut M.
Tonnellé, de Tours, qui l'opéra, et cette fois encore à peu près sans
succès.
Puis les troubles et les malheurs publics vinrent se mêler aux douleurs
privées. La révolution de février balaya le trône que la révolution de
juillet avait fondé; la guerre civile ensanglanta les rues de la
capitale, et l'agonie de l'auteur du _Génie du christianisme_ eut pour
sinistre accompagnement le canon de l'insurrection de juin.
M. de Chateaubriand, on le devine, ne donna pas de regrets à la chute de
Louis-Philippe; mais si près du terme, on ne juge plus les événements
avec les passions de parti: ce grand et noble coeur ne gardait qu'un
sentiment, l'amour de son pays; il faisait toujours des voeux pour sa
liberté. Pendant les journées de juin, il questionnait avidement tous
ceux qui pouvaient lui donner des nouvelles. Le récit de la mort
héroïque de l'archevêque de Paris lui causa la plus vive émotion;
quelques traits de courage de ces intrépides enfants de la garde mobile
lui arrachèrent des larmes; mais déjà depuis quelque temps il était
sujet à de longs silences, et, sauf dans le tête-à-tête avec Mme
Récamier, il n'en sortait que par de bien courtes paroles. Il fut alité
très-peu de jours, demanda et reçut les secours religieux, non-seulement
avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment
de foi et d'humilité.
M. de Chateaubriand dans ces derniers temps s'attendrissait facilement,
et se le reprochait comme une faiblesse. Je crois qu'il eut peur de se
laisser aller à une émotion trop vive en adressant, la veille de sa
mort, quelques paroles à son inconsolable amie; mais depuis le moment où
il eut reçu le saint viatique, il ne parla plus.
Sa fièvre était ardente et colorait ses joues, en même temps qu'elle
donnait à ses yeux un éclat extraordinaire.
Je me trouvai à plusieurs reprises seule avec Mme Récamier, auprès du
lit de ce grand homme en lutte avec la mort; chaque fois que Mme
Récamier, suffoquée par la douleur, quittait la chambre, il la suivait
des yeux, sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait
l'effroi de ne plus la revoir.
Hélas! elle qui ne le voyait pas se désespérait de ce silence. La cécité
faisait commencer la séparation entre eux avant la mort.
Mme Récamier ne voulait à aucun prix quitter la maison où M. de
Chateaubriand était en proie à une lutte dont l'issue menaçait, à chaque
instant d'arriver: elle craignait aussi de l'inquiéter en passant, la
nuit dans sa chambre, chose qu'assurément il n'eût pas souffert, à cause
de l'état de santé où elle était elle-même. Elle s'agitait dans cette
pénible perplexité, lorsqu'une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, qui
avait habité l'Abbaye-au-Bois, que M. de Chateaubriand y avait connue et
qu'il voyait avec plaisir, Mme Mohl lui offrit, avec un élan plein de
sensibilité, l'hospitalité chez elle pour cette nuit. Elle logeait à
l'étage supérieur, dans la même maison et dans le même escalier que M.
de Chateaubriand. Mme Récamier accepta sa proposition avec
reconnaissance et se jeta toute habillée sur un lit; au jour, elle
revint auprès de son ami dont l'état s'était encore aggravé.
M. de Chateaubriand rendit son âme à Dieu le 4 juillet 1848. On a dit
que Béranger était présent à ce dernier moment, c'est une erreur; quatre
personnes seulement assistaient à cette mort: le comte Louis de
Chateaubriand, l'abbé Deguerry, une soeur de charité et Mme Récamier.
En perdant M. de Chateaubriand, Mme Récamier se sentit atteinte aux
sources mêmes de la vie. Sa douleur n'eut point d'éclat, point de
révolte, point de larmes; le calme du désespoir répandu sur toute sa
personne témoignait de la certitude qu'elle avait de ne pas lui
survivre. Son visage se couvrit d'une pâleur étrange dont je fus
effrayée, et qui ne l'abandonna plus. Elle ne repoussa aucune des
consolations, aucune des distractions que lui prodiguaient sa famille et
ses amis; conversations ou lectures, elle s'efforçait de s'y associer et
de les suivre; elle en remerciait avec la grâce qui jusqu'au bout
s'attacha à ses moindres paroles, à ses plus futiles actions; mais le
triste sourire qui venait alors errer sur ses lèvres était navrant.
Elle avait affligé le coeur de M. de Chateaubriand en refusant de porter
son nom; elle voulut porter son deuil. Témoin de la décadence de ce
noble génie, elle avait lutté avec une tendresse passionnée contre le
terrible effet des années; elle eût voulu le dérober aux yeux des
indifférents, le lui cacher à lui-même, et ne consentait pas à se
l'avouer; ce long combat avait usé ses forces.
Lorsque la mort eut mis le sceau de l'immortalité sur la grande âme à
laquelle la sienne s'était identifiée, il sembla que le mobile de sa vie
eût disparu.
Mme Récamier parlait souvent de M. Ballanche et ne séparait jamais son
souvenir de celui de M. de Chateaubriand. Elle s'exprimait sur eux comme
s'ils eussent été momentanément absents; à l'heure où ses deux amis
avaient coutume d'entrer dans son salon, si la porte s'ouvrait, je l'ai
vue tressaillir; je lui en demandai la raison; elle me dit qu'elle avait
d'eux, en de certains moments, une pensée si vive, que c'était comme une
sorte d'apparition. Le nuage qui enveloppait pour elle tous les objets
devait favoriser ces effets d'imagination.
Peu de temps après la mort de M. de Chateaubriand, Béranger, qui n'était
jamais venu à l'Abbaye-au-Bois, mais que Mme Récamier avait plusieurs
fois rencontré chez son ami, demanda à la voir. Elle le reçut, et fut
touchée de la sympathie qu'il lui exprima, et surtout de son admiration
pour le génie et la personne de M. de Chateaubriand. C'est la seule fois
que j'aie rencontré le célèbre chansonnier, je ne crois pas qu'il ait
fait une seconde visite à Mme Récamier. Ce petit homme chauve, aux
traits ronds, à la physionomie fine et sans noblesse, cet épicurien qui
tenait du confesseur et chez lequel la bonhomie se mêlait à la malice,
me frappa et me déplut.
La publication des _Mémoires d'outre-tombe_ dans les feuilletons de la
_Presse_ fut pour Mme Récamier un véritable chagrin; elle savait à quel
degré M. de Chateaubriand l'avait désapprouvée, et eût voulu l'empêcher.
Elle vécut assez pour voir combien ce mode de publication fut nuisible
au succès des _Mémoires_. La publicité d'une feuille quotidienne
ajoutait à l'impression de sévérité de quelques jugements, et par
conséquent accroissait les rancunes et les inimitiés.
Huit mois se passèrent ainsi. Le samedi saint 1849, Mme Lenormant, en
arrivant le soir chez sa tante, la trouva légèrement émue de ce qu'elle
avait appris d'une nouvelle invasion du choléra; assurément, dans la
disposition de son âme, elle était loin de redouter la mort, mais, sous
la forme du choléra, la mort l'effrayait. On avait raconté que plusieurs
accidents très-rapides avaient eu lieu à l'hospice des Ménages, dont
l'Abbaye-au-Bois n'était séparée que par son jardin. Il fut convenu que,
si ces détails se confirmaient, Mme Récamier viendrait dès le lendemain
s'établir à la Bibliothèque.
Il n'était que trop vrai que le fléau avait reparu, et, comme à sa
première invasion, la rue de Sèvres en fut fort maltraitée. Mme Récamier
s'installa chez sa nièce le jour de Pâques.
On l'a déjà dit, on ne saurait assez le répéter: personne n'a jamais
porté dans la vie de famille, dans l'intimité des habitudes, un charme
plus pénétrant, une douceur plus parfaite, avec autant de liberté; la
régularité qu'elle se plaisait à établir dans l'emploi de son temps
facilitait singulièrement la vie commune. Obligée de se servir d'autres
yeux que les siens pour satisfaire son goût de lecture, elle
s'arrangeait de manière à assortir sa lecture à son lecteur; car l'ennui
d'un autre lui eût été beaucoup plus difficile à supporter que le sien.
Le chagrin dans lequel elle était plongée n'avait rien fait perdre à la
vivacité qu'elle savait mettre à ce qui intéressait ses amis; elle
n'était indifférente qu'à elle-même, et je ne puis exprimer ce que la
désolation de ce coeur, dont la douleur ne tarissait pas la tendresse,
avait d'admirable et de poignant.
Les suffrages de l'Académie française avaient d'abord donné pour
successeur au bon Ballanche M. Vatout. L'élection de celui-ci était à
peine faite, que le souffle des révolutions emporta la monarchie
élective. M. Vatout suivit son vieux roi dans l'exil, et la mort l'avait
frappé au moment où il le rejoignait en Angleterre, sans avoir pris
possession du fauteuil.
L'éloge de M. Ballanche n'avait donc pas été fait; le successeur de M.
Vatout devait louer à la fois ses deux prédécesseurs si divers, et
l'Académie avait choisi pour cette tâche le comte Alexis de
Saint-Priest, homme d'un esprit très-brillant, mais assurément en
contraste complet avec le génie poétique et rêveur du philosophe
Ballanche.
Mme Récamier avait connu M. de Saint-Priest en Italie en 1824; il était
admis habituellement chez elle, il vint la voir plusieurs fois à la
Bibliothèque; cet éloge de M. Ballanche qu'il devait prononcer était
pour elle l'objet d'une grande préoccupation. M. de Saint-Priest, ayant
pris son jour, vint lui lire son discours de réception.
Cette lecture, qui eut lieu le 7 mai, ne précéda que de trois jours la
mort de Mme Récamier.
Rien pourtant dans sa santé ne pouvait faire prévoir une semblable
catastrophe. Elle était sans doute extrêmement faible, elle dormait à
peine et mangeait fort peu; mais ce triste état lui était ordinaire, et,
quoique fâcheux, ne pouvait inspirer de craintes prochaines. Elle
sortait tous les jours en voiture; elle le fit encore le 9, et, ce
jour-là, donna pour but à sa promenade une course à l'Abbaye-au-Bois:
l'abbé Gerbet arrivait à Paris; Frédéric Ozanam, venu la veille chez Mme
Récamier avec sa femme, lui avait parlé du désir de trouver pour ce
célèbre écrivain un logement à l'Abbaye; elle voulut aller s'informer
elle-même si la chose serait possible. En rentrant, elle reçut avant le
dîner plusieurs visites, et le soir outre le cercle de la famille, et M.
Ampère, qui avait dîné à la Bibliothèque, elle admit encore Mme Salvage.
Le lendemain, elle se sentait si peu souffrante, qu'elle chargea sa
femme de chambre, personne dévouée et lectrice intelligente, de quelques
courses qui devaient la retenir plusieurs heures au dehors. Pendant son
absence, Mme Récamier se fit achever, par sa petite-nièce Juliette
(l'aînée des enfants de Mme Lenormant), les Mémoires de Mme de
Motteville, dont la lecture avait repris pour elle un intérêt de
nouveauté, grâce à l'impression que ce jeune esprit en recevait.
À quatre heures, la lecture et le livre terminés, et comme Mme Récamier
se faisait habiller pour dîner, elle fut prise d'un malaise si étrange
et si soudain qu'elle fit à l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci
accourut: la voix de Mme Récamier se faisait à peine entendre, quand
elle dit à sa nièce l'effet extraordinaire qu'elle ressentait. Le
docteur Maisonneuve lui avait donné des soins, elle continuait à en
recevoir de lui, il survint; on lui dit ce qui se passait, il recommanda
de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions
insignifiantes, et en s'en allant, il répétait que cet état n'avait rien
de grave, qu'on n'y prendrait pas même garde, si on ne se trouvait pas
sous l'influence d'une épidémie. Il était moins rassuré cependant qu'il
ne voulait le paraître: car, à sept heures, il revint de lui-même, et
passa la nuit entière au chevet de la malade avec un grand dévouement.
Au moment où on la mettait au lit, Mme Récamier s'évanouit; en revenant
à elle, elle exprima le désir d'être laissée seule avec sa nièce, et
d'une voix éteinte, mais d'une âme ferme, lui expliqua ses dernières
volontés. L'altération de ses traits était si grande que la terreur
s'empara de Mme Lenormant; le docteur Récamier était malheureusement
retenu à Bièvre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, logé
tout près de la Bibliothèque, vint aussitôt. À la première inspection,
il reconnut le choléra; il ne dissimula point à M. Lenormant qu'il
n'avait aucune espérance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte.
Mon imagination recule devant le souvenir de cette nuit de tortures où,
pendant douze heures, cette angélique personne, en proie à d'atroces
souffrances, ne laissa pas un instant se démentir son courage, sa
douceur, et la céleste tendresse de son âme.
Elle demanda son confesseur et reçut l'extrême-onction; elle avait formé
le voeu de recevoir aussi le saint viatique, mais les vomissements ne
permirent pas qu'on satisfît à son pieux désir. «Nous nous reverrons,
nous nous reverrons,» ne cessait-elle de répéter à sa nièce, et lorsque
la parole lui fut ravie, ses pauvres lèvres essayaient un dernier
baiser.
M. Ampère et Paul David avaient, avec M. Lenormant, passé cette nuit
d'angoisse dans un salon peu éloigné de la chambre de Mme Récamier. À
minuit, dans un des moments où les convulsions lui laissaient quelque
relâche, celle-ci s'informa où se trouvaient ces trois messieurs; elle
désira qu'ils entrassent, et entendant leurs pas (car elle ne pouvait
les voir) elle leur dit adieu, mais comme pour la nuit, tendrement, sans
solennité.
La foudroyante rapidité du mal n'avait pas permis que la terrible
nouvelle s'en fût encore répandue. M. l'abbé de Cazalès, ignorant quel
fléau avait visité la demeure de ses amis, arrivait à la Bibliothèque;
le moment suprême allait sonner: il pénétra dans la chambre, que
remplissait une scène de deuil, et, au milieu des sanglots de la famille
et des serviteurs agenouillés, il se mit à réciter les prières des
agonisants. Mme Récamier expira le 11 mai 1849, à dix heures du matin.
Par une exception qu'on ne peut s'empêcher d'interpréter comme une
dernière faveur du ciel, après avoir succombé à ce fléau qui laisse
ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Récamier prit
dans la mort une surprenante beauté. Ses traits, d'une gravité
angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune
contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut
accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur
la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette
remarquable circonstance: ce dessin, dont nous pouvons attester la
scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.
Au reste, Mme Récamier n'avait pour ainsi dire pas connu la vieillesse:
dans les derniers temps de sa vie, ses traits avaient commencé à se
flétrir, et sa taille s'était légèrement courbée; cependant elle
conservait un grand charme dans le sourire, et sa démarche se
distinguait encore par une extrême élégance. Elle cachait ses cheveux
qui avaient blanchi à Rome en 1824; mais elle n'avait jamais rien fait,
absolument rien, pour combattre les effets de l'âge, et cette sincérité
contribua sans doute à prolonger chez elle les avantages extérieurs bien
au delà des limites ordinaires.
Dix ans se sont écoules depuis la mort de Mme Récamier. D'un moment à
l'autre, le petit nombre de ceux qui gardent encore des souvenirs
personnels de sa vie peuvent disparaître. Il était donc temps
d'accomplir une tâche délicate, mais sacrée. Puissions-nous n'être pas
resté au-dessous de nos propres sentiments!