LE MÊME.

«Dimanche matin.

(_Dictée._)--«J'étais si horriblement fatigué de mes quarante

lieues de pavé, en arrivant hier, que je n'avais point lu les

journaux du matin: c'est tout à l'heure, en m'éveillant, que je

vois que vous avez perdu votre ami le prince Auguste de Prusse.

J'irai à notre heure, si vous comptez encore notre heure pour

quelque chose, causer de votre ami avec vous.

«J'ai trouvé ma pauvre femme bien changée: c'est elle qui ne marche

plus. À quoi bon mes jambes si elles revenaient, si mes amis n'en

ont plus?

«C'est pourtant une grande joie d'être si près de vous et de vous

revoir.

«CHATEAUBRIAND.»

Une lettre de M. Alexandre de Humboldt avait annoncé, en effet, à Mme

Récamier la mort du prince Auguste de Prusse, et l'instruisait des

dernières volontés de cet ami aussi fidèle que loyal et profondément

dévoué; d'après l'ordre du prince, on renvoya à Mme Récamier son beau

portrait de Gérard et ses lettres.

Il vient ainsi un âge douloureux où chaque année marque sa trace par la

perte d'un des compagnons de notre jeunesse, où chacune de ces pertes,

en nous apportant sa douleur propre, s'envenime de toutes les douleurs

dont elle réveille l'écho dans nos âmes. Mme Récamier était arrivée à

cet âge cruel, et ne s'en attachait qu'avec plus de tendresse aux

affections que la providence lui laissait encore. Comme l'année

précédente, elle alla prendre quelque repos à la campagne. Mais ce

repos, de plus en plus nécessaire à sa santé, n'était qu'imparfaitement

accordé à son esprit. La pensée de l'isolement de M. de Chateaubriand,

lorsqu'elle s'éloignait, la poursuivait sans cesse et troublait ses plus

douces jouissances. Elle commença par un court séjour à Maintenon, et

vint ensuite en Normandie chez sa nièce; elle était accompagnée de M.

Ampère, tout récemment arrivé d'Égypte et assez gravement malade par

suite des fatigues de ce voyage. M. Ballanche était avec sa gouvernante

_Dragonneau_ à Saint-Vrain, chez Mme d'Hautefeuille: il datait ses

lettres de l'_ère_ de la _dispersion_, et, quoique comblé par ses hôtes,

ne s'accommodait pas du tout de l'absence.

Il écrivait à Mme Récamier, le 29 août 1845.

«6e jour de la dispersion.

«Madame la duchesse de Noailles m'a écrit une lettre charmante que

j'ai reçue hier; je vous prie de lui en exprimer toute ma

reconnaissance. Je la lui exprimerai moi-même aujourd'hui, si le

facteur me laisse le temps d'écrire une seconde lettre. En

attendant, je vous prie de vouloir bien lui dire tous mes regrets

de ne pas partager cette royale hospitalité de Maintenon. Hélas! je

sens trop, et de plus en plus, mon incapacité de prendre ma place

dans les charmes d'une telle réunion. Ici, j'ai deux hommes qui se

regardent comme mes fils, M. Guillemon et Justin Maurice; Mme

d'Hautefeuille elle-même se considère comme la fille d'Hébal; ceci

ne me console point de n'être pas auprès de vous et me laisse tous

mes regrets. Hier soir, nous étions seuls, Mme d'Hautefeuille et

moi; nous n'avons parlé que de vous, elle vous aime tendrement. Une

partie de notre journée d'hier a été consacrée à saint Louis[113].

Je me suis fait une idée assez exacte de l'ouvrage qu'elle médite.

Je le crois dans la juste mesure de son talent. Elle se circonscrit

bien à Blanche et à Marguerite, en laissant la grande figure de

Louis IX dans la perspective de l'histoire. Son plan est très-bien

conçu à cet égard, et je m'en rapporte à elle pour l'exécution.

«Mme la duchesse de Noailles me donne de bonnes nouvelles de votre

santé, de vos promenades auxquelles ne peut participer le pauvre

Ampère.

«Toutes mes tendresses les plus tendres, quoique un peu tristes.»

Il écrit encore:

«Second jeudi de la dispersion.

«Mme Lenormant vous possède, je prends bien part à son bonheur.

«Je me suis promené en calèche dans le parc de M. de Mortemart; j'y

traçais par la pensée la circonscription de la _Ville des

expiations_. Je sais bien que je ne serai fondateur que de cette

manière.

«J'ai été quelques jours un peu languissant; mes bains m'ont

redonné du ton. Je suis à présent comme j'étais en quittant Paris,

de plus avec l'espérance que le moment approche de la fin de la

dispersion.

«Vous avez su par les journaux la mort de M. Royer-Collard; le

siècle s'en va.»

M. de Chateaubriand ne supportait pas la _dispersion_ avec plus de

patience que le doux Ballanche, et chaque jour une lettre désolée venait

hâter le retour de Mme Récamier, en protestant qu'on ne voulait être

compté pour rien dans ses projets.

Il dictait au 7 septembre quelques lignes qu'il terminait ainsi:

«Je suis fâché au reste, et à cause de vous, que ce beau temps-là,

loin de me faire du bien, me fasse du mal. Jouissez bien de ces

derniers soleils, et souhaitez toutes sortes de bonheur à cette

jeune famille. Elle vient, c'est pour cela qu'elle est si gaie.

Quand vous reviendrez, je reprendrai de la vie. Ne vous hâtez pas:

je passe ici mon temps à Notre-Dame; il est bien rempli, il est à

vous et à Dieu.»

Enfin un dernier billet plus triste que les autres décida le retour de

Mme Récamier.

Il était ainsi conçu:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 209 / 214 题