M. DE CHATEAUBRIAND À VICTOR HUGO.

«Paris, 18 février 1840.

«Je ne crois point à moi, Monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte.

C'est lui qui a fait et écrit la paix qu'il a bien voulu me donner

à Sainte-Hélène. Votre dernier poëme est digne de votre talent. Je

sens, plus que personne, l'immensité du génie de Napoléon, mais

avec ces réserves que vous avez faites vous-même dans deux ou trois

de vos plus belles odes. Quelle que soit la grandeur d'une

renommée, je préférerai toujours la liberté à la gloire.

«Vous savez, Monsieur, que je vous attends à l'Académie.

«Dévouement et admiration.

«CHATEAUBRIAND.»

L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre; on n'a point

encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du

Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de

notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la

charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères

et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en

aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer

pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention,

elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle

avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses

pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut

connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui

l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix,

d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé;

c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et

très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient

recueillis.

La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une

large part à la bonne oeuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un

esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire

ici le nom, M. de Tourguénieff était le _placeur_ des billets pour les

Russes.

Il rendait ainsi compte de sa mission:

«Ce 4 février 1841.

«J'ai reçu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois

billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse

de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y

sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous

pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.

«TOURGUÉNIEFF.»

Lady Byron, de passade à Paris, paya cent francs le billet qu'elle

sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister

à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Mme

Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans

la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un

poëte de génie avait valu une célébrité importune.

La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son

empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer

à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le

succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de

Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son

maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de

Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la

disposition des artistes. Il écrivait à Mme Lenormant:

«Jeudi soir, 4 février.

«Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les

domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour

aller _ensuite_ (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire

_simultanément_) chez M. Rubini et Mlle Leroy.

«Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.

«Le marquis de VÉRAC.»

M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes,

non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures

il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les

honneurs avec un entrain très-aimable.

La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait

assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards

et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en

objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la

maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes,

belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms

illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les

artistes, en face du tableau de _Corinne_. L'assemblée était compacte,

et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le

grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans

l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la

première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme

enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches

épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages

célèbres réunis à la fois chez Mme Récamier, avise cette longue barbe et

cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la

figure le frappe. C'était le moment où Mlle Rachel se faisait entendre

dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre.

Impatientée de la question, la personne interpellée répond: «Hé, vous

voyez bien que c'est Mardochée.» Cela fit rire.

Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une

grâce charmante à concourir à cette bonne oeuvre. Électrisés par

l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se

surpassèrent. Pour Mlle Rachel, ce n'était point la première, et ce ne

fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans

le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année

qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut

accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle

Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de

femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la

scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près; sa voix avait bien

quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle

proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un

merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et

certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec

laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle

ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le

ton de la meilleure société.

Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse

modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon

intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense; jamais

actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de

bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans

la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus

gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et

témoigna toujours à Mme Récamier une profonde reconnaissance.

Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au

profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de

Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle

renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations

personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre

réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de

Cressin,--le berceau des Récamier,--détruite par un incendie.

M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de

la première soirée. En accusant réception du mandat de 4.390 francs qui

lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la

reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche «qu'il s'était

fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi

celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et

qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de

cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées.» Le voeu de Mme

Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de

l'Abbaye-Au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non

point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était

religieusement conformé.

Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de

constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout

féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans

cette brillante réunion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les

éclipsait toutes encore.

M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de

Néris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'année précédente, Mme

Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à

Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de

Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais

l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne

pouvait presque plus écrire lui-même; condamné à dicter, il était fort

importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son

amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt

que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 190 / 214 题