«Rome, ce 16 mai 1829.
«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et
arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette
correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit
former un volume entre vos mains. La vôtre est bien petite; en la
serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place,
j'avais le coeur mal assuré.
«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous
dire. Pendant trois ou quatre mois, je me suis déplu à Rome;
maintenant, j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de
souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici
m'a attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions
suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter
vivement.
«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de
l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des
combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté
est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on
ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de
donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui
faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me
dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre
tête? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose,
que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne
m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les
médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande
grâce, en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.
«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à
Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de
vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite
vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!»