«Mardi, le 5 mai 1829.
«Il faut que chacun subisse sa destinée. La vôtre est d'avoir
toujours un de vos amis pour ministre. Voilà M. de Laval nommé[78],
malgré le faible démenti du _Messager_ du 24 avril. Si la
nomination n'est pas dans le _Moniteur_, c'est qu'il faut sans
doute attendre le retour du courrier envoyé à Vienne. M. de Laval
acceptera-t-il? Ce n'est pas là la question pour moi. Le choix est
très-honorable. Je désire que M. de Laval en soit content, et s'en
tire bien.
«À présent, j'espère que vous verrez que j'ai eu raison de ne pas
faire trop tôt usage de mon congé. Cette impatience, peu digne de
ma position, ne m'aurait mené dans tous les cas à Paris que quand
la nomination était faite: j'aurais eu l'air pour les uns d'un
intrigant trop pressé, et pour les autres d'un ambitieux
_mystifié_. Maintenant, mon parti à prendre est le plus simple, le
plus calme et le plus noble du monde: je n'envoie pas ma démission;
je ne fais aucun bruit; j'ai un congé; j'en profite pour aller
paisiblement à Paris, avec ma femme, quand tout est fini; et là, je
vais mettre ma démission aux pieds du roi, lui rendre ses
bienfaits, dont je crois n'avoir point fait un mauvais usage pour
la gloire de son service, et m'expliquer avec lui.
«Vous sentez bien que si j'ai été mécontent de la conduite de mes
amis dans les chambres, de leur peu d'amour du bien public, de leur
humeur, de leur esprit tracassier, je dois être d'un autre côté
averti que je ne puis être utile au gouvernement. Il a pris soin de
m'instruire qu'il me jugeait incapable de le servir, puisque, après
m'avoir pesé un mois dans la balance avec toutes sortes de
personnages--au moment même où je réussissais à faire nommer le
souverain pontife désiré par S. M.--il croit devoir aller chercher
un ministre hors de toutes les probabilités politiques. Il a
raison: je me faisais justice, en m'excluant moi-même, vous le
savez, de la candidature. Mais enfin, il me fallait peut-être cette
dernière leçon, pour apaiser les dernières bouffées de mon orgueil;
je la reçois en toute humilité, et j'en profiterai.
«Je suis obligé d'attendre encore l'arrivée d'un courrier
extraordinaire que M. le comte Portalis m'a annoncé par une de ses
dernières lettres. J'ai présenté ce matin mes nouvelles lettres de
créance à Sa Sainteté. Aussitôt le courrier annoncé arrivé, je
remettrai les affaires à M. Bellocq, et je m'acheminerai pour
Paris. Peut-être avant de quitter l'Italie, irai-je montrer Naples
à Mme de Chateaubriand. Il y a un mal dans tout cela, c'est que la
première année d'un établissement d'ambassadeur est ruineuse, et
que les fêtes, que j'ai été obligé de donner à cause du conclave et
de la présence de la grande-duchesse, ont achevé de m'écraser. Je
sortirai de Rome pour entrer à l'hôpital. Malheureusement, mon
édition complète est vendue, ma cervelle vide, et ma santé altérée;
mais aussi, j'ai moins de chemin à franchir dans la vie pour
arriver au bout, et je n'ai pas besoin d'embarquer tant de
provisions sur un vieux vaisseau prêt à faire naufrage.
«Je ne compte plus sur vos lettres, car, bien mal à propos sans
doute, vous me croyez parti. Je ne pourrai guère quitter Rome que
dans une quinzaine de jours. Tout sera oublié, quand j'aurai le
bonheur de vous revoir pour ne plus vous quitter.»