«Rome, ce 14 mars 1829.
«Je suis plongé ici dans des affaires qui augmentent tous les jours
d'importance. J'ai découvert bien des choses graves dont j'ai fait
part au gouvernement. Je ne sais si le roi sera content de mes
services, mais je n'ai jamais eu tant d'embarras politiques dans ma
vie, tant d'inquiétudes et de succès. Nous touchons à un dénoûment
quelconque. Les cardinaux français sont entrés au conclave
très-bien disposés. J'ai fait du moins ce qu'il était possible de
faire pour les instruire et les réunir à l'ambassadeur du roi.
«Le roi de Bavière est venu me voir _en frac_. Nous avons causé une
heure ensemble, _nous avons parlé de vous_. Je suis ravi de ce
souverain _grec_, _libéral_, qui, en portant une couronne, sait ce
qu'il a sur la tête, et qui comprend qu'on ne cloue pas le temps au
passé. Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.
«Je reçois votre lettre du 2 mars. Mille grâces à M. Royer-Collard.
Nous verrons tout cela dans un mois, et avant.
«17 mars.
«Tous les matins nous espérons un pape, et tous les soirs nos
espérances s'évanouissent; cependant il est impossible que nous
n'en ayons pas un au moins pour la semaine sainte. Or nous
toucherons à cette semaine, quand cette lettre vous arrivera. Au
reste, nous voilà au milieu des plus grands événements de ce bas
monde. Un pape à faire: qui sera-t-il? L'émancipation des
catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient: où
sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira
nos affaires? Y a-t-il une tête capable d'apercevoir tout ce qu'il
y a là dedans pour la France, et pour en profiter selon les
événements? Je suis persuadé qu'on n'y pense seulement pas à Paris,
et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois,
les joies du monde et les inquiétudes ministérielles, on se soucie
de l'Europe comme de Colin-Tampon. Il n'y a que moi qui, dans mon
exil, ai le temps de songer creux du haut de mes ruines, et de
regarder autour de moi.
«Hier, je suis allé me promener, par une espèce de tempête, sur le
chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si bien
conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait
pourtant passé par là et foulé les pierres que je foulais; et où
est Horace? Allons vite vous retrouver pour ne plus vous quitter:
c'est le résultat de toutes mes réflexions. À jeudi.»