LE MÊME.

«Rome, jeudi 15 janvier 1829.

«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie

comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite

fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je

voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux, vous me jouiez mon

air favori ou celui de Shakespeare; et j'étais à Rome, loin de

vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous

séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette

dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez

comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud

est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que

tous les bonapartistes détestent les Russes contre lesquels la

puissance de leur maître est venue se briser. Par un instinct de

despotisme, ils aiment encore les Turcs, et n'aiment point la

mémoire d'Alexandre qui a tant contribué à faire donner à la France

ses institutions actuelles. Ils voient, dans cette canaille esclave

de Constantinople, les vengeurs de la retraite de Moscou et les

ennemis de la Charte; sur ce dernier point, ils sont d'accord

secrètement avec _la Quotidienne_. Ils ne prêchent la Charte

aujourd'hui que comme un instrument de dommage contre la

légitimité; mais ils y seront pris: la Charte sauvera tout, et ils

auront, en dépit d'eux, la liberté et les Bourbons.

«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait réapprendre à

mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également

péri; je vois les ruines confondues de la république romaine et de

l'empire de Tibère: qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la

même poussière? et le capucin qui balaie, en passant, cette

poussière, ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité

de tant de vanités? Cependant, je reviens, malgré moi, aux

destinées de ma pauvre patrie; je lui voudrais religion, gloire et

liberté, sans songer à mon impuissance pour la couronner de cette

triple auréole.

«Je tiens une petite lettre de vous du 2 janvier. Vous avez été

malade et vous l'êtes peut-être encore. Voilà tout ce que je vois;

je vais compter les minutes jusqu'à ce que j'aie une autre lettre

de vous. Je serais désolé que M. de La Ferronnays quittât le

ministère, et surtout qu'il fût gravement malade; c'est un homme

excellent et tout loyal. Sa retraite, au surplus, changerait ma

position. Car j'ai dit et répété à qui a voulu l'entendre, que je

ne serais ambassadeur sous aucun ministre remplaçant mon noble ami.

Il faut mettre cette lettre à la poste qui part.

«C'est du 20 au 22 que vous recevrez mon autre attaché, du

Viviers.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 110 / 214 题