LE MÊME.

«Paris, 7 octobre.

«Si le conseil finit de bonne heure, je vous verrai un moment. Je

veux vous dire ce matin une chose qui me blesse. M. de Broglie, ou

Mme de Broglie, a écrit à Paris que j'avais demandé l'expulsion de

M. _Comte_ de la Suisse et que c'était une vengeance du

_Conservateur_ sur le _Censeur_. C'est bien mal me connaître: je ne

suis pas persécuteur de mon métier, et j'aime plus la liberté que

ceux qui s'en font les champions exclusifs. J'ignorais même que M.

_Comte_ fût en Suisse, lorsqu'un _Monsieur_ vint me dire qu'on

allait le renvoyer de Lausanne et qu'il me demandait de

m'intéresser à lui. Je lui répondis qu'apparemment M. _Comte_ était

renvoyé par mesure de police; que je m'en informerais et que je

verrais ce qu'il me serait possible de faire pour lui. J'en parlai

effectivement à M. Franchet qui m'assura que M. Comte était à la

tête de tous nos révolutionnaires en Suisse et qu'il y prêchait les

principes les plus opposés au gouvernement des Bourbons. Voilà

l'exacte vérité; c'est tout ce que je sais de M. _Comte_. Je n'ai

pas écrit un mot de lui à l'ambassadeur. Son nom ne s'est jamais

présenté à mon esprit ni sous ma plume. Il est vrai que le

_Monsieur_, son ami, m'a dit que ce M. _Comte_ irait en Angleterre

écrire des choses terribles contre moi: cette menace me tenta un

moment, et j'eus la mauvaise pensée de faire donner à M. _Comte_ la

liberté d'aller écrire de si grandes choses, car je suis partisan

décidé de la liberté de la presse; mais je repoussai cette

inspiration du diable, et j'oubliai M. _Comte_ de nouveau, ou

plutôt je ne songeai qu'à lui rendre service. Vous me connaissez

assez pour savoir si je vous dis ici la pure vérité.

«Dans ce moment, on sollicite mon intérêt pour un bon régicide qui

ne demande qu'à respirer l'innocence et la paix dans les vallées de

la Suisse, et je vais m'occuper de cet honnête homme, et voir si je

puis lui procurer le bonheur champêtre si bien fait pour son âme

simple et naïve. Si j'en suis là, comment imaginer que je persécute

M. _Comte_ qui n'a d'autre tort à mes yeux que d'écrire lourdement

et ennuyeusement, autant qu'il m'en souvient pour avoir lu un

article de lui contre le roi, il y a sept ou huit ans? Défendez-moi

auprès de vos injustes amis.»

L'importance des événements dont la correspondance de M. de

Chateaubriand était remplie pendant les premiers mois de son ministère

nous a décidé à donner ses lettres presque sans interruption.

Grâce à la résolution et à l'énergie qu'il sut imprimer à l'intervention

de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand était libre, la

maison de Bourbon comptait une belle et vaillante armée, le prestige des

succès militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait

noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M.

de Chateaubriand pouvait donc être fier d'un résultat auquel il avait

puissamment contribué.

Mais tout en s'associant à la joie et au triomphe de son illustre ami,

Mme Récamier n'en sentait pas moins avec tristesse les épines que

l'arrivée de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semées dans le cercle

de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de

Chateaubriand à l'Abbaye-au-Bois étaient bien souvent dérangées, soit

par les réunions du conseil, soit par les séances des Chambres; et le

trouble n'était pas seulement dans les habitudes: l'humeur de l'éminent

écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le

bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et

mobiles. Son empressement n'était pas moindre, son amitié n'était point

attiédie, mais Mme Récamier n'y sentait plus cette nuance de

respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls

elle voulait inspirer: le souffle d'un monde frivole et adulateur avait

passagèrement altéré cette pure affection. D'un autre côté, la blessure

d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne

tardèrent pas à faire disparaître, était encore toute vive dans ces

premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre à

ne pas exprimer son mécontentement, et s'appliquait à rendre, autant

qu'il était en lui, la position de Mme Récamier moins pénible, entre son

rival triomphant et lui-même; mais l'agitation était grande dans les

âmes.

Au milieu de ces tristesses et de ces difficultés, la nièce de Mme

Récamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba

gravement malade de la poitrine. Lorsque l'état aigu eut fait place à la

convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui fît respirer

l'air de la campagne, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, où

presque chaque année Mme Récamier avait été chercher un doux et trop

court repos. À l'automne, les médecins ne dissimulèrent point que la

rigueur d'un hiver passé à Paris pouvait être fort nuisible à une santé

délicate après l'échec d'une maladie vive; ils insistaient pour le

séjour du midi. La tendresse inquiète de Mme Récamier la décida à partir

pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.

Le fidèle Ballanche, avec la simplicité de son absolu dévouement, partit

en même temps que Mme Récamier, sans avoir même eu la pensée qu'il pût

faire autrement; M. Ampère demanda la permission de se joindre à la

petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency,

en prenant congé de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du

carême, une visite dans la ville sainte, que sa piété lui donnait depuis

longtemps un désir très-vif de connaître, et où la présence de son

cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier

projet, comme on le verra, ne se réalisa point.

Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres

adressées à Mme Récamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency,

dans les jours qui précédèrent et qui suivirent son départ, jusqu'au

moment de son arrivée à Rome.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 27 / 214 题