«Chambre des députés, vendredi soir.
«Ne m'en voulez pas, je vous en supplie. Je suis dans un moment
déplorable. Entre les deux Chambres où je cours, croyant toujours
parler et ne parlant jamais, et les courriers, et les persécutions
de l'Europe et de l'intérieur. J'espère que tout cela finira
demain. Grâce, mille fois grâce. Plaignez-moi, ne m'en voulez pas,
gardez-moi votre angélique bonté. À demain mon pardon, ou plutôt
des consolations pour ce que je souffre.»
Aussitôt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Récamier, il désira
mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena à l'Abbaye-au-Bois.
Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans être intime, fut
toujours gracieuse et obligeante.
Mme de Chateaubriand, qui avait une âme élevée, des affections vives et
profondes, un dévouement réel et l'admiration la plus entière pour son
mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalité que de prudence et
de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait dû à
l'objet de son culte, avait trop souvent pour résultat d'agiter,
d'inquiéter ou d'irriter M. de Chateaubriand.--Elle affichait la
prétention de ne pas connaître les oeuvres littéraires de l'homme dont
elle était fière de porter le nom; mais cette prétention était très-mal
fondée, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son
mari.
Mme de Chateaubriand contait agréablement; elle avait une politesse
parfaite, des manières extrêmement distinguées, mais l'humeur inégale.
Ce qui ne variait point chez elle, c'était la charité: une charité
active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de
la constance et de la suite.--Elle était de taille moyenne, ses yeux
étaient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vérole,
et sa santé toujours chancelante la réduisait à une maigreur quasi
diaphane. C'était, en un mot, une personne bonne et généreuse, mais
impossible à prévoir, et peu commode à vivre.
On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur
l'influence salutaire de Mme Récamier, et avec quelle confiance elle y
recourait.
LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Septembre 1823.
«Vous êtes toujours, Madame, notre port dans la tempête. C'est donc
encore à votre bonté que j'ai recours pour tâcher de pénétrer dans
les secrets de notre _capricieux immortel_[7]. Notre chapelle est
prête, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais
quand arrivera-t-il? M. Gérard me l'avait positivement promis pour
le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte
d'en reculer encore l'exécution. Il n'y a donc que vous, Madame,
qui, avec toutes vos séductions, puissiez l'amener à achever sa
charité promptement et de bonne grâce. Dites-lui, si vous en
trouvez l'occasion, que si _la niche_ destinée à la sainte ne peut
rien ajouter à un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gâtera pas. Le
_jour_ est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la
pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseillé de lui envoyer le
cadre qui est très-beau; mais peut-être préfère-t-il, comme il en
avait l'intention, faire apporter son tableau à l'Infirmerie, avant
qu'il soit achevé, et le faire placer dans l'endroit qui lui est
destiné, afin de voir s'il n'y aurait point à donner quelques coups
de pinceau, dépendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore
l'extrême bonté, Madame, de lui demander si cet arrangement lui
convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait préparé pour
qu'il n'y eût point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce
serait de venir ce jour-là avec lui déjeuner à l'Infirmerie même,
avec les oeufs et le bon lait de la soeur _Sophie_.
«Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes
importunités; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il
s'agit de coopérer à une bonne oeuvre.
«Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous
présenter moi-même ma requête, et veuillez ne pas douter, Madame,
de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si
inaltérablement à vous.
«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»