LE PARLER ANCIEN

Les hommes qui pagaient durement sur les chemins de la mer-extérieure,

et s'en vont si loin qu'ils changent de ciel, figurent, pour ceux qui

restent, des sortes de génies-errants. On les nomme avec un respect

durant les longues nuits de veille, pendant que fume en éclairant un

peu, l'huile de nono. Si bien qu'au retour,--s'il leur échoit de

revenir--les Voyageurs obtiennent sans conteste un double profit:

l'hommage de nombreux fétii curieux, et tant d'épouses qu'on peut

désirer. Le grand départ, l'en-allée surtout hasardeuse, la revenue

après un long temps sans mesure, voilà qui hausse le manant à l'égal du

haèré-po, le porte-idoles au rang de l'arioï septième, et l'arioï à

toucher le dieu. Certains atua, non des moindres (mais ceci n'est point

à dire au peuple), n'apparaissent rien d'autre que ces voyageurs

premiers, hardis vogueurs d'île en île, trouveurs de terre sans nom

qu'ils sacraient d'un nom familier, et conducteurs infaillibles vers des

pays qu'on ignore. Sans doute, Paofaï savait toutes ces choses; aussi,

qu'elles ne vont pas sans quelque danger: les hommes déjà dieux, jaloux

de se voir des rivaux, suscitent, parfois, d'étonnantes tempêtes, ou

bien changeant de place aux étoiles, retournent, afin d'égarer les

autres, tout le firmament à l'envers! Il n'importe. Ceux qui réchappent

se revanchent par le récit de belles aventures.

Même, ceux-là qui n'attendent point d'aventures, prennent grand soin

d'en imaginer d'avance, pour n'être pas pris de court. Ainsi, dès la

première nuit de mer, Paofaï Téri-i-fataü et Térii, son disciple,

s'efforçaient, l'un et l'autre, d'accommoder de petites histoires. Ils

les composaient de mots mesurés, à la façon des Parlers transmis. On ne

peut assurer qu'ils rencontrèrent jamais Havaï-i qui est la

Terre-Originelle[6]; car on ne sait que ce qu'ils en voulurent. Encore

une fois, il n'importe: un beau Parler bien récité, même sans aventures

dessous, vaut certes un repas de fête solennelle:

[6] Savaï, des îles Samoa.

I

A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des

lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi devant son souffle

sans répit. La mer, derrière eux, devant eux, court de même, et plus

vite encore, avec ses petites montagnes pressées. La lame lève le pahi,

se coule sous son ventre, dépasse son museau, blanchit et crève en

bruissant. Et les pagayeurs aux bras durs, les pieds croisés sur le

treillis, se reposent et bavardent en regardant filer l'eau bleue. Mais

tout reste lent et paisible aux yeux, parce que tout, sans effort, le

vent, la mer et toutes les pirogues, marche de même allure, vers le même

coin du ciel.

A hoé! La terre Tahiti s'enfonce plus loin que le ciel. Les nuages la

ceinturent comme un maro non serré, et qui flotterait. Regarde, sous

Hina propice, s'enfoncer aussi le trône de Oro; et regarde aussi tourner

la terre Mooréa. Mooréa sombre à son tour. Alors on s'en va par dedans

la nuit, un toit nouveau dessus la tête et plus rien autour de soi.

Deux journées de jour: devant le nez de la pirogue des nuages montent,

mais ceux-là ne naviguent pas au firmament: ils sont trois: ce sont

les trois îles-hautes. Les pilotes: dressez la route! Et l'on court sur

le récif.

Elle nage sur des eaux assérénées, la terre des atua et des hommes

sages: Raïatéa, ciel-de-clarté, en face de Tahaa jumelle. Le même corail

les contient; et, comme deux fétii n'ont qu'un seul bol pour boire,

elles boivent au même lagon.

Déjà tu vois le Tapioï de Raïatéa: cours sur lui,--c'est le poteau sacré

du monde.--Pour cela, dévie, d'un coup de pagaie-maîtresse, ta route, de

la route du vent. Alors il viendra vers toi, ce mont tapu qui soutient,

plus haut que les nues, le Rohutu Délicieux. Mais n'espère point

découvrir le lieu des esprits: la lumière passe sur la crête: les

esprits, s'il en est là-haut, transparaissent comme le vent.

--«Où vas-tu, toi, maintenant? Je sais. Tu vas à Opoa. Tu vas voir le

prêtre...» Ainsi parle vers Térii, marchant au hasard, un homme qu'il ne

connaît pas.

Cet homme a dit «Opoa». N'est-ce pas un signe qu'il l'ait dit! Térii se

met en chemin. A la tombée du soleil il touche, de son pied, la terre

dix fois sacrée.

Elle est nue, rocailleuse, déserte. Les hommes l'abandonnent pour

célébrer, en d'autres lieux moins bien famés, d'autres rites et

d'autres maîtres. Térii s'avance, tout seul de vivant, et craintif un

peu. Mais la crainte ne déplaît pas à l'esprit des dieux.

Le voici, le maraè père de tous les autres maraè;--mais si décrépit que

ses blocs de corail taillé, ébréchés comme une mâchoire de vieil homme,

branlent sur la terre qui découvre leurs assises. Une pierre monstrueuse

arrête le voyageur.--«C'est tapu», crie un petit garçon.

Le voyageur reconnaît la pierre qui toise les chefs. Personne

qu'eux-mêmes n'égalerait sa grande stature. Et voici encore la Pirogue

Offerte, hissée sur un autel, et ornée de dix mâchoires pendues à des

cordes. Le vent de la mer, en jouant, les fait claquer à son gré.

L'enfant:--«Tu veux voir le prêtre? Tu veux voir Tupua tané?» Térii

se souvient: Tupua est écouté des chefs, des Arii, même des Douze

à la Jambe-tatouée. Et n'est-ce pas un signe que l'enfant ait dit...

Il se laisse conduire: près de l'ancien faré des sacrificateurs,

Tupua s'est bâti, pour y dépouiller ses jours, un petit abri. Il

sommeille.--«Celui-ci veut te parler.»

Le prêtre est chétif, avec une barbe maigre. Il est étonnant que tant de

savoir puisse habiter ce ventre-là!--«Celui-ci veut te parler!»

Le prêtre n'a pas bougé--L'habileté même! Il faut provoquer les

lèvres qui savent, par un abord ingénieux. Le voyageur:

--«Aroha! Aroha nui! Je cherche ma route. De nombreux hommes ont crié

que ta mémoire est bonne. Ton père nourricier fut Tupaïa, qui naviguait

si sûrement entre les terres que l'on voit, et les terres que l'on ne

voit pas.»

Le prêtre n'a pas bougé, mais sa figure se fait plus attentive. Le

voyageur:

--«Moi, je voudrais partir aussi. Mais je ne connais pas les routes de

la mer. Je discerne pourtant, parmi les autres, l'étoile Rouge et les

Six petits yeux. Mais je n'ai pas de Nom, pour guide, et pas d'avéïa, et

pas de coin du ciel où regarder sans fin. Toutes ces îles et tous ces

hommes me retournent les entrailles. Par où m'enfuirai-je! E! prêtre,

enseigne-moi les routes de la mer.»

Le prêtre n'a pas bougé. Le voyageur:

--«Dois-je te quitter?» Les lèvres lourdes de savoir s'entr'ouvrent:

--«Reste là!»

Un silence de paroles passe entre eux, empli de la sonorité sainte: voix

du vent dans les branches sifflantes; voix du récif houlant au large;

voix du prêtre enfin, qui promet:

--«Je dirai le chemin vers Havaï-i.»

Les Immémoriaux · 第 23 / 41 题