LES MAITRES-DU-JOUIR

L'homme au nouveau-parler promena des regards clignotants sur la foule

et commença de discourir aux gens du rivage Atahuru:

--«Le dieu a tant aimé les hommes qu'il donna son fils unique, afin que

ceux qui se confient en lui ne meurent point, mais qu'ils vivent

toujours et toujours.»

On entendit cela. Ou plutôt on crut l'entendre: car l'étranger, se

hasardant pour la première fois au langage tahiti, chevrotait ainsi

qu'une fille apeurée. Le regard trouble et bas, les lèvres trébuchantes,

les bras inertes, il épiait tour à tour l'assemblée, ses quatre

compagnons et les deux femmes à peau flétrie qui les accompagnaient

partout. Il hésitait, tâtait les mots, mâchonnait des vocables confus.

Néanmoins on écoutait curieusement: le piètre parleur annonçait ce

que nul récitant n'avait jamais dit encore: qu'un dieu, père d'un autre

dieu, pris de pitié pour des vivants, livra son fils afin de les sauver!

que ce fils, cloué sur un arbre au sommet d'une montagne, mourut

abandonné des siens; que depuis lors tous ses disciples--bien qu'assez

pervers et méprisables--sont assurés, s'ils se confient en Lui, de le

joindre dans une demeure divinement joyeuse et comparable aux plus beaux

faré de chefs. Ce nouvel atua, l'étranger révélait son nom:

«Iésu-Kérito».

Des gens allaient se récrier; quand le discoureur, plus habile, affirma

fortement que les vivants des terres Tahiti, Mooréa, Raïatéa, ne

naissent pas moins que les Piritané, enfants de ce Iésu; et que, si les

nouveaux venus s'aventuraient dans ces pays aussi lointains de leur

propre pays, c'était pour enseigner à tous l'amour de l'atua

bienfaisant, et le chemin de cette vie qui ne doit point finir.

Alors, on dévisagea l'orateur. Son récit devenait imprévu, certes, et

singulier, plus que toutes les chansons familières aux matelots

blêmes--dont la langue pourtant est vive, et les parlers ébahissants.

Les dieux, dans les firmaments du dehors, s'inquiètent donc des hommes

maori? Jamais les atua sur les nuages de ces îles, n'ont eu souci des

peuples qui mangent au delà des eaux! Quant à «cette vie qui ne

doit point finir», on savait, sur la foi des Dires conservés, que Té

Fatu, le maître, la déniait à tous, malgré les supplications de Hina:

«_Sois bon_», murmurait en implorant la douce femme lunaire...

«_Je serai bon!_» avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les

hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux,

et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les

esprits: qu'ils aillent,--esprits des Arioï, des chefs et des

guerriers,--tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le

sort des autres, qu'importe aux dieux de tous les firmaments?--Voilà ce

qu'ignorait sans doute l'étranger naïf, qui se risquait à de telles

promesses.

Malgré qu'elle parût bien incroyable, on s'intéressait à l'histoire. On

se murmurait des paroles intriguées: le dieu avait sauvé les hommes...

quoi donc! les hommes étaient-ils en danger? menacés de famines? de

noyades sous toute la mer gonflée contre eux? ou peut-être, coupables de

sacrilège?--Haamanihi survint qui se vantait déjà comme le disciple

attentif des ingénieux Piritané. Il devinait l'embarras de la foule et

l'exposa au surprenant parleur, en termes réfléchis: qu'avaient-ils

commis de si épouvantable ces humains dont on racontait le sort, et

quelle faiblesse nourrissait en vérité ce dieu, pour qu'il abandonnât

son fils à la colère... d'autres dieux plus forts, sans doute?

L'étranger répondit longuement, en mesurant toutes ses paroles, et l'on

comprit ceci: le père de Iésu, le grand atua Iéhova, ayant façonné des

humains, un mâle et une femelle, tous deux l'insultèrent en mangeant un

certain fruit. Il en devint si courroucé que tout eût péri sous sa

colère s'il n'avait laissé mettre à mort, pour s'apaiser lui-même, son

fils très-aimé, lequel d'ailleurs ne pouvait pas mourir.

--«Aué!» soufflèrent avec admiration des récitants de rang quatrième,

réjouis par la bonne histoire: le dieu n'était pas débile, ainsi qu'on

avait cru: il se manifestait féroce; et sa férocité surpassait tous les

caprices et toutes les colères des atua connus;--même de Tané, même de

Ruahatu--puisque les offrandes coutumières à ceux-ci: perles, hommes,

chèvres et fruits, n'avaient pas suffi à le rassassier,--mais seule la

mort d'un autre dieu! Il en imposait, vraiment. On se prit à le

respecter d'avance. Cependant, d'autres écouteurs, et surtout les

manants sans oreille et sans mémoire, et qui n'avaient pu comprendre, ne

s'en émerveillaient pas moins. Mais un porte-idoles de bas ordre,

chassé de son maraè, on le soupçonnait de frayer avec les méchants

esprits tenta de se divertir. Le grand-prêtre le confondit:

--«Les haèré-po mêmes ne pourraient point expliquer, sous un parler

clair, pourquoi l'immensurable Mahui, fils du monde, coupa jadis en deux

morceaux le monde maternel pour en former les cieux et les rochers! Il

n'est pas bon de refuser croyance à des récits obscurs: et ceux-là sont

très beaux. On les conservera parmi les Mots-à-dire.» Lui-même se promit

de les raconter à grands gestes dans les fêtes qui viendraient.

Puis, afin d'honorer ses hôtes et de les retenir en sa vallée, il

conclut, avec noblesse:

--«Nous avons célébré, voici deux lunaisons, la fête des Adieux à nos

esprits. Invoquez donc en paix les vôtres, et commencez le sacrifice. Où

sont les offrandes?

--Les offrandes?» Les étrangers croisant des regards furtifs dénoncèrent

un grand embarras. L'un d'eux voulut expliquer:

--«Le dieu que nous servons ne réclame point d'offrandes... il lui

suffit de l'amour de ses enfants.» On ne put croire. Haamanihi insinua:

--«Tu as sans doute négligé de les préparer. Moi et mes gens y

pourvoierons. Combien de cochons pour célébrer ton rite?»

L'étranger ne répondit pas sans détours. En vérité, il se dérobait! Mais

le grand-prêtre d'Atahuru n'entendait pas omettre un culte si avantageux

pour sa rive; à tout le moins, nouveau. Il reprit, plus pressant, avec

une âpreté presque menaçante:

--«C'est insulter les dieux que de leur mesurer les dons. C'est insulter

les dévots assemblés que de leur mesurer les rites!» Et il attendit.

Les autres restaient indécis, et celui qu'on nommait Noté,--l'orateur

aux yeux clignotants,--murmura sur des mots Piritané:--«N'est-ce pas un

signe de la volonté du dieu que ces gens-là réclament, sans le savoir,

le «repas du seigneur!» Ses compagnons semblèrent approuver.--«Mais

avant tout, écarte-moi cette foule. Tu resteras seul avec nous, dans le

faré que voici... Les autres pourront, s'ils le désirent, nous regarder

de loin.» Et il se réfugia dans une hutte délabrée.

Haamanihi approuva cette prudence, et qu'il fût choisi, lui seul.

Peut-être les étrangers craignaient des avanies: le tumulte et les

menaces dans la fête des adieux aux esprits les inquiétaient encore? Il

fit donc reculer la foule, et pour la mieux contenir il tendit, d'arbre

en arbre, des tresses de roa en les déclarant tapu. Parmi les

spectateurs, il reconnut des desservants et quelques haèré-po du maraè

tout proche, dont les terrasses culminantes montaient, par-dessus les

têtes, à moins d'un jet de fronde. Alors soudain il s'inquiéta: quelle

témérité que la sienne, à faire voisiner des dieux si différents, ou du

moins leurs fidèles; et quelle menace que des rites qui jamais n'avaient

ensemble frayé, ne devinssent tout à coup néfastes aux dévots des deux

partis: aux fils de Oro comme aux enfants de Iésu.--Mais il se reprit,

ricanant par dedans lui-même: les atua sont gens paisibles, et

fraternisent bien mieux entre eux, dans les régions supérieures, que

leurs prêtres ne s'accordent autour des autels! Hiè! en vérité les dieux

restent inoffensifs et calmes jusqu'au jour où à force d'objurgations

importunes on les tire de leur divine paresse pour les mêler aux luttes

des hommes, les conjurer de ruses, les supplier de meurtres, et réduire

leurs immenses volontés à s'entremettre parmi les petites querelles des

vivants!

Rassuré, il revint auprès des étrangers:--«Maintenant» disaient ceux-ci,

«laisse-nous chanter les louanges de Iésu.» Sitôt, un péhé grêle et lent

qui semblait plainte de vieillard, plainte exhalée du bout des lèvres,

tomba des maigres poitrines. Les souffles sortaient courts et rauques.

La foule, à distance, prit pitié de ces voix d'enfants et s'amusa

de ces efforts. Des femmes, assises sur la plage, en cercle, avaient

tourné l'oreille vers les pauvres cadences; elles y mélangeaient leurs

souples mélodies. Quelques tané les entourèrent. Le chant indécis des

hommes blêmes renaissait avec plus de carrure dans les bouches maori, et

s'ennoblissait d'ornements imprévus: de cris sourds, poussés d'une

haleine régulière; de beaux sons clairs, tenus très aigus, qui

rejoignaient d'autres sons plus aigus encore, comme implorés par les

premiers, et sur lesquels, de toute la force des gosiers s'épandaient

les voix sans contrainte. Au hasard naissaient les paroles sur les

lèvres promptes: elles évoquaient des danses et des joies. Ainsi

l'assemblée en fête célébrait dignement les dieux insolites, comme on

avait, sur la terre Matavaï, dédié leur faré-de-prières, au long des

nuits, par des enlacements.

Cependant, à une pause, l'étranger se fit encore entendre. Mieux

confiant, il disait sur des mots non chantés:

--«Je te remercie, maître Kérito, de pénétrer le cœur de ces pauvres

ignorants, et qu'ils mettent cet empressement à louanger ton nom!

--Comment appelles-tu ce péhé que tu viens de chanter?» interrompit

Haamanihi.

--«Ce n'est pas un péhé pour danser ou pour boire, comme les

vôtres», dit Noté, «mais nous appelons cette prière un «hymne» au

Seigneur.

--Un hymne?» répéta le grand-prêtre. Les gens de la foule qui ne

pouvaient plier leur langue à ce parler dur, balbutiaient:

--«C'est un himéné... himéné.» Dès lors, tous, les chants se nommèrent

ainsi.

* * * * *

Sur des tréteaux les étrangers disposaient des pièces de bois minces

qu'ils recouvraient de nattes fines. Ils préparaient le rite: le repas

des dieux, peut-être. Aussitôt, Haamanihi se leva, vif et colère malgré

sa jambe énorme. Il sauta parmi les assistants et cria des injures en

désignant les filles; les chassa comme des poules, les pourchassa plus

loin encore. Beaucoup s'attardaient. Il s'emporta contre elles.

Noté arrondit ses yeux clairs et demanda la raison du courroux subit:

pourquoi renvoyer les épouses? A son tour le grand-prêtre s'étonna:--«Se

peut-il que des hommes dignes, des chefs, surtout des gens qui parlent

aux dieux, tolèrent qu'une femme, être impur et profanateur, vienne

souiller un festin de sa présence obscène! Tu les repousses de ton

navire quand elles dansent pendant le jour de ton seigneur, et tu

permettrais...

--Vos femmes et vos filles», répondit Noté, «sont comme vous-mêmes

enfants de Kérito. Elles auront droit, comme vous, dans quelques

lunaisons, à partager le rite.» Haamanihi, stupéfait, laissa revenir les

femmes.

--«Mais, où sont tes offrandes, enfin!» reprit-il, en considérant les

apprêts de la fête. Il savait la coutume des étrangers: d'élever,

au-dessus du sol, les aliments qu'ils avalent ensuite par très petits

morceaux. Or ces tréteaux et ces bois que Noté appelait une «table pour

la nourriture», se montraient dépourvus, jusque-là, de toutes

victuailles,--ou si peu chargés! Voilà qui décevrait fâcheusement les

affamés d'Atahuru dont les troupes équivoques, toujours en quête de

festins solennels, surveillaient l'issue du sacrifice pour s'en disputer

les vestiges, et mesuraient, par avance, la ripaille à venir: les dieux

nouveaux semblaient gens d'importance,--à considérer les gros bateaux de

leurs disciples, et les armes: le festin offert en leur nom, par ces

disciples mêmes, il s'imposait qu'il fut plantureux.

--«Voici le repas préparé», dit Noté. Haamanihi ne vit point autre

chose que des fruits de uru[4], maladroitement rôtis, et, dans des vases

transparents, qu'il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour

ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres

offrandes d'un regard commisérateur:--«Est-ce là tout le repas du dieu?»

La foule s'agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne

pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice!

Haamanihi, de nouveau, s'offrit à suppléer à cette indigence qu'il

sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s'irrita:

[4] Arbre-à-pain.

--«Qu'avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos

entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l'esprit est

réservé!» Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le

fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit

du faré.--Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays? Enfin il

prononça:

--«Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le

donna aux disciples en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il

prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en

disant: Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l'alliance

qui est répandu...»

--«E aha ra!» interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d'envie:

Voilà donc le rite! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier

l'attente de la foule. Ces maigres offrandes n'étaient point le repas du

dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être... l'atua

lui-même, offert à l'homme afin de lui communiquer des forces divines!

Le vieillard Téaé s'était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim

dans l'île: le dieu Piritané se changeait en fruit et en boisson rouge

pour aider à ses disciples: quoi de plus artificieux! Haamanihi tourna

vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à

peaux blêmes:--«Ceux-là vont manger leur dieu!» Tout aussitôt, il

réclama sa part du festin.

Tous y voulurent participer. Des transfuges, convaincus de sacrilèges;

des haèré-po tarés de négligences et d'oublis; des échappés de rives

malfaisantes et toute la racaille foraine abandonnée sur Tahiti par des

pirogues importunes; tous ceux-là, cassant les cordes, se ruèrent au

milieu de manants, de porte-idoles, de messagers et de pêcheurs, et

entourèrent les Piritané. Les uns comptaient bien retirer du rite plus

de ruse, de forces et de chance; d'autres, guérir certains maux

inconcevables. Des femmes qui désiraient la stérilité s'approchèrent

aussi puisqu'on ne les pourchassait plus. Un faux inspiré de la

terre Hitia s'acharna par-dessus les autres: ses rivaux triomphaient,

qui recevaient dans leurs ventres les souffles de dieux impalpables: que

serait-ce donc, s'il se nourrissait, lui, de ce divin mets visible!--Les

voix se réunirent: «Manger le dieu! manger le dieu!» Sous la poussée,

les poteaux du faré craquèrent.

Or, voici que le Piritané, bien que généreux par coutume, refusa

rudement à tous. Il s'efforçait, dessus le tumulte, de faire entendre

ceci: l'on ne mangeait pas l'atua! Non! Non!--il hurlait ces mots en

secouant la tête avec violence: mais on partageait le fruit «en mémoire

du Seigneur»... plus tard, quand ils sauraient... eux aussi, eux tous

viendraient se joindre...--Désormais, quoi qu'il pût dire, la foule,

déçue, n'admirait plus son discours.

Entre eux, cependant, parmi les cris à peine tombés, les étrangers

mâchaient leur petite nourriture. On les vit ensuite porter aux lèvres

les coupes de boisson rougeâtre; on s'attendait à quelque prodige: tout

demeurait calme. Ils se repaissaient, d'ailleurs, sans aucune avidité;

sans exprimer la satisfaction de leurs entrailles ni le contentement de

leurs maigres appétits. On méprisa: des chants grêles et désagréables,

de sombres vêtements étroits, la présence impure des femmes, et,

pour issue, le piteux festin? Non! le dieu n'était pas descendu! Le dieu

ne pouvait pas descendre à l'appel d'aussi piètres inspirés; et il

s'irritait, sans doute, dans son ciel... Haamanihi redouta son

ressentiment, et il dépêcha deux serviteurs vers le maraè tout proche:

si les Piritané ridiculisaient de la sorte leur Iésu, lui du moins, qui

s'en déclarait déjà le disciple, l'honorerait en toute dignité. Les deux

manants prirent leur course et disparurent dans les broussailles.

Les hommes blêmes se remirent à chanter. Mais l'assemblée s'en détourna:

à quoi bon louanger un dieu si peu magnifique? Sur le rivage sans écho

se dispersaient pauvrement les sons de leur himéné domptés par d'autres

sonorités saintes, majestueuses, et fortes: voix du vent dans les

branches sifflantes; voix du récif hurlant au large. Soudain reparurent

les serviteurs d'Haamanihi. Ils balançaient un grand fardeau vêtu de

feuilles:

--«Pour moi», dit le sacrificateur, «voici mon offrande à Iésu-Kérito.

Qu'il me donne, en retour, ma terre Raïatéa.» Il éparpilla les branches:

un cadavre parut; la face était verte et on avait brisé le crâne, à

coups de massue. Fier de sa générosité, le prêtre de Oro attendait, dans

la bouche des étrangers, des paroles flatteuses.

Mais ils s'agitèrent, sans plus. Noté considérait avec effroi

l'homme mort, et ne semblait se soucier de présenter l'offrande.

Haamanihi s'impatienta, jeta des ordres, et les porteurs-de-victimes,

soulevant à deux le cadavre, le balancèrent un instant, bras tendus,

plus haut que les têtes. Le corps tomba sur les tréteaux; la face

branla, pendit en arrière. Haamanihi porta la main pour accomplir les

gestes sacrés...

--«Malheureux! malheureux!» pleurait le Piritané, balbutiant, comme un

enfant épouvanté. Ses compagnons, et même les femmes, s'enhardissaient,

entouraient le sacrificateur, criaient, le suppliaient de ne point

troubler leur prière. Haamanihi, indigné enfin, s'ébroua de ces hommes

avares: quoi donc, ils possédaient un dieu fort et bienveillant, et

c'étaient là les seuls aliments présentés! Mais lui, prêtre du rang

septième et Arii des îles sacrées, des îles respectueuses de tous les

atua, il voulait rendre au dieu nouveau, apporté de l'autre face de la

mer, un hommage sans pareil.--Sa voix épanouie couvrit les gloussements

étrangers. Son front et ses épaules surpassaient leurs petites statures.

Il arracha l'œil droit de la victime, et, s'évadant hors du faré

délabré, se leva vers les nuages, criant de toute sa poitrine, afin que

le dieu comprît, qui planait au firmament:

--«O nouvel atua, Iésu-Kérito, fils du grand dieu Iéhova, le prêtre

de Oro t'accueille en ses terres. Pour bienvenue, il t'offre cet œil

d'homme, nourriture divine, en aliment pour toi. Qu'il te plaise,

désormais, au ciel Tahiti!»

Les autres se lamentaient de plus belle, disant qu'on insultait leur

dieu. Noté soupira, comme empli de regrets:--«Trop de hâte! Ces gens ne

pouvaient comprendre... ils ont profané ton nom, Kérito, et la mémoire

de ton sacrifice.» Ses compagnons voulurent chanter encore. Leurs

maigres voix irritées soufflaient faiblement. La foule avait disparu.

Haamanihi marchait à grands pas vers la montagne. Seuls demeuraient les

porteurs d'offrande, veillant comme il convint sur la victime, avant

qu'on la jetât au charnier.

* * * * *

Lassées les premières, les femmes blêmes se mirent à soupirer. Elles

apitoyaient: leurs vêtements incommodes, effrangés par les

broussailles, salis de terre rouge, étaient indignes d'épouses de

prêtres. Elles ne les dépouillaient jamais, de nuit, ou de jour, non

plus qu'elles ne lavaient leurs membres, ni peignaient leurs

chevelures poussiéreuses. Même l'usage du monoï onctueux leur semblait

indifférent. Vraiment, elles et leurs tané figuraient d'assez pauvres

hôtes pour la terre Tahiti.

Ils murmuraient:

--«Le fils du dieu pardonna à ses bourreaux; pardonne encore à ces

hommes injustes; car ils ne savent point ce qu'ils font...

--Hiè! la faiblesse même!» se dirent les deux porteurs-d'offrandes; et,

détournant l'oreille, ils écoutèrent dans le lointain: des rumeurs

s'exhalaient du flanc de la montagne, au large de l'eau Punaáru, et

bruissaient, confuses comme le bourdonnement de la mer éloignée. Elles

descendaient les vallées par ce chemin familier de la brise terrestre.

Elles enflèrent jusqu'à s'épandre sur la plage. On pressentait la marche

d'une foule en triomphe. Et l'on entendait:

«_Par les terres, et par les routes des eaux,

nous allons en maîtres;

en maîtres de joie, en maîtres de vie..._»

Une inquiétude sembla lever parmi les Piritané:

--«Ne permets pas, Seigneur, que ta parole soit étouffée par le tumulte

des méchants ni, que ton nom...» Au loin reprit:

«_Nous allons en maîtres;

en maîtres de joie, en maîtres de vie;

en maîtres de volupté! Aué! E!_»

Cela sonnait gaîment par-dessus la voix du récif, par-dessus les gosiers

tremblants qui gémissaient:

--«Seigneur, délivre-nous des hommes impies!--Préserve-nous des hommes

violents--qui méditent de mauvais desseins dans leurs cœurs!»

Les arrivants, plus proches:

«_Viennent les temps des sécheresses,

nos provendes sont enfouies.

Viennent les temps abreuvés,

nos femmes sont grasses!_»

Les étrangers, une dernière fois, supplièrent. Mais nul ne les entendit:

car le grand péhé des fêtes, autour d'eux, éclatait sans entraves. Des

taillis tout proches irruaient un grand nombre de gens affairés, aux

yeux brillants, aux gestes prompts. C'étaient les serviteurs des Douze.

Ils se hâtaient pour le départ, et préparaient ces rites que réclame

chaque en-allée solennelle vers les îles amies; autour d'eux: les

gardiens-d'images, les desservants, les haèré-po et les sonneurs de

conques. Tous, et leurs maîtres, débarqués, voici deux lunaisons,

et gavés d'offrandes, et nourris de plaisirs, s'en retournaient vers la

terre maîtresse. La foule vagabonde, attirée par les chants comme les

poissons par la nacre miroitante, acclamait les survenants,--dans

l'espoir, enfin, de véritables largesses. Puis les conques sonnèrent

tout près des oreilles, annonçant les Arioï du septième rang.

Ils parurent, les Douze à la Jambe-tatouée. Ceinturés du maro blanc

sacerdotal, poudrés de safran, ils marchaient, peints de jaune, dans le

soleil jaune qui ruisselait sur leurs peaux onctueuses. Leurs immobiles

et paisibles regards contemplaient la mer-extérieure; des souffles

passaient dans leur cheveux luisants, et remuaient, sur leurs fronts,

d'impalpables tatu. Leurs poitrines, énormes comme il convient aux

puissants, vibraient de liesse et de force en jetant des paroles

cadencées. Entourés de leurs femmes peintes,--les divines

Ornées-pour-plaire, aux belles cuisses, aux dents luisantes comme les

dents vives des atua-requins,--les maîtres figuraient douze fils

voluptueux de Oro, descendus sur le mont Pahia pour se mêler aux

mortels.

Ils passaient lentement, certains de leur sérénité. Autour de leurs

ombres, invisibles mais formels, les esprits de la paix et du jouir

peuplaient le vent environnant. Les atua glissaient dans leurs haleines;

illuminaient leurs yeux, gonflaient leurs muscles et parlaient en

leurs bouches. Joyeux et forts, en pouvoir de toutes les sagesses, ils

promenaient à travers les îles leur troupe fêteuse et magnifiaient les

dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de

toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Devant le torrent triomphal, les étrangers miséreux avaient disparu. Au

premier remous, leur faré-de-prières, chavirant, sombrait comme une

pirogue disloquée. On le piétina. Les bambous craquaient sous les larges

foulées, et la frêle charpente éclatait comme des côtes d'enfants. En

pièces, le faré! En fuite les nouveaux-parleurs! qu'avaient-ils donc

annoncé de profitable: qu'un dieu, quelque part dans les autres ciels,

s'occupait à sauveter les hommes... mais les hommes, surtout les vivants

maori, n'étaient point si pitoyables qu'il fallût s'inquiéter de leur

sort, et le déplorer... En fuite! En fuite! l'autre dieu, le subtil et

lumineux Oro resplendirait désormais sans contrainte: car, avec les

étrangers aux gestes ridicules, l'atua Kérito, sans doute, s'était à

jamais évanoui.

* * * * *

Alors la joie grandit: les chants se dispersaient, les rythmes se

mêlaient, les cris sautaient hors des gosiers. Des lueurs éclataient

dans les luisantes prunelles, et les paupières, comme des bouches

épanouies, souriaient. Parfois, dans la mêlée splendide, passait, d'une

tête à l'autre, un même frémissement, et toutes les têtes, ensemble, se

levaient pour clamer un grand cri d'allégresse. Dans les âmes légères,

illuminées par l'esprit du áva, ne surgissaient que des pensers alertes

et des désirs savoureux. A travers les visages pénétraient, jusqu'au

fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc du

corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables firmaments.

Les brasiers, invisibles dans le jour, exhalaient une vapeur ondoyante à

travers quoi palpitaient aux yeux la montagne, les hommes, les arbres.

Le sable dansait en tourbillons étincelants. Et le corail, la mer, les

firmaments, les brasiers et le sable, n'étaient que la demeure

triomphale façonnée et parée pour le plaisir des maîtres-heureux.

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices: les

Arioï s'en vont?--En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la

saison des pluies?--En fête pour leur revenue. Oro s'éloigne?--Merci au

dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se

rapproche?--Maéva! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une

guerre se lève?--joie de se battre, d'épouvanter l'ennemi, de fuir avec

adresse, d'échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits.

Les combats finissent?--joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs

naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d'eux-mêmes;

s'épandaient sans effort; s'étendaient sans mesure: sève dans les

muscles; fraîcheur dans l'eau vive; moelleux des chevelures luisantes;

paix du sommeil alangui de áva; ivresse, enfin, des parlers

admirables... Les étrangers,--où donc se vautraient-ils,--prétendaient

se nourrir de leurs dieux? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori

proclament ne manger que du bonheur.

* * * * *

Un tumulte soudain remplit la vallée où sommeillait, paisible sous le

ciel des sécheresses, la grande eau Punaáru. Les broussailles

s'ouvrirent, crevées par des guerriers qui, pour surprendre leurs

adversaires avaient choisi des sentiers imprévus. Ils bondirent sur

la plage.

Les douze Maîtres demeuraient paisibles. Leur quiétude n'est point de

celles dont un combat décida, et le tapu vigilant qui défend leurs

membres sacrés vaut plus qu'une ceinture de pieux et de terre.--Mais la

tourbe des riverains s'agitait, inquiète, hargneuse déjà. Ils couraient

à la manière des crabes méfiants qui cherchent des abris. Les survenants

furent vite reconnus: c'étaient les gens de Pomaré. A qui donc en

voulaient-ils? Car Atahuru, jusqu'à ce jour, s'était montré favorable au

chef! mais Pomaré n'était rien autre en vérité que le voleur de la terre

Paré, l'homme au teint noir, aux lèvres grosses, le manant privé

d'ancêtres, l'échappé des îles basses, des îles soumises!--Les maîtres,

en riant, contemplaient la mêlée. On hurlait:

«_Eclate le tonnerre sur les montagnes hautes!

Tout s'ébranle, tout brille,

Tout se bat!_»

Les mots, passant dans les gorges frénétiques, et par des lèvres qui

grimaçaient épouvantablement, semblaient des armes plus meurtrières que

les haches de jade: des armes tueuses de courages. Pourtant ces

menaces n'effleuraient point le calme esprit des Douze, non plus que ne

touchaient leurs peaux les cailloux lancés par les frondeurs et qui

rebondissaient en claquant autour d'eux sur le sol. Ils écoutaient. Ils

entendirent:

«_Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants.

--Qui restera pour la cérémonie des morts?_»

Et derrière les taillis écrasés, hors de la lutte, les maîtres

entrevirent un homme rapide courant à toutes jambes vers le maraè, où,

plus haut que l'autel, surgissaient le Poteau et les Plumes. Trois

degrés, trois bonds. Sa main se hissa vers le signe protecteur. Les

riverains frémirent: on s'emparait du dieu: Pomaré leur volait le dieu!

Ils se ruèrent sur le ravisseur, qui, déjà cramponné au poteau,

arrachait les plumes à foison, au hasard. En même temps, sous l'assaut

furieux, les quatre piliers de l'autel cassaient comme des mâts de pahi,

par grand vent: et le poteau sacré, les simulacres, les Plumes, le

voleur et ceux qu'ils dépouillaient vinrent s'écrouler sur les dalles.

Mais qu'importaient aux Maîtres ces luttes de manants conduites par un

autre manant; ces rapts inutiles, ces ruses et toutes ces

frénésies, quand eux-mêmes, dans leurs îles sacrées, possédaient, sans

querelles, des terres, des femmes et la faveur des dieux! Ils suivaient

donc à peine du regard, l'homme éperdu Pomaré, fuyant, crispé sur les

plumes, vers ses pirogues prêtes à bondir. Ses halètements précipités

battaient leurs oreilles sans pénétrer leurs entrailles: lentement, les

Douze tournaient leurs calmes visages vers la mer impassible comme eux.

Ils attendaient le déclin de Oro, et que la nuit descendue, laissant

monter les étoiles, donnât à leur course les guides familiers sur les

chemins des flots. Le dieu lumineux tombait au large du récif dans les

eaux-extérieures. Avec lui s'enfuyaient ces nuées accrochées aux crêtes;

et le sommet acéré du mont que l'on dit sa demeure brillante, l'Orohéna

triomphal, s'aiguisait dans le ciel limpide. Le creux des versants, les

vallées broussailleuses, le chemin des eaux frémissantes et tous les

replis de la terre se remplissaient d'ombres et d'esprits ténébreux. Les

membres frissonnaient dans l'air affraichi. Le vent devint plus

impalpable. Les montagnes respiraient d'un souffle inaperçu. De la

colline, un attardé lançait encore le cri-à-faire-peur: «_Qui restera

pour la cérémonie des morts?_» Et dans les taillis, des guerriers

maladroits, la poitrine ouverte, achevaient de mourir en sifflant et en

râlant. Ils se turent. Sur la plage rassérénée commença de couler

indéfiniment la caresse lente des nuits. Elle emportait au large, vers

les eaux crépusculaires, les voix dernières du tumulte: ainsi, chaque

soir, depuis que respiraient les hommes, l'île soufflait sur eux son

haleine, ses parfums, et l'apaisement détendu de leurs désirs-de-jour.

Les Maîtres, une fois encore, acceptaient le repas des adieux. Des

serviteurs attentifs présentaient à leurs bouches des mets surabondants,

et leurs nombreuses épouses, habiles à tous les plaisirs, dansaient avec

ces rythmes qui éveillent l'amour et sont pour les yeux des caresses.

Les Douze regardaient et mangeaient. Le peuple d'Atahuru, revenu de ses

émois, oublieux déjà du rapt accompli, admirait la puissance de ces

nobles voyageurs, la majesté de leur appétit, l'ampleur de leur soif, la

beauté du festin. C'étaient vraiment des Maîtres-de-jouissance: nuls

liens, nul soucis, nulles angoisses. Les manants maigres, inquiets

parfois sur leur propre pâture, sentaient, à les considérer, leurs

propres désirs satisfaits. Que figuraient, auprès d'eux, les sordides

étrangers, les hommes blêmes aux appétits de boucs, aux démarches

de crabes, aux voix de filles impubères! Si jamais il s'imposait de

suivre des chefs, mieux valait, certes, s'abandonner à ces conducteurs

de fêtes, les Arioï beaux-parleurs, beaux mangeurs, robustes époux; en

toutes choses, admirables et forts!

Un à un surgissaient les astres directeurs. Taürua levait sur la mer son

petit visage brillant, et si radieux que le reflet dans l'eau jouait le

reflet de la lumière Hina. Le départ était libre, et ouvertes les routes

dans la nuit. Des centaines de serviteurs se hâtaient autour des

pirogues. Les plus grandes, à flot déjà, vacillaient sous le fardeau de

leurs quatre-vingt rameurs. D'autres, moins lourdes, abritées sous les

très longs faré bâtis à leur mesure, sortaient de ces demeures

terrestres. Sous la poussée des fortes épaules, elles glissaient

vivement sur le sable, vers les eaux; les pilotes grimpaient sur les

plates-formes et considéraient les étoiles. Les chefs de nage, une

perche à la main, haranguaient les pagayeurs. Les banderoles de fête

claquaient doucement, invisibles, et bruissaient parmi les feuillages

enlacés de l'aüté qui célèbre les départs, les rend propices et pompeux.

Les maîtres se comptèrent: l'un manquait: où donc Haamanihi? Il avait,

en même temps que les petits étrangers ses amis, disparu devant le

torrent de fête: qu'il reste avec ses nouveaux compagnons! Et

Paofaï, dont la jambe tatouée illustrait le rang, vint prendre sa place

au cortège, et marcha, parmi les Douze, vers la mer accueillante. Il

remuait d'inexprimables craintes. Certes, quand les Arioï, en survenant,

avaient épouillé la rive de ces Piritané maléficieux, son orgueil de

prêtre-inspiré triomphait dans sa poitrine!--Mais maintenant il

redoutait des revanches: et pour les conjurer, il partait vers les pays

originels, vers Havaï-i[5] dont Raïatéa, l'île aux Savoirs-nombreux,

faisait la première étape.--Voici qu'un homme furtif lui parlait dans

l'ombre, à voix basse. Paofaï reconnut le haérè-po coupable, Térii au

grand-parler dont le nom se disait maintenant «qui Perdit les mots» mais

que des gens proclamaient toujours «Disparu avec Prodige». Paofaï se

souvint que c'était là son disciple, peut-être son fils: il le cacha

parmi les pagayeurs. Courbés sur la mer, tous se tendaient vers le

signal:

[5] Savaï, des îles Samoa.

--«A hoé!» hurla le chef des pilotes. Les mille pagaies crevèrent l'eau.

Les coques bondirent. D'innombrables torches incendièrent le vent. Un

cri leva, s'étendit, enfla: le cri d'en-allée, l'appel-au-départ

des heureux, pour d'autres joies encore et vers d'autres voluptés. La

clameur immense couvrit toute la mer, mangea la voix du récif, s'épandit

sur la plage houleuse, se gonfla de beaux adieux retentissants, emplit

tout le dessous du ciel, et, se ruant par les brèches des vallées, vint

retentir et tonner jusqu'au ventre de l'île.--L'île s'éjouit dans ses

entrailles vertes.

Les Immémoriaux · 第 21 / 41 题