Le vide muet persistait à l'entour. On ne suivait plus, des lèvres, le
parleur égaré. On le dévisageait. On attendait. Les Arioï, interdits,
cessèrent d'avaler les mets présentés. Les desservants se tinrent
immobiles. De proche en proche le silence gagnait, étouffant les
innombrables bruissements dont pétillait l'enceinte. Il semblait qu'un
grand filet de palmes se fût abattu sur les clameurs des hommes; et dans
l'air immobile et tendu monta, de nouveau, la triple sonorité sainte:
voix du vent dans les arbres-aïto, voix du récif hurlant au large, voix
du haèré-po, mais grêle et hoquetante.--Cette voix, la sienne, familière
quand il l'épandait dans la sérénité de ses prières d'études, Térii la
crut venir d'une autre bouche, lointaine et maléficieuse. Il se
raidit, crispa la main pour chercher, du geste accoutumé, les nœuds
secourables de la tresse-origine, et hasarda:
«... _dormait Aromaïteraï avec la femme..._»
Le nom s'obstina dans la gorge. Térii pencha son regard, et vacilla de
peur sur la pierre haute: les têtes, en bas, comme elles étaient
petites, et toutes rondes! Et chacune dardait sur lui des yeux
malfaisants... Il lui parut aussi que Haamanihi triomphait. Térii
chercha ses maîtres. Il ne vit en leur place que les deux étrangers
hostiles, aux vêtements sombres parmi les peaux nues et les peintures de
fête: cette fois, le sortilège était manifeste. L'incanté proféra bien
vite les formules qui dissolvent les sorts. Il balbutiait davantage.
Enfin, les yeux grands ouverts, les lèvres tremblantes, il se tut.
Alors, dans l'abîme de silence, soudain frémit, roula, creva le torrent
tumultueux des injures, des cris, des imprécations outrageantes qu'on
hurlait dans tous les langages, avec les grimaces guerrières réservées
à l'ennemi: l'erreur du récitant méritait la colère de Oro:
qui donc apaiserait les dieux, si les prêtres eux-mêmes en
venaient à les exaspérer! C'était à de telles erreurs, non pas aux
étrangers,--criait Haamanihi,--qu'on redevait les calamités dernières!
Il entraîna les gens d'Atahuru à répéter les mêmes paroles. Les hommes
des îles voisines, amusés du spectacle, suivaient l'exemple et
invectivaient au hasard. On se pressait de proche en proche, et la houle
des épaules, déferlant sur l'enceinte de bois, la disloqua dans un
remous. Malgré les gardiens indignés, malgré le tapu du lieu, une ruée
de gens, dont chaque homme n'eût osé même effleurer un poteau
d'offrande, se haussa vers le parvis sacré. Chacun s'étayait sur son
compagnon, s'étonnait de sa propre audace, et avançait en piétinant de
rage. On enserrait, sans issue, le prêtre exécrable.
Térii n'avait point quitté la pierre-du-récitant où le liait une attente
épouvantée du châtiment tout proche. Il bondit enfin. Des mains se
crispèrent dans sa peau, et des haches de jade, entrechoquées,
cliquetaient très haut, à bout de bras. La mêlée pressée empêchait de
les abattre: on profiterait du premier recul.--Mais un appel strident,
celui qui désigne aux coups le plus dangereux adversaire, détourna les
gens acharnés: Paofaï avait sauté sur la pierre élevée: de la voix, des
yeux, des mains tendues, il montrait les véritables ennemis, les jeteurs
de sortilèges, les empoisonneurs de sa race: les hommes au
nouveau-parler. On oublia Térii qui tomba de crainte, ou de ruse.--Où
donc les autres? On les entourait. Alors Haamanihi lança des serviteurs,
qui, s'emparant avec feinte des étrangers, les dérobèrent au tumulte; et
pour mieux égarer encore la rancune de la foule, il insultait violemment
son rival:
--«Paofaï! Paofaï Tériifataü! Père! Tu es Père et Arioï malgré tes
promesses! Eha! l'homme qui a perdu la parole est ton fils! Pourquoi
l'as-tu laissé vivre, quand sa mère a mis bas?»
Pomaré, cependant, ne tentait rien pour apaiser le peuple. Couvert par
ses gens, il observait que l'erreur du haèré-po insultait à ses
ancêtres, et présageait mal. En expiation de la faute, il dépêcha deux
envoyés-de-mort vers un autre maraè.
Puis les vagues soulevées dans la foule irritée tombèrent. Les rumeurs
devinrent confuses et lasses. Car Oro, cheminant sur le ventre du ciel
au lieu le plus élevé de sa route quotidienne, alourdissait les gestes
et abaissait les paupières. Ses regards pénétraient d'une torpeur les
êtres vivants. Son haleine desséchait la terre grasse et humait la buée
de la mer. Les esprits du dormir-le-jour voletaient dans les souffles
d'air lent. L'île accablée, que seule affraîchissait la brise
accourant du large, ayant assourdi ses tumultes, apaisé ses haines,
oublié ses guerres et repu ses entrailles, s'assoupit.
* * * * *
Comme le jour tombait, l'on s'étira pour les danses. Alors des prêtres
de haut rang s'inquiétèrent; et ils haranguaient la foule: quoi donc! on
allait s'éjouir quand les atua, les chefs et la terre Atahuru
supportaient cette insulte et toutes ces profanations: l'oubli d'un
haèré-po, la ruée du peuple à toucher l'autel?--Mais le bon sommeil
avait passé: les dieux, n'avaient-ils point dormi de même, puisque rien
ne se manifestait dans les nuages ou sur les eaux... Et pour la faute,
on s'en prendrait au coupable,--quelques riverains, sans hâte, se mirent
à sa recherche,--ou bien à d'autres, ou bien à personne. Les atua se
taisaient toujours, l'Arii restait indifférent, et la fête, à peine
suspendue, reprit tous ses ébats: vite, on ménageait des places rondes
où préparer la boisson rassurante, le áva de paix et de joie,--que les
Nuú-Hiviens, dans leur rude langage, appellent kava. Autour du bassin à
quatre pieds creusé dans un large tronc de tamanu, s'assemblaient
par petits groupes les gras possesseurs-de-terres, leurs fétii, leurs
manants, leurs femmes. Une fille, au milieu du cercle, écorçait à
pleines dents la racine au jus vénérable, puis, sans y mêler de salive,
la mâchait longuement. Sur la pulpe broyée, crachée du bout des lèvres
avec délicatesse dans la concavité du tronc, elle versait un peu d'eau.
On brassait avec un faisceau de fibres souples qui se gonflaient de
liquide, et que la fille étreignait au-dessus des coupes de bois
luisantes. A l'entour, les tané buvaient alors la trouble boisson brune,
amère et fade, qui brise les membres, mais excite aux nobles discours.
Les cercles s'agrandirent. Des torches de bambous desséchés craquaient
avec des éclats rouges. Déjà les gens du rivage Taütira, parés de
couronnes, la figure peinte, le corps enroulé de fines étoffes
longuement battues, lançaient des cris et s'agitaient. Durant vingt
nuits ils avaient redit avec soin chaque part de leur chant. Les femmes,
au milieu des groupes, jetaient un appel prolongé, perdu, qui retombait
sur les mugissements des hommes. Ceux-ci entrechoquaient d'un battement
égal de petits cailloux cliquetants, et ils cadençaient leurs
soubresauts. Les voix montaient avec charme sur des contours habilement
apprêtés, et les paroles, enjolivées de beaux sons étendus,
s'improvisaient, comme il convient, au hasard des lèvres.
Or, les Nuú-Hiviens scrupuleux redoutaient à mélanger leurs chants aux
ébats du peuple en liesse. La joie pérennelle de la terre Tahiti leur
pesait; surtout lorsque le kava, aiguisant les esprits, réveillait en
eux le respect des atua et du culte. Alors ils se rémémoraient les Dires
impérissables, et si réservés que l'homme mort Pukéhé avait dû
reparaître tout exprès pour les enseigner aux autres hommes. Alors
tressaillaient leurs appétits guerriers. Ils attendaient, au retour dans
leurs îles, ces festins héroïques où il importe de mâcher le cœur de
l'ennemi le plus audacieux. On les vit se retirer dans la montagne. Et
bientôt, de leur repaire, descendit un murmure qui s'enflait, se
perdait, puis se gonflait de petites clameurs, enrouées d'abord,
débonnaires, satisfaites et menaçantes enfin: les Nuú-Hiviens
entonnaient ce péhé où s'expriment, après un signal, la faim, la chasse,
le rut et la mort du cochon propitiatoire.
Sur la plage on entourait une estrade où de jeunes hommes, habiles à
simuler des gestes, et à figurer d'amusantes histoires, s'ébattaient
pour la joie des spectateurs. L'un d'eux cria, en langue vulgaire,
qu'ils allaient feindre l'aventure de l'«Homme bien-avisé.» On
riait à l'avance: cette parade était pleine d'enseignements.--D'abord se
montra un gros chef-terrien. Il portait de très précieux objets: deux
haches de fer, un collier de coquilles, des plumes rouges pour le maro
divin. Ces plumes, on les savait fausses,--feuilles découpées et
peintes. Mais les petits parmi les dieux s'en contenteraient: pourquoi
paraître plus exigeant? L'homme entoura ce trésor d'une tapa luisante,
puis de plusieurs nattes fines, et appela des serviteurs. Les maigres
manants avancèrent. Le maître déclara partir pour d'autres îles, et
montrant son inestimable fardeau, menaça de grands châtiments si,
pendant son absence, la moindre part s'en escamotait. Il disparut.
Les autres se consultèrent: la meilleure garde à tenir autour du trésor
était de s'endormir dessus: ils s'endormirent.--Survint un homme qui
s'annonça «prêtre de Hiro-subtil». Il épia les serviteurs, avisa la
natte, sortit, et rentra en apportant une autre semblable. Il
s'accroupit derrière les dormeurs, et, d'une paille de bambou, effleura
la nuque du premier. Le manant geignit, s'ébroua, chassa d'un coup
d'ongle le moustique importun: mais sa tête avait glissé. Même jeu pour
l'autre: le trésor était libre. Prestement, le prêtre substitua les
nattes vides, et s'enfuit, emportant le magot, au milieu d'un
enthousiasme d'envie. On célébra le dieu Hiro, père de telles
ruses.
Mais le plaisir des yeux s'annonçait plus vif encore. Pomaré, montant
sur l'estrade, y venait recevoir, dans les formes prescrites, l'hommage
de ses fétii d'Atahuru: trois femmes, élevées sur les épaules des
porteurs-d'offrandes, furent déposées devant lui. Elles avaient tout le
corps enroulé de tapa; et cela, qui doublait leur embonpoint, les
rendaient plus désirables. Les trois femmes saluèrent le chef et
commencèrent à danser.
D'abord, leurs pas étaient lents, car les étoffes lourdes. Puis trois
jeunes hommes, saisissant le coin flottant des parures, tirèrent. Les
filles tournoyaient sur elles-mêmes. Les nattes longues démesurément se
déroulaient en changeant de couleur: blanches, rouges, blanches et
rouges encore. On les dévidait à grandes brasses. Le dernier pli vola:
les filles, nues, dansaient plus vite. Le chef agréa l'offrande, et
s'emparant des précieuses tapa, laissa les femmes à ses gens.
Des battements sourds, roulant dans les rumeurs, grondèrent: les
tambours appelaient aux danses. Un frémissement courut dans toutes les
cuisses, à leur approche. Leurs sonneurs,--vieillards aux yeux
morts,--palpaient avec adresse, du bout des doigts, les peaux de
requins tendues sur les troncs creux: et leurs mains écaillées
voletaient, comme de jeunes mains vives sur un ventre d'épouse.
Aussitôt, les couples se dressèrent. Les femmes--poitrines échevelées
sous les fibres jaunes du révaréva, tempes cerclées de couronnes
odorantes--avaient noué étroitement leurs hanches d'une natte mince,
afin d'étrangler, sous le torse immobile, ces tressaillements dont
sursautent les genoux. Les tané se paraient de coquillages miroitants,
d'agrafes nacrées, de colliers mordant la nuque. Ils tenaient leur
souffle, tendaient les reins et écarquillaient leurs oreilles: un coup
de tambour les décocha.
Tous, d'abord tournés vers le meneur-de-danses, imitaient ses
gestes,--dépliant les bras, balançant le corps, inclinant la tête et la
relevant avec mesure. Puis, à tout petits pas précis et vifs, comme
s'ils piétinaient sur les orteils, ils approchèrent jusqu'à se flairer.
Les visages restaient impassibles; les paupières des femmes, baissées:
il convient, pour un temps, de cacher ses désirs. Brusquement, sur un
batté bref, tout se tut; tout cessa.
Une femme sortit de la foule, ajusta ses fleurs, secoua la tête pour les
mieux fixer, fit glisser sa tapa roulée, et cria. Les battements
recommencèrent. Jambes fléchies, ouvertes, désireuses, bras
ondulant jusqu'aux mains et mains jusqu'au bout des ongles, elle figura
le ori _Viens t'enlacer vite à moi_. Ainsi l'on répète, avec
d'admirables jeux du corps,--des frissons du dos, des gestes menus du
ventre, des appels de jambes et le sourire des nobles parties
amoureuses,--tout ce que les dieux du jouir ont révélé dans leurs ébats
aux femelles des tané terrestres: et l'on s'exalte, en sa joie, au rang
des êtres tapu. A l'entour, les spectateurs frappaient le rythme, à
coups de baguettes claquant sur des bambous fendus. Les tambours
pressaient l'allure. Les poings, sonnant sur les peaux de requins,
semblaient rebondir sur la peau de femme. La femme précipitait ses pas.
Des sursauts passaient. La foule, on eût dit, flairait des ruts et
brûlait. Les reins, les pieds nus, s'agitaient avec saccades. Les
hommes, enfiévrés, rampaient vers des compagnes. Parfois, les torches,
secouées, jetaient, en pétillant, un grand éclat rouge. Leurs lueurs
dansaient aussi. Soudain la femme se cambra, disparut. Des gens crièrent
de plaisir. Dans la nuit avancée, des corps se pénétrèrent. Les flammes
défaillaient; l'ombre s'épancha.
Alors, la confusion des nuits sans Hina devint effarante. Au hasard,
dans les ténèbres, vaguaient des chants dispersés, des appels, des
sanglots et des rires repus. Tous les peuples, dans tous leurs langages,
poussaient d'incertaines rumeurs: sur la rive sourdait la colère des
Paümotu réclamant on ne savait quels esclaves. Un parti d'Arioï
déplorait avec gémissements l'en-allée sans retour de Tupaïa, l'Arii des
prêtres; et leurs mots désolés roulaient, comme des pleurs, de toute la
hauteur des voix. Les femmes, durement secouées, exhalaient des plaintes
ambiguës. Un chien hurla. Mais les haleines fléchissaient. Les poitrines
s'épuisaient. Les hanches secouées retombèrent. La nuit se prit à
désirer l'aube. Sur les vivants abreuvés de jouir, descendit, des
montagnes endormies, un grand souffle affraîchissant.
* * * * *
Un silence. Un tumulte: des cris rauques, bondissant dans la vallée,
emplirent toute la plage. Pesamment des gens se dressèrent pour écouter:
et des Nuù-Hiviens parurent dont les hurlements sans nom faisaient ce
nouveau vacarme. Ils couraient comme des crabes de terre, et les torches
qu'ils agitaient semblaient folles elles-mêmes. On reconnut: c'étaient
ces hommes qu'un navire d'étrangers avait munis de la boisson
brûlante... Ils se heurtaient, s'injuriaient. L'un d'eux se mit à
larmoyer. Les autres se moquèrent. Il se précipita, et, d'un coup de
hache, fendit une mâchoire. On s'écartait. Il revint, s'acharna, écrasa
une tête. Il pleurait toujours.
--Eha! qu'était donc cette ivresse inconnue qui, loin d'apaiser les
membres comme l'ivresse du áva maori, pousse au meurtre et rend stupide
et fou?
Mais tous les yeux, lassés, s'abandonnèrent. L'homme furieux s'allongea
parmi ses compagnons, paisiblement. Le matin parut.