MYLORD,

Pendant votre séjour parmi nous, vous aurez souvent entendu parler des

_Morlaques_ comme d'un peuple féroce, inhumain, stupide, & capable de

commettre tous les crimes. Vous me taxerez, peut-être, de témérité,

d'avoir dirigé mes voyages dans un pays habité par une nation semblable?

Les habitans[1] des villes maritimes de la Dalmatie, racontent une

infinité d'actions cruelles de ce peuple, qui, livré à une rapacité

habituelle, s'est porté, souvent, à des excès atroces. Mais ces faits

raportés, ou sont d'anciennes dattes, ou, s'il y en a d'arrivés dans des

tems plus modernes, les circonstances prouvent qu'il faut les attribuer

plutôt à la corruption de quelques individus, qu'au mauvais caractère

de la nation en général. Dans les dernières guerres contre les _Turcs_,

les _Morlaques_ peuvent avoir pris l'habitude de voler et d'assassiner

impunément, et avoir donné, après la paix, quelques tristes exemples de

cruauté et d'un naturel féroce. Mais quelles troupes, revenues d'une

guerre, qui semble autoriser toutes les violences contre un ennemi, n'ont

pas peuplé les forêts et les grand chemins de voleurs et de meurtriers?

Je crois devoir une apologie à une nation, qui m'a fait un si bon accueil,

et qui m'a traité avec tant d'humanité. À cet effet, je n'ai qu'à raconter

sincèrement ce que j'ai observé de ses moeurs et de ses usages. Mon récit

doit paroître d'autant plus impartial, que les voyageurs ne sont que trop

enclins à grossir les dangers, qu'ils ont courus dans les pays qui ont

fait l'objet de leurs recherches.

[Note 1: l'orthographe et la ponctuation propres au manuscrit original

sont conservées dans la présente édition.]

§. I.

_De l'origine des MORLAQUES_.

L'origine des _Morlaques_, répandus aujourd'hui dans les vallées riantes

de _Kotar_; le long des rivieres de _Kerka_, de _Cettina_, de _Naventa_, &

dans les montagnes de la _Dalmatie intérieure_[2], est envelopée dans la

nuit obscure des siècles barbares. Il en est de même à l'égard de celle de

plusieurs peuples, qui, à cause de leur ressemblance avec les _Morlaques_

dans la langue & dans les Moeurs, paroissent composer une seule nation,

étendue depuis le Golfe de Venise jusqu'à la mer Glaciale. Les émigrations

des différentes tribus des peuples _Slaves_, qui sous le nom de _Scythes_,

de _Getes_, de _Goths_, de _Huns_, de _Slavini_, de _Croates_, d'_Avares_,

de _Vandales_, ont inondé les provinces Romaines du tems de la décadence

de l'Empire, ont vu troubler étrangement la généalogie des nations qui

dans des siècles plus reculés, se sont emparées peut-être des mêmes pays

de la même manière[3]. Les restes des _Ardiées_, des _Autariates_, & des

autres peuples Illiriens, anciennement établis, en Dalmatie & toujours

impatiens du joug des Romains, se seront joints volontairement à ces

conquérans étrangers dont la langue, & les moeurs ressembloient si fort à

celles du peuple conquis[4]. Au commencement du treiziéme siècle, les

_Tartares_ chasserent _Bela_ IV, Roi de Hongrie, qui se réfugia dans les

isles de Dalmatie. Il est probable que plusieurs familles de ce peuple se

fixérent, à cette occasion, dans les vallées désertes des montagnes &

produisirent ces germes de _Calmouks_, qu'on voit encore s'y déveloper,

principalement dans le comté de _Zara_.

[Note 2: Le pays habité par les Morlaques s'étend beaucoup plus loin vers

la Grèce, l'Allemagne, & la Hongrie. Il ne s'agit ici que de la partie que

l'auteur a parcourue.]

[Note 3: L'auteur compte parmi ces branches prétendues des _Slaves_, des

peuples d'une origine très différente. _Scythes_ paroit avoir été un nom

générique, donné par les Grècs, à toutes les nations du nord de l'Asie &

de l'Europe orientale. Ce que nous savons des _Goths_ & de _Huns_, nous

prouve clairement qu'ils n'ont pas été d'extraction _Esclavone_. _Remarque

du Trad._]

[Note 4: On ne peut pas douter de l'existence de la langue _Esclavone_ en

_Illirie_, déjà du tems de la république Romaine. Les noms des villes, des

rivières, des montagnes, des peuples, de ces contrées, conservés par les

auteurs Grècs & Latins, sont visiblement _Esclavons_. _Promona_, _Alvona_,

_Senia_, _Jadera_, _Rataneum_, _Stlupy_, _Uscana_, _Bilazora_, _Zagora_,

_Tristolus_, _Ciabrus_, _Ochra_, _Carpatius_, _Pleuratus_, _Agron_,

_Teuca_, _Dardani_, _Triballi_, _Græbai_, _Pirusiæ_, & tant d'autres mots,

qui se trouvent dans les historiens & les géographes anciens, le prouvent

assez. On pourroit ajouter encore un grand nombre de noms de racine

_Esclavone_, qu'on rencontre en _Illirie_ dans des inscriptions, dressées

du tems des premiers Empereurs.]

On ne peut pas faire grande attention au sentiment de _Maginy_, qui dérive

de l'_Épire_ & les _Uscoques_ & les _Morlaques_. Le dialecte de ces

peuples a cependant plus d'affinité avec celui des _Rasciens_, & des

_Bulgares_, qu'avec celui des _Albanois_. Suposé même que les _Morlaques_

de la Dalmatie Vénitienne fussent sortis, en partie de l'_Albanie_,

il seroit toujours question de savoir d'où ils sont venus pour se

transplanter autrefois dans ce dernier pays? Cet auteur fait d'ailleurs

une nation séparée des _Haiducks_, qui, comme on peut juger par la

signification de leur nom, n'ont jamais formé un peuple[5].

[Note 5: _Haiduck_, signifie originairement un chef de parti, ou, comme en

_Transylvanie_, un chef de famille. En Dalmatie on se sert de ce mot pour

désigner un criminel, un fugitif, un assasin ou un voleur de grand

chemin.]

§. II.

_Étymologie du nom des MORLAQUES._

Dans leur langue, les _Morlaques_ s'appellent généralement Ulah[6];

nom national, duquel cependant, autant que j'ai pu apprendre, il ne se

rencontre avant le treizième siècle, aucun vestige dans les documens

existans en Dalmatie. Il signifie un homme puissant & considéré. Le nom

de _More-Ulah_, ou par corruption de _Morlaque_, que leur donnent les

habitans des villes, pourroit indiquer leur origine, & faire présumer que

ce peuple est parti des bords de la mer Noire[7] pour s'emparer du pays

qu'il habite actuellement. Il est probable, que le nom de _More-Ulah_ a

dénoté, dès le commencement, les puissans ou les conquérans venus de la

mer, qui s'appelle _More_ dans tous les dialectes de l'Esclavon.

[Note 6: Dans ces mots Esclavons, la lettre H se prononce avec une

aspiration gutturale.]

[Note 7: Ou plutôt des bords de l'Océan septentrional.]

Une Étymologie du nom _Morlaque_, inventée par le célèbre savant Dalmatien

JEAN LUCIO, & adoptée aveuglément par son compilateur FRESCHOT, mérite peu

d'attention: Cet historien prétend, que le nom de _More-Ulah_, signifie

des _Latins Noirs_ quoique le mot _More_, en langue Illyrienne, ne dénote

pas le noir, & que les _Morlaques_ soient plus blancs que les Italiens.

Trouvant dans le mot _Ulah_, qui indique puissance & autorité, la racine

commune des noms _Ulah_ & _Ulak_ ou _Valaques_, il en infère que les

_Morlaques_ & les _Valaques_ doivent être nécessairement la même nation.

Or les _Valaques_ parlent un latin corrompu, & quand on leur en demande

la raison, ils répondent qu'ils sont Romains: ainsi nos _Morlaques_ sont

aussi Romains, quoique leur langue soit si différente du Latin. Ces

_Ulah_, descendans d'une colonie Romaine, furent depuis subjugués par

les _Slaves_, parmi lesquels le nom de _Ulah_ devint un terme injurieux,

désignant la servitude, & appliqué uniquement aux classes les plus

méprisées de la nation conquérante.

La foiblesse de ces conjectures chimériques se montrera suffisamment

par quelques remarques. Les _Morlaques_ ou les _Ulah_, prirent le nom de

nobles & de puissans, avec autant de raison, que le corps de la nation

prit celui de _Slave_ ou d'Illustre. Ce mot de _Ulah_ n'a aucun rapport

avec le Latin, & s'il est en effet, la racine du nom des _Valaques_,

la raison en est naturelle, puisqu'il est connu, que, malgré quelques

colonies Romaines établies par TRAJAN, la _Dacie_ étoit presque

entièrement peuplée par une nation, qui parlait Esclavon aussi bien

que ses conquérans postérieurs. Il est peu croyable que ces vainqueurs

_Slaves_, voulant laisser ou donner un nom au peuple vaincu, en eussent

choisi un, qui dans leur propre langue, signifie un homme noble & puissant.

Il se trouve, sans doute, plusieurs mots dérivés du Latin, dans le langage

des habitans de l'intérieur de l'_Illyrie_. Tels sont _falbun_ fable;

_plavo_, jaune, _slap_, cascade; _vino_, vin; _capa_, bonnet; _teplo_,

tiéde; _zlip_, aveugle; _sparta_, panier; _skrynia_, coffre; _lug_, forêt,

qui viennent visiblement des mots Latins, _Sabulum_, _flavus_, _lapsus_,

_vinum_, _caput_, _tepidus_, _lippus_, _sporta_, _scrinium_, _lucus_.

Mais de ces mots, ou des autres encore, dont on pourroit dresser un assez

long catalogue, il seroit absurde d'inférer que nos _Morlaques_ modernes

descendent en droite ligne des anciens Romains, établis en Dalmatie.

C'est un défaut commun à presque tous les écrivains, qui traitent de

l'origine des nations, de tirer des conséquences générales d'un petit

nombre de données légéres & particulieres, dépendantes, à l'ordinaire, de

quelques circonstances accidentelles & passageres. Je suis persuadé de la

possibilité de découvrir l'origine des peuples par l'examen des langues

qu'ils parlent: mais je suis convaincu en même tems, de la nécessité d'une

profonde critique, pour distinguer les mots primitifs d'une langue, de

ceux qui ont été empruntés des langues étrangéres, si l'on veut éviter de

tomber dans de grandes méprises. Dans la langue _Illyrienne_, répandue

depuis la mer Adriatique jusqu'à l'Océan, se trouve une quantité

considérable de racines, semblables à celles de la langue Grècque: il y

en a même, parmi les noms des nombres, qui cependant doivent être sensés

indigènes. Beaucoup de mots Esclavons sont entièrement Grècs; comme

_Spugga_, _Trapeza_, _Catrida_, provenus sans aucune altération sensible

de _Spoggos_, _Trapeza_, _Kathedra_. La multitude des Grécismes &

l'analogie des deux Alphabeths, ne m'engagera, pas cependant à soutenir,

que la nation nombreuse des Esclavons descend des Grècs, resserrés dans un

pays borné: ou plutôt que la premiere de ces nations, a envahi & peuplé la

Grèce dans les tems les plus reculés. Il seroit également difficile &

inutile d'éclaircir des matières de cette nature, qui resteront toujours

couvertes des ténèbres de l'Antiquité.

Un savant Anglois[8] a traité de la ressemblance entre la langue

_Illyrienne_ & l'_Angloise_. Il y a, sans doute, dans ces deux langues

quelques mots correspondans: mais, comme ces mots se trouvent dans la

langue Germanique, portée par les _Saxons_ dans la Grande-Bretagne, il

faudroit examiner, si ces mots n'appartiennent pas plutôt à quelque

dialecte des anciens _Celtes_ du nord? En tout cas, je serois sur mes

gardes avant de prononcer sur ces matières, à moins d'observer une

ressemblance frapante entre le corps entier & le génie des deux langues.

La quantité de termes étrangers, mêlés sans l'Italien, prouve que,

indépendamment de l'origine d'un peuple, son idiome peut contenir beaucoup

de mots, qui lui sont communs avec des idiomes différens. Sans parler

des Arabismes, des Grécismes, des Germanismes de la langue Italienne,

dont MURATORI a déjà donné la collection, n'est-elle pas remplie

encore d'Esclavonismes? _Abbajare_ vient de _objalati_; _svaligiare_ de

_svlaçiti_; _barare_ de _varati_; _tartagliare_ de _tartati_, _ammazzare_

de _Maç_, épée de son dérivé _maçati_; _ricco_ de _srichian_, heureux;

_tassa_ de _çassa_; _copa_ de _kuppa_; _danza_ de _tanza_; _bravo_ de

_pravo_, adverbe d'approbation; _briga_ est un mot purement Illyrien,

qui répond à sa signification en Italie. Enfin, une infinité de mots du

dialecte Vénitien, empruntés des _Illyriens_, ne prouvent pas que ces

républicains descendent de la nation _Esclavone_.

[Note 8: _BREREWOOD_, _de Scrut. Relig._]

§. III.

_De la différence entre l'origine des MORLAQUES, & celle des habitans des

bords de la mer & des ISLES_.

Les habitans des villes maritimes, qui font la véritable postérité des

colonies Romaines, marquent peu de bonne volonté aux _Morlaques_, & ces

derniers témoignent aux premiers, comme aux insulaires, un profond mépris.

Ces sentimens réciproques, sont peut-être un indice d'une ancienne

inimitié, qui a désuni ces deux races. Un _Morlaque_ s'incline devant un

gentilhomme des villes, ou devant un avocat, dont il a besoin: mais il ne

les aime pas; il compte le reste de la nation, à qui il n'a pas à faire,

dans la classe des _Bodoli_; nom auquel il attache une idée de mépris &

d'injure. Je me souviens, à cette occasion, du propos d'un soldat Morlaque

qui mourut, il y a peu de tems, dans l'hópital de Padoue. Le religieux,

destiné à le consoler dans ses derniers momens, ignorant la force de ce

terme, commença son exhortation par lui dire: courage mon cher _Bodolo!_

«Mon pere, répliqua le mourant tout de suite, ne m'appellez pas Bodolo, ou

je me damne».

La diversité considérable dans le langage, dans l'habillement, dans les

coutumes & dans le caractère, prouve clairement que les habitans des

contrées maritimes de la _Dalmatie_, ont une autre origine que ceux qui

habitent les montagnes: ou si leur origine est la même, qu'ils se sont

établis dans ce pays en différentes époques, & dans des circonstances,

capables d'altérer le caractère national? Parmi les peuplades des

_Morlaques_ il regne la même diversité, résultante des différens pays d'où

elles sont sorties, de leur mélange avec d'autres peuples, des invasions

successives, & des guerres entre leurs tribus. Les habitans de _Kotar_

sont généralement blonds, avec des yeux bleus, la face large & le nez

écrasé; traits qui se rencontrent aussi chez les _Morlaques_ des plaines

de _Scign_ & de _Knin_. Ceux de _Douaré_ & de _Vergoraz_ ont les cheveux

châtains, le teint olivâtre, le visage long, & la taille avantageuse. Dans

leur caractère on remarque la même diversité: les _Morlaques_ de _Kotar_

sont à l'ordinaire, doux, honnêtes & dociles; ceux de _Vergoraz_, au

contraire sont féroces, altiers, audacieux & entreprenans. La situation

de ces derniers, au milieu de montagnes stériles & inaccessibles, qui en

augmentant les besoins, assurent aussi l'impunité des moyens pour les

satisfaire, & leur inspire une passion démesurée pour la rapine. Peut-être

le sang des anciens _Ardiées_ & des _Autariates_, chassés par les Romains

dans ces montagnes, coule-t-il encore dans leurs veines[9]?

[Note 9: «Les _Ardiées_, les _Daorisses_, les _Plérées_ sont dans le

voisinage de la rivière _Narona_. Les plus proches s'appellent les

_Ardiées Varales_. Les Romains les éloignerent de la mer, & les

chasserent dans les terres, pour les empêcher de piller & de saccager

tout, selon leur coûtume. Leur pays est âpre, stérile, & digne de ses

habitants sauvages.» _STRABON. L. VII_.]

Leurs pillages tombent à l'ordinaire sur les _Turcs_; en cas de besoin,

cependant, ils n'épargnent guères plus les chrétiens. Entre plusieurs

traits subtils & hardis de friponnerie, qu'on m'a racontés d'un de ces

montagnards, il y en a un, qui me semble caractéristique. Un pauvre

homme, se trouvant à une foire dans une ville voisine, posa par terre un

chaudron, qu'il venoit d'acheter, & en s'assayant à côté, s'engagea dans

un entretien sérieux avec un homme de sa connoissance. Le fripon de

_Vergoraz_ s'approcha, & mit le chaudron sur sa tête, sans changer de

situation. Le propriétaire, ayant fini son entretien & n'appercevant plus

son chaudron, demanda à celui qui le portoit sur sa tête, s'il n'avoit pas

vu quelqu'un emporter cet ustencile? «Non, répondit le fripon je n'y ai

pas fait attention, mais si, comme moi, vous aviez mis votre chaudron sur

votre tête, on n'auroit point pu vous le voler». Malgré ces friponneries,

qu'on dit être très-communes chez cette nation, un étranger peut voyager

dans ce pays en toute sureté, & s'attendre à être par-tout bien escorté &

reçu avec hôspitalité.

§. IV.

_Des HAIDUCKS._

Le plus grand danger à craindre vient de la quantité des _Haiducks_, qui

se retirent dans les cavernes & dans les forêts de ces montagnes rudes

& sauvages. Il ne faut pas cependant s'épouvanter trop de ce danger.

Pour voyager surement dans ces contrées désertes, le meilleur moyen est

précisément de se faire accompagner par quelques-uns de ces honnêtes gens,

incapables d'une trahison. On ne doit pas s'effaroucher, par la réflexion

que ce sont des bandits: quand on examine les causes de leur triste

situation, on découvre, à l'ordinaire, des cas plus propres à inspirer

de la pitié que de la défiance. Si ces malheureux dont le nombre augmente

sans mésure, avoient une ame plus noire, il faudroit plaindre le sort des

habitans des villes maritimes de la Dalmatie.

Ces _Haiducks_ mènent une vie semblable à celle des loups; errant parmi

des précipices presque inaccessibles; grimpant de rochers en rochers pour

découvrir de loin leur proye; languissant dans le creux des montagnes

désertes & des cavernes les plus affreuses; agités par des soupçons

continuels; exposés à toute l'intempérie des saisons; privés souvent de

l'aliment nécessaire, ou obligés de risquer leur vie pour pouvoir la

conserver. On ne devroit attendre que des actions violentes & atroces,

de la part de ces hommes devenus sauvages, & irrités par le sentiment

continuel de leur misere: mais on est surpris de ne les voir entreprendre

jamais quelque chose contre ceux, qu'ils regardent comme les auteurs de

leurs calamités, de respecter les lieux habités, & d'être les fidèles

compagnons des voyageurs.

Leurs rapines ont pour objet le gros & le menu bétail, qu'ils traînent

dans leurs cavernes, se nourrissent de la viande, & gardent les peaux pour

se faire des souliers. Tuer le boeuf d'un pauvre laboureur, pour consommer

une petite partie de sa chair & de sa peau, semble une indiscrétion

barbare, que je ne prétends pas excuser. Il faut remarquer cependant que

les souliers sont de la nécessité la plus indispensable à ces malheureux,

condamnés à mener une vie errante dans les lieux les plus âpres, qui

manquent d'herbe & de terre, & qui sont couverts par les débris tranchans

des rochers. La faim chasse quelquefois ces _Haiducks_ de leurs repaire, &

les raproche des cabanes des bergers, où ils prennent par force des vivres

quand on les leur refuse. Dans des cas semblables, le tort est du côté

de celui qui résiste. Le courage de ces gens est en proportion de leurs

besoins & de leur vie dure. Quatre _Haiducks_ ne craignent pas d'attaquer,

& réussissent à l'ordinaire à piller & à battre, une caravane de 15, à 20

Turcs.

Quand les _Pandours_[10] prennent un _Haiduck_, ils ne le lient pas, comme

on fait dans le reste de l'Europe: ils coupent le cordon de sa longue

culotte, qui tombant sur ses talons, l'empêche de se sauver & de courir.

Il paroît plus conforme à l'humanité, d'employer un moyen de s'assurer

d'un prisonnier, sans le lier comme un vil animal. Un _Haiduck_ se croit

un homme d'importance, quand il a pu répandre le sang des infidelles. Un

faux zèle de religion, joint à leur férocité naturelle & acquise, porte

ces malheureux à infester les _Turcs_ voisins sans s'embarrasser des

conséquences de ces déprédations. Souvent leurs ecclésiastiques, remplis

de préjugés & de cette impétuosité ordinaire à la nation, sont la première

cause de ces excès, en excitant & en nourrissant la haine naturelle de

leurs compatriotes contre les _Turcs_.

[Note 10: _Pandour_, signifie en Esclavon, un preneur de voleurs. Cette

espèce de maréchaussée a été pendant les dernières guerres, augmentée &

employée comme une millice.]

§. V.

_Des vertus morales & domestiques des MORLAQUES._

Le _Morlaque_, qui demeure loin de la mer & des villes de garnison, est à

l'égard du moral un homme assez différent des autres nations. Sa sincérité,

sa confiance, & sa probité, tant dans les actions ordinaires de la vie

que dans les affaires, dégénère quelquefois entièrement en débonaireté &

en simplicité. Les Italiens, qui trafiquent en Dalmatie, & même les

habitans des villes maritimes, n'abusent que trop souvent de l'honnêteté

de ces bonnes gens. Par cette raison la confiance des _Morlaques_ diminue

sensiblement, & fait place aux, soupçons & à la crainte d'être trompés.

Les expériences multipliées qu'ils ont des procédés des Italiens, a

fait passer en proverbe la mauvaise foi de cette nation. Les termes

_Passia-viro_, foi de chien, & _Lanzmanzka-viro_, foi d'Italien, sont

dans leur langue, des termes synonimes & extrêmement injurieux. Cette

prévention désavantageuse contre les Italiens, semblera devoir influer

sur un voyageur peu connû: mais, malgré ces sentimens, le _Morlaque_, né

généreux & hôspitalier, ouvre sa pauvre cabane à l'étranger, fait son

possible pour le bien servir, & ne demandant jamais, refuse même souvent

avec obstination, les récompenses qu'on lui offre. Dans ce pays, il m'est

arrivé plus d'une fois, de partager la table d'un homme qui ne m'avoit

jamais vu, & qui ne pouvoit esperer raisonnablement de me revoir de sa vie.

Aussi longtems que je vivrai, je n'oublierai pas l'acceuil cordial que

j'ai reçu du _Voïvode_ PERVAN à _Coccorich_. Mon unique mérite à son égard,

étoit de me trouver l'ami d'une famille de ses amis. Une liaison si

légére l'engagea néantmoins à envoyer à ma rencontre une escorte & des

chevaux; à me combler des marques les plus recherchées de l'hôspitalité

nationale; à me faire accompagner, par ses gens & par son propre fils,

jusqu'aux campagnes de _Narenta_, distantes de sa maison d'une bonne

journée; enfin à me fournir des provisions si abondantes, que je n'avois

rien à dépenser dans cette tournée.

Quand je partis de la maison de cet excellent hôte, lui & toute sa famille

me suivirent des yeux, & ne se retirerent qu'après m'avoir perdu de vue.

Ces adieux affectueux me donnerent une émotion que je n'avois pas éprouvée

encore, & que je n'espere pas sentir souvent en voyageant en Italie.

J'ai apporté le portrait de cet homme généreux, à fin d'avoir le plaisir

de le revoir malgré les mers & les montagnes qui nous séparent; & pour

pouvoir donner, en même tems, une idée du luxe de la nation à l'égard de

l'habillement de ses chefs. (_V. T. IV_.) me permit encore de prendre le

dessin d'une de ses petites filles, habillée tout autrement que ne sont

les femmes de Kotar & des autres contrées que j'ai parcourues.

Il suffit de traiter avec humanité les Morlaques, pour obtenir d'eux des

bons offices de toute espéce & pour acquérir leur amitié. Dans ce peuple,

l'indigent exerce l'hospitalité comme le riche: si celui-cy vous traite

avec un agneau ou avec un mouton entier rôti, le pauvre offre un dindon,

du lait, ou un gâteau de miel. Cette générosité ne se borne pas aux

étrangers mais s'étend encore à tous ceux de la nation qui sont dans

le besoin.

Quand un _Morlaque_ voyageur va loger chez un ami ou chez un parent, la

fille ainée de la famille, ou la nouvelle épouse s'il y en une dans la

maison, le reçoit en l'embrassant. Un voyageur d'une autre nation, ne

jouit pas de cette faveur à son arrivée; les jeunes filles, au contraire,

se cachent alors ou se tiennent dans l'éloignement. Les infractions

fréquentes des loix de l'hôspitalité, les ont peut-être effarouchées;

où la jalousie des _Turcs_ voisins a gagné aussi les _Morlaques_.

Aussi longtems que dans la maison d'un riche, dont le nombre est

aujourd'hui bien diminué, se trouvent des denrées, les pauvres de ce

village peuvent être assurés de leur subsistance. De-là vient qu'aucun

_Morlaque_ s'avilit assez jusqu'à demander l'aumône à un passant. Dans

tous mes voyages, que j'ai faits par des contrées habitées par cette

nation, je n'ai jamais rencontré un mendiant. Il m'est arrivé, au

contraire, d'avoir besoin de choses que j'ai demandées à de misérables

Bergers, qui malgré leur pauvreté, me donnerent libéralement ce qu'ils

avoient. Plus souvent encore, quand j'ai traversé les campagnes au milieu

des ardeurs du soleil, de pauvres moissonneurs sont venus à ma rencontre,

pour m'offrir de leur gré des rafraichissemens, avec une cordialité

franche & touchante.

Les _Morlaques_ n'entendent guères l'économie domestique. Dans ce cas

particulier, ils ressemblent aux _Hottentots_, & quand il se présente

quelque occasion extraordinaire, ils consument souvent dans une semaine,

autant qu'il faudroit pour les nourrir pendant plusieurs mois. Une noce,

la fête d'un saint, l'arrivée de quelque parent ou ami: enfin tout

prétexte de réjouissance, les engage à boire & manger sans modération

toutes les provisions qu'ils possedent. Ils se tourmentent, au contraire,

eux mêmes par la seule économie qui leur est habituelle: celle dans

l'usage des choses qui devroient les garantir de l'intempérie des saisons.

Quand un _Morlaque_, portant un bonnet neuf, est surpris par la pluye, il

tire ce bonnet, & préfère de recevoir l'orage sur sa tête nue, au malheur

de gâter sa coëffure. Il ôte ses souliers en passant par un bourbier.

Un _Morlaque_ est à l'ordinaire très-exact à remplir ses engagemens,

si une impossibilité absolue ne l'en empêche. Si au terme préscrit il ne

peut pas payer une dette, il offre quelque présent à son créancier, en le

priant de prolonger le terme du payement. De-là vient que souvent, par la

quantité de ces présens, il paye le double de la valeur de la dette.

§. VI.

_Des amitiés & des inimitiés_.

L'amitié, si sujette, parmi nous, au changement pour les causes le plus

légères, est très-durable chez les _Morlaques_. Ils en font presque un

article de religion, & c'est au pied des autels, qu'ils en serrent les

noeuds sacrés. Dans le Rituel Esclavon ils se trouve une formule pour bénir

solemnellement, devant le peuple assemblé, l'union de deux amis ou de

deux amies. J'ai assisté à une cérémonie de cette espéce dans l'église de

_Perusich_, où deux jeunes filles se firent _Posestre_. Le contentement

qui brilloit dans leurs yeux, après la formation de ce lien respectable,

montroit aux spectateurs de quelle délicatesse de sentiment sont

susceptibles ces âmes simples, non corrompues par les sociétés que nous

appellons cultivées. Les amis unis d'une manière si solemnelle, prennent

le nom de _Pobratimi_, & les amies celui de _Posestrimé_, qui signifient

_demi-frères_ & _demi-soeurs_. Aujourd'hui les amitiés entre deux personnes

de sexe différent ne se forment plus avec tant d'appareil: elles étoient

plus usitées dans les tems réculés, où regnoit encore l'innocence[11].

[Note 11: Dozivgliega Viila Posestrima

S'Velebite visoke planine:

Zloga fijo, Kraliu Radoslave;

Eto na te dwanajest delija.

_Pifm. od Radosl_.

«Sa Fée _Posestrima_

lui cria du sommet des montagnes:

vous êtes malheureux, Roi Radoslave;

douze cavaliers tombent sur vous.»]

Les associations, existantes parmi le peuple en Italie, sous le nom de

_frères Jurés (Fratelli Giurati,_) paroissent être une imitation des

amitiés, des _Morlaques_, & des autres nations de la même origine. La

différence entre ces _Frères_ & les _Pobratimi_ ne consiste pas seulement

dans le défaut de cérémonie; mais surtout encore dans le but, qui est

louable dans les contrées Esclavonnes, & qui en Italie au contraire, est

nuisible à la société.

Dans ces amitiés, les _Morlaques_ se font un devoir de s'assister

réciproquement dans tous les besoins, dans tous les dangers, & de vanger

les injustices que l'ami a essuyées. Ils poussent l'enthousiasme jusqu'à

hazarder & à donner la vie pour le _Pobratimé_. Ces sacrifices même ne

sont pas rares, quoiqu'on parle moins de ces amis sauvages, que des

_Pylades_ des anciens. Si la désunion se met entre deux _Pobratimi_, tout

le voisinage regarde un tel événement comme une nouveauté scandaleuse.

Ce cas arrive cependant quelquefois de nos jours, à la grande affliction

des vieillards _Morlaques_, qui attribuent la dépravation de leurs

compatriotes à leur commerce trop fréquent avec les Italiens. Mais le

vin & les liqueurs fortes, dont cette nation commence à faire un abus

continuel, produisent chez elle, comme par-tout ailleurs, des querelles &

des événemens tragiques.

Si les amitiés des _Morlaques_, non corrompus, sont confiantes & sacrées,

leurs inimitiés ne sont pas moins durables & presque indélébiles. Elles

passent de père en fils, & les mères n'oublient jamais d'inculquer, déjà

aux enfans en bas âge, le devoir de venger un père tué, & de leur montrer

souvent, à cet effet, la chemise ensanglantée, ou les armes du mort.

La passion de la vengeance s'est si fort identifiée avec la nature de

ce peuple, que toutes les exhortations du monde ne pourroient pas la

déraciner. Un _Morlaque_ est porté naturellement à faire du bien à ses

semblables, & à marquer sa réconnoissance pour les moindres bienfaits:

mais il ne sait ce que c'est que de pardonner des injures. Vengeance &

justice se confondent dans sa tête & composent une seule & même idée:

combinaison, qui paroît, il est vrai, avoir formé la notion primitive de

la justice. Ce peuple se sert d'un proverbe familier, qui n'est que trop

accrédité: _Kò fe ne ofveti, onfe ne pofveti_, qui ne se venge pas, ne se

sanctifie pas. Il est remarquable que dans la langue Illyrienne, _Ofveta_

signifie également vengeance & sanctification, tout comme son verbe dérivé

_Ofvetiti_. Les anciennes inimitiés des familles font couler le sang,

encore après une longue suite d'années. En _Albanie_, comme on me dit,

ces vengeances personnelles produisent des effets plus terribles encore, &

les esprits aigris y sont plus difficiles à appaiser. Dans cette contrée,

l'homme le plus doux est capable d'exercer la vengeance la plus barbare:

il croit s'acquiter d'un devoir, en comettant un crime, en préférant un

honneur chimérique à l'observation des loix, & en s'exposant de propos

délibére aux châtimens les plus sévères.

A l'ordinaire, le meurtrier d'un _Morlaque_ bien apparenté, se voit obligé

de s'enfuir & de se cacher pendant longtems dans différens endroits.

Si par son adresse ou par son bonheur, il parvient à se dérober aux

poursuites de ses ennemis, & s'il a trouvé le moyen d'amasser quelque

argent, il tâche, après un tems raisonnable, d'obtenir son pardon. Pour

traiter des conditions de sa paix, il demande un sauf-conduit, qu'on

observe fidellement. Il trouve des médiateurs, qui, à un jour fixé

rassemblent les deux familles ennemies. Après quelques préliminaires on

introduit le criminel dans le lieu de l'assemblée, où il entre en marchant

à quatre, en se traînant par terre, & en tenant pendus à son col les

armes, avec lesquelles il a exécuté le meurtre. Pendant qu'il se trouve

dans cette position incommode & humiliante, un ou plusieurs des parens

présens, font l'éloge du défunt; ce qui rallume quelquefois leur colère, &

met la vie du criminel en danger. Dans quelques endroits, les parens du

mort menacent le meurtrier, en lui mettant des armes à la gorge, & ne

consentent, qu'après beaucoup de resistance, à recevoir le prix du sang

répandu. En _Albanie_ ces paix coûtent beaucoup: chez les _Morlaques_

elles se font souvent à peu de fraix: toutes, cependant, se terminent par

un bon repas aux dépens du criminel.

§. VII.

_Des talens & des arts des MORLAQUES_.

Une grande vivacité d'esprit, & un génie naturellement entreprenant, font

réussir les _Morlaques_ en tout à quoi ils s'appliquent. Bien conduits,

ils deviennent d'excellent soldats. Dans la dernière guerre avec la

_Porte_, le brave général DELFINO, qui conquît sur les _Turcs_ une partie

considérable de la province, les employa dans le service en toute manière,

principalement comme grenadiers. Ils réussissent merveilleusement dans

la conduite des affaires de commerce, & quoique déjà avancés en âge, ils

apprennent avec facilité à lire, à écrire & à calculer. On dit, qu'au

commencement de ce siécle, les bergers _Morlaques_ s'occuperent beaucoup

de la lecture d'un gros livre de théologie, de morale & d'histoire,

compilé par un certain P. DIVCOVICH, & imprimé plusieurs fois à Venise

avec leurs caractères _Cyrilliens-Bosniaques_, différens un peu des

_Russes_. Il arriva souvent, quand le curé, plus pieux que savant,

estropioit dans son prône quelque fait de l'histoire sainte, qu'un des

auditeurs s'avisa de crier: _Nie tako_, il n'est pas ainsi. Pour obvier

à ce scandale, on prit le parti de ramasser tous les exemplaires de cet

ouvrage, qui par cette raison est devenu fort rare en Dalmatie. Leur

vivacité d'esprit se montre aussi dans des reparties piquantes. Un

_Morlaque_ de _Scign_ se trouvant présent à l'échange des prisonniers

après la dernière guerre, vit qu'on rendit plusieurs soldats _Ottomans_

contre un seul officier Vénitiens. Un des députés _Turcs_ dit alors en

se moquant, que les Vénitiens lui paroissoient faire un mauvais marché.

«Sache, répliqua le _Morlaque_, que mon souverain donne volontiers

plusieurs ânes pour un bon cheval».

Malgré les dispositions les plus heureuses pour tout apprendre, les

_Morlaques_ ont des connoissances très imparfaites à l'égard de

l'agriculture & de l'art de gouverner le bétail. La ténacité à garder les

anciennes coutumes, singuliérement propre à cette nation, & le peu de soin

qu'on prend à les convaincre des avantages des nouvelles méthodes, ont du

produire naturellement cet effet. Ils laissent les bêtes à corne, & à

laine, exposées à l'inclémence de l'air, au froid, & souvent à la faim.

Leurs charues, & les autres instrumens de labourage paroissent construits

dans l'enfance des arts, & ressemblent aussi peu aux nôtres, que les modes

du tems de _Triptoleme_ ressemblent à celles du siécle présent. Ils font

tant bien que mal, du beurre & des fromages, qui pourroient passer si ce

laitage étoit préparé avec moins de malpropreté.

Le métier du tailleur se borne à l'ancienne & invariable coupe des habits,

qui se prennent toujours de la même étoffe. Un drap plus étroit ou plus

large que de coutume, désoriente un tailleur _Morlaque_, & met en défaut

son habileté.

Ils ont quelques idées de l'art de la teinture, & leurs couleurs ne sont

nullement à mépriser. Leur noir se fait avec l'écorce du _Frêne_, qu'ils

appellent _Jassea_, mise en infusion avec du machefer, qu'ils ramassent

dans les atteliers des maréchaux ferrans. Avec du _Pastel sauvage_, séché

à l'ombre & bouilli pendant quelques heures, ils obtiennent un beau bleu

foncé. Ils tirent le jaune & le brun du _fustet_ [_Scèdano_], appellé par

eux _Raci_, & la première de ces couleurs encore du _Fusain_ [_Evonimo_]

connu chez eux sous le nom de _Puzzalina_. Ils sont accoûtumés à teindre

leurs étoffes à froid.

Presque toutes les femmes _Morlaques_ savent broder & tricoter. Leurs

broderies sont assez curieuses, & parfaitement égales des deux côtés de

l'étoffe. Elles font un tissu à maille, que les Italiennes ne peuvent

imiter, & dont elles se servent pour fabriquer cette espéce de cothurne,

appelle _Nazuvka_, qu'elles portent dans leurs _Pappuzze_ & leurs

_Oporche_, ou souliers. Dans ces lieux on trouve aussi des métiers pour

fabriquer des serges & des toiles grossieres: les femmes cependant y

travaillent peu, leurs devoirs domestiques ne leur permettant guères de

s'adonner à des travaux sédentaires.

Dans quelques villes, comme à _Verlika_, fleurit la poterie. Les vases

travaillés grossiérement, & cuits dans des fourneaux rustiques creusés en

terre acquièrent cependant avec le tems une dureté, qui surpasse celle des

poteries Italiennes.

§. VIII.

_Des superstitions des MORLAQUES_.

Ces peuples, tant ceux qui sont de l'église Romaine que ceux qui sont

de la Grècque, ont par rapport à la religion les idées les plus étranges.

L'ignorance des ecclésiastiques qui devroient les éclairer, achève de les

entretenir dans des opinions absurdes. Les _Morlaques_ croient avec tant

d'obstination, aux sorciers, aux esprits, aux spectres, aux enchantemens,

aux sortiléges, comme s'ils étoient convaincus de l'éxistance de ces Etres

par mille expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des

_Vampires_, à qui ils attribuent, comme en _Transylvanie_, le désir de

sucer le sang des enfans. Lorsqu'un homme, soupçonné de pouvoir devenir

_Vampire_, ou comme ils disent _Vakodlak_, meurt: on lui coupe les jarrets

& on lui pique tout le corps avec des épingles; ces deux opérations

doivent empêcher le mort de rétourner parmi les vivants. Quelquefois

un _Morlaque_ mourant, croyant sentir d'avance une grande soif du sang

des enfans, prie ou oblige même ses héritiers à traiter son cadavre en

_Vampire_ avant de l'enterrer.

Le plus hardi _Haiduck_ se sauve à toutes jambes à la vue de quelque chose

qu'il peut envisager comme un spectre, ou comme un esprit-follet; & de

telles apparitions se présentent souvent à des imaginations échauffées,

crédules & remplies de préjugés. Ils n'ont aucune honte de ces terreurs, &

les excusent par une maxime, qui revient à un vers de PINDARE: «la crainte

des esprits, fait fuir même les enfans des dieux». Les femmes _Morlaques_,

sont, comme il est naturel, cent fois plus craintives & plus visionaires

que les hommes, plusieurs, à force d'entendre dire qu'elles sont sorcières,

s'imaginent l'être devenues réellement.

Ces vieilles sorcières, sont censées habiles dans l'art de faire des

sortiléges de toute espéce. Un des plus ordinaires, est celui d'ôter le

lait aux vaches d'autrui, pour augmenter le lait de leurs propres vaches.

Elles exécutent encore des choses plus merveilleuses. On m'a raconté

l'histoire d'un jeune homme, à qui deux sorcières enlevèrent, pendant

son sommeil, le coeur, pour le manger rôti. Dormant profondément, il ne

s'apperçut pas de sa perte; mais en se reveillant il sentit la place du

coeur vuide. Un cordelier, couché dans la même chambre & qui ne dormoit

pas, vit bien l'opération des deux sorcières, mais, se trouvant enchanté,

ne put pas l'empêcher. L'enchantement cessant au réveil du jeune homme,

ces ces deux méchantes femmes, après s'être frottées avec un onguent,

s'envolèrent. Après leur départ le cordélier, s'empressant de tirer de la

braise le coeur moitié rôti, le fit avaler au jeune homme, qui, comme de

raison, le sentit tout de suite remis à sa place accoutumée. Ce cordélier

raconte souvent cette histoire, & en assure, sous serment, la vérité.

Les bonnes gens, qui l'écoutent, n'oseroient soupçonner que le vin a

produit cette apparition, & que les deux femmes, dont l'une n'étoit

nullement âgée, étoient venues dans la chambre pour autre chose que

pour faire des sortiléges. Si ce peuple souffre du mal, causé par ces

sorcières, appellées _Ujestize_, il a le remède à portée dans le secours

des enchanteresses, connues sous le nom de _Babornize_, qui défont les

enchantements, formés par les premières. Un malheureux incrédule, qui

douterait de la vérité de ce systême de magie, auroit à craindre le

ressentiment des deux pouvoirs opposés.

Entre la communion Romaine & la Grècque règne une haine décidée, que

les ministres de ces religions ne cessent de fomenter. Les deux partis

racontent, l'un de l'autre, milles anecdotes scandaleuses. Les églises

des Latins sont pauvres, mais assez propres: celles des Grècs sont aussi

pauvres, & de plus d'une malpropreté honteuse. Dans une ville de la

MORLACHIE, j'ai vu un prêtre, assis par terre à la place devant l'église,

écouter la confession des femmes qui s'étoient mises à genoux à ses côtés:

posture singuliere, qui indique l'innocence des manières de ce bon peuple.

Ils marquent aux ministres des autels une vénération profonde, une

soumission entière & une confiance sans bornes. Souvent ces ministres

traitent militairement leurs ouailles, & les corrigent par des coups de

bâton. Sur ce procédé, comme sur les pénitences publiques, ils s'appuyent

de l'exemple de l'église primitive.

Les prêtres abusent encore de la crédulité & de la confiance des pauvres

Montagnards, en leur vendant chèrement des billets superstitieux &

d'autres drogues de cette espéce. Ils écrivent d'une manière singuliere

dans ces billets, appelles _Zapiz_, le nom de quelque saint; quelquefois

ils en copient d'anciens, en y ajoutant quelque absurdité de leur propre

invention. Ils attribuent à ces _Zapiz_ à peu près les mêmes vertus, que

les _Basilidens_ attribuèrent à leurs monstrueuses amuletes. Pour se

préserver ou pour se guérir de quelques maladies, les Morlaques les

portent cousus à leur bonnet: souvent, dans le même but, ils les attachent

aux cornes de leur bétail. Le profit considérable, que les prêtres tirent

de ces paperasses, les engage à prendre toutes les mésures possibles pour

en maintenir le crédit, malgré les fréquentes preuves de leur inutilité,

dont ceux, qui s'en servent, ne manquent pas de s'appercevoir. Il est

remarquable, que les _Turcs_ même du voisinage accourent pour avoir de ces

billets des prêtres Chrétiens; ce qui augmente encore le débit de cette

marchandise.

Un autre point de la superstition Morlaque; qui cependant n'est pas

entièrement inconnue parmi le peuple en Italie, c'est une vertu

particulière contre l'épilepsie & plusieurs maladies, attribuée aux

médailles de cuivre & d'argent du Bas-Empire, ou aux monnoyes Vénitiennes

du moyen âge, qui passent généralement pour être des médailles de _Sainte

Hélene_. Ils attribuent la même vertu aux monnoyes Hongroises, appellées

_Petizze_, quand leur revers représente la _Sainte Vierge_, portant

l'enfant Jésus sur le bras droit.

Les _Turcs_ voisins, qui portent dévotement ces zapiz superstitieux, & qui

présentent des offrandes, ou font dire la messe, devant les images de la

sainte Vierge (actions surement contraires aux préceptes de l'Alcoran),

tombent dans une contradiction manifeste, en ne voulant pas répondre au

salut, usité parmi les habitans des bords de la mer, _buaglian Issus_;

loué soit Jésus. Par cette raison les voyageurs vers les frontières se

saluent réciproquement, en disant, _buaglian Bog_, Dieu soit loué.

§. IX.

_Des manières des MORLAQUES_.

L'innocence de la liberté, naturelle aux peuples pasteurs, se conservent

en _Morlachie_; où l'on en observe, au moins, des vestiges frapants dans

les endroits éloignés des côtés maritimes. La cordialité n'y est gênée

par aucuns égards, & elle se montre à découvert sans distinction des

circonstances. Une belle fille _Morlaque_ rencontre en chemin un

compatriote, & l'embrasse affectueusement sans penser à mal. J'ai vu les

femmes, les filles, les jeunes gens, & les vieillards, se baiser tous

entre eux, à mésure qu'ils s'assembloient sur la place de l'église; en

sorte que toute une ville paroissoit composée d'une seule famille. Cent

fois j'ai observé la même chose aux marchés des villes, où les _Morlaques_

viennent vendre leurs denrées.

Les jours de fête, outre le baiser, ils se permettent encore de certaines

libertés, que nous trouverions peu décentes: mais qu'ils ne regardent pas

comme telles, en disant, que ce sont des badinages sans conséquence.

Par ces badinages, cependant, commencent à l'ordinaire leurs amours,

qui, quand les amants sont d'accord, finissent, souvent par des

enlèvemens. Il arrive rarement qu'un _Morlaque_ déshonore une fille, ou

l'enlève contre sa volonté. Dans un cas semblable, elle seroit surement

une belle défense, puisque dans ces pays le sexe cède de peu aux hommes en

force & en courage. Presque toujours une fille fixe elle-même l'heure & le

lieu de son enlèvement. Elle le fait pour se délivrer d'une foule d'amants,

auxquels elle a donné peut-être des promesses, ou desquels elle a reçu

quelques présens galans, comme une bague de laiton, un petit couteau, ou

telle autre bagatelle.

Les femmes _Morlaques_ prennent quelque soin de leurs personnes pendant

qu'elles sont libres: mais, après le mariage, elles s'abandonnent tout de

suite à la plus grande malpropreté; comme si elles voulurent justifier le

mépris avec lequel leurs maris les traitent. Il ne faut pas s'attendre,

cependant, à des émanations douces à l'approche des filles _Morlaques_:

elles ont la coûtume d'oindre leurs cheveux avec du beurre, qui, devenu

rance; exhale, même de loin, l'odeur la plus détestable.

§. X.

_De l'habillement des femmes_.

Les habits des femmes _Morlaques_ varient suivant les districts, &

paroissent toujours singuliers aux yeux d'un étranger. La parure des

filles diffère de celles des femmes mariées, en ce que les premières

portent sur leur tête des ornemens bizarres, au lieu que les dernieres

n'osent se coëffer que d'un mouchoir noué, blanc ou en couleur. Ces filles

mettent un bonnet d'écarlate, d'où descend à l'ordinaire jusqu'aux épaules

un voile, comme une marque de leur virginité. Si ce bonnet est garni de

plusieurs médailles, parmi lesquelles se trouvent souvent de précieuses

antiques; d'ouvrages de filogramme, comme des pendants d'oreilles, & de

chaînes d'argent, terminées par des croissans: les plus hupées se croyent

assez parées. Quelques-unes y mettent encore des verres colorés, montés

en argent. Les pauvres portent ce bonnet sans ornemens, ou garni seulement

de coquillages étrangers, de boules de verres enfilées, ou de quelques

pièces rondes d'étain, un principal mérite de ces bonnets, & par quoi les

plus élégantes _Morlaques_ montrent leur bon goût, c'est celui de fixer

les yeux par le brillant des ornemens, & de faire du bruit au moindre

mouvement de tête. Dans quelques endroits, elles plantent sur ces bonnets,

des houpes de plumes teintes, qui ressemblent à deux cornes; dans d'autres

elles y mettent des pannaches de verre filé, ou des bouquets de fleurs

artificielles; achetées dans les villes maritimes. On voit, dans cette

variété d'ornemens fantasques & barbares, percer quelquefois une étincelle

de goût & de génie.

Leurs chemises, déstinées pour les jours de fête, sont brodées en soye

rouge, souvent même en or. Elles travaillent elles-mêmes ces chemises

en menant paître les troupeaux; & l'exactitude, avec laquelle elles

font cette broderie, en marchant & sous métier, est réellement surprenante.

Ces chemises se ferment au cou par deux crochets, nommés _Maite_, & elles

sont ouvertes sur la poitrine comme celles des hommes.

Tant les femmes que les filles, portent des colliers de verres, en

couleurs mêlées d'une manière barbare; elles chargent leurs doigts d'une

quantité de bagues de laiton, ou d'argent, & leurs poignets de brasselets,

de cuir couverts de lames d'étain ou d'argent selon leurs facultés. Elles

ne connoissent pas les corps, & ne mettent jamais dans leurs corsets,

brodés ou garnis de verre enfilé ou de coquillages, ni fer ni baleine. Où

ce corset se joint à la jupe, elles portent une large ceinture, tissue de

laine en couleur, ou faite de cuir ornée de plaques d'étain. Cette jupe

est garnie, encore, à ses bords de coquillages, & s'appelle _Modrina_,

puisqu'elle est toujours d'un bleu foncé nommé _Modro_. Leurs Robes, ou

_Sadak_, de serge comme la jupe descend jusqu'au gras de jambes, & on

la borde d'écarlate. Les bas des filles sont toujours rouges, & leurs

souliers, ou _Opankê_ semblables à ceux des hommes, sont composés d'un

semelle de cuir crud, avec un dessus de bandelettes entrelacées de peau

de mouton, appellées _Opulé_. Elles lient ces bandelettes au-dessus de la

cheville du pied, de manière que cette chaussure ressemble au brodequin

des anciens. Quelque riche que soit une famille, on n'y permet pas aux

filles de se servir d'autres souliers, mariées: elles peuvent quitter les

_Opanke_ & prendre des babouches, ou _l'apuzzé_ à la mode des _Turques_.

Les filles cachent sous le bonnet leurs cheveux tressés: les femmes

laissent tomber ces tresses sur la poitrine, se les nouent quelquefois

sous le menton; toujours elles y attachent, des verres, des médailles ou

d'autres pièces de monnoye percées suivant la coutume des _Tartares_ & des

_sauvages de l'Amérique_. Une fille qui donne atteinte à sa réputation

risque de se voir arracher son bonnet rouge, par le curé, en public dans

l'église, & d'avoir les cheveux coupés par quelque parent, en signe

d'infamie. Par cette raison, s'il arrive qu'une fille manque à son honneur,

elle dépose volontairement les marques de sa virginité & quitte son pays

natal.

§. XI.

_Des mariages des MORLAQUES_.

Il est très-commun chez cette nation, qu'un jeune homme, natif d'un

endroit très-éloigné, fasse la demande d'une fille. Ces mariages se

traitent entre les viellards des familles intéressées, sans que les époux

futurs se soient jamais vus. La raison de ces recherches lointaines, n'est

pas la rareté des filles dans le village ou dans les environs, mais le

désir de s'allier à une famille étendue & célèbre pour avoir produit

des hommes courageux. Le père de l'époux, ou quelque parent âgé, vient

demander la fille, ou plutôt une fille d'une telle maison, le choix

n'étant pas à l'ordinaire déterminé d'avance. On lui montre toutes les

filles de la maison, & il choisit selon son goût, quoiqu'il respecte le

plus souvent le droit d'ainesse. Rarement on refuse une fille & l'on

s'arrête peu à l'examen des circonstance de celui qui la recherche.

Souvent un _Morlaque_ donne sa fille à son propre valet ou à un simple

laboureur, comme il étoit usité du tems des patriarches. Tant on fait peu

de cas des femmes dans ces contrées.

Elles jouissent néantmoins, dans ces occasions, d'un droit, que le sexe

dans d'autres pays voudroit posséder, & auquel il pourroit prétendre avec

justice. Quand on accorde la fille demandée, l'entremetteur du mariage va

chercher l'époux & le mene chez sa future, pour qu'ils apprennent à se

connoître. Si les jeunes gens se plaisent réciproquement, l'affaire est

conclue. Dans quelques districts, la fille, avant de donner sa parole, va

voir la maison & la famille du prétendant, & elle a la liberté de rompre

le contract, toutes les fois que les personnes ou l'habitation lui

déplaisent. Si elle en est contente? elle retourne dans la maison

paternelle, où le futur, avec ses parens & les amis de sa famille,

l'accompagnent.

Le tems fixé pour les noces étant arrivé, l'époux assemble ses parens les

plus distingués, qui ainsi réunis, s'appellent _Svati_, qui bien montés &

bien ajustés, vont ensemble à la maison de l'épouse. L'ornement distinctif

d'un homme invité aux noces, est un panache de queue de Paon, planté sur

le bonnet. Toute la compagnie est bien armée, pour pouvoir repousser les

attaques ou les embûches de ceux qui voudroient troubler la fête.

Dans les anciens tems, de telles surprises étoient à craindre: alors,

comme on peut voir par les chansons héroïques de la nation: les

prétendants à la main d'une fille, tâchoient de mériter la préférence par

des actions courageuses, ou par des preuves d'âgileté, d'adresse, & de

vivacité d'esprit. Dans un ancien poème sur les noces du _Vojvode_ JANCO

_de Sebigne_, qui étoit contemporain du fameux GEORGE STRATIOTICH surnommé

_Scanderbeg_, les frères d'une certaine JAGNA de _Temeswar_, qu'il avoit

demandée en mariage, proposerent à ce JANCO, après l'avoir enyvré, des

jeux, avec l'alternative de lui donner leur soeur s'il gagnoit, ou de

le tuer s'il perdoit. «En premier lieu ils produisirent une lance, dont

la pointe perce une pomme, & lui dirent d'un air gracieux: JANCO, avec

une flèche tu dois abattre cette pomme, si tu manques ton coup, tu ne

rapporteras pas ta tête; & tu n'emmèneras pas l'aimable épousée»[12]? Un

autre jeu proposé, étoit de franchir d'un seul sault neufs chevaux placés

l'un à côté de l'autre: le troisième, de reconnoître sa future, entre neuf

filles voilées. Janco, brave guerrier, mais peu habile dans ces joutes

galantes, mit à sa place un de ses neveux, comme l'usage de son siècle lui

permettait de faire. Le moyen par lequel ZÉCULO, ce neveu de JANCO, devina

l'épouse promise à son oncle, mérite d'être rapporté, au risque d'allonger

cette digression. Sur son manteau, étendu par terre, il jette une poignée

de bagues d'or, & s'adressant aux neuf voilées, il dit: «Approche, ramasse

les bagues, aimable enfant, toi qui es déstinée à JANCUS. Si une autre ose

étendre sa main, d'un seul coup de sabre, je lui tranche la tête & le bras

ensemble. Toutes reculèrent avec effroi: mais l'amante de Janco ne recula

pas; elle ramassa les bagues, & en para ses mains blanches». Ce ZÉCULO

avoit, en vérité, un talent particulier pour reconnoître les masques.

[Note 12: Ce poëme ne passe pas pour être exactement conforme à la vérité

historique: mais il sert, au moins à faire connaître les moeurs du tems, &

le caractère de la nation.]

Celui, qui après ces épreuves, étoit refusé tâchoit de se dédommager par

la force d'une, préférence, accordée à un autre, & qu'il croyoit injuste:

d'où résultoient de sanglantes querelles. Sur les tombeaux des anciens

_Slaves_, qu'on trouve encore dans les forêts & dans des lieux déserts de

la Morlachie, on voit beaucoup de grossiers bas-reliefs qui représentent

de tels combats[13].

[Note 13: Il se trouve de ses tombeaux principalement dans les bois entre

_Gliuhuski_ & _Vergoraz_, sur les bords du _Trébisat_, un peu loin de

l'ancien chemin militaire, qui conduit de _Salona_ à _Narona_. On en

voit beaucoup encore à _Lovrech_, _à Cista_, à _Mramor_, entre _Scign_

& _Imoski_. Il y en a un isolé à _Dervenich_ en _Primorjé_, appellé

_Costagnichia-Greb_; comme aussi à _Zakuçaz_, qu'on dit érigé sur le lieu

même du combat.]

On conduit à l'église l'épouse voilée, au milieu des _Suati_ à cheval.

Après la cérémonie de la bénédiction, on la ramene à la maison de son père,

ou à celle de son époux, si elle est peu éloignée, parmi les décharges

d'armes à feu, & parmi des cris de joye & des témoignages d'une allegresse

barbare. Pendant la marche, & pendant le repas, qui commence aussi-tôt

après le retour de l'église, chacun des _Soati_ exerce une fonction

particulière. Le _Parvinaz_ les précéde tous, & chante à quelque distance.

Le _Bariactar_ fait flotter un étendart de soye, attaché à une lance, dont

la pointe est garnie d'une pomme: aux noces des gens de distinction, on

voit trois ou quatre de ces _Bariactars_. Le _Stari-Svat_ est le principal

personage de la nôce, & cette dignité se donne toujours à l'homme le

plus considéré parmi les parens. Le _Stachés_ reçoit les ordres du

_Stari-Svat_. Les deux _Divéri_, destinés à servir l'épouse, doivent

être les frères de l'époux. Le _Kuum_ fait les fonctions de parrain, & le

_Komorgia_, ou _Seksana_, celles de gardien de la dot. Un _Chiaus_ porte

la masse, & range la marche comme un maître de cérémonie; il chante à

haute voix: _Breberi_, _Davori_, _Dobra-Srichia_, _Jara_, _Pico_; noms des

anciennes divinités tutelaires de la nation. Le _Buklia_, est l'échanson

de la nôce, en voyage comme à table. Ces charges se doublent ou se

triplent suivant l'importance ou les besoins d'une compagnie nombreuse.

Le repas du premier jour se donne quelquefois dans la maison de l'épouse:

mais plus souvent dans celle de l'époux, où se rendent les _Svati_

immédiatement après la bénédiction du mariage. Trois ou quatre hommes à

pieds, précédent, en courant, le cortège, & le premier arrivé reçoit pour

prix de son agilité une _Mahrama_ espèce d'essuye-main brodé aux deux

extrémités. Le _Domachin_, ou le chef de la maison, va à la rencontre

de sa belle-fille, à laquelle, pendant qu'elle est encore à cheval, on

présente un enfant, pris dans la famille ou chez les voisins, pour le

caresser. Avant d'entrer dans la maison, elle se met à genoux, & baise le

seuil de la porte: Sa belle mère, ou quelqu'autre femme de la parenté, lui

met alors en main un crible, rempli de grains, & de menus fruits, comme

noix & amandes, qu'elle doit répandre sur les _Svati_, en les jettant

derrière elle par poignées. Ce jour l'épouse ne mange pas avec les parens;

mais à une table particulière avec le _Stachés_ & les deux _Divéri_.

L'époux s'assoit à la table des _Svati_: mais pendant ce jour, consacré à

l'union conjugale, il n'ose rien couper ni délier: c'est au _Kuum_ à lui

découper le pain & les viandes. L'office du _Domachin_ est d'inviter

à boire, & le _Stari-Svat_, en faveur de sa dignité, doit répondre le

premier à cette invitation. A l'ordinaire le tour de la _Bukkàra_, espèce

de coupe de bois d'une grande capacité, commence par des voeux pour la

prospérité de la foi, ou par des santés adressées aux noms les plus

respectables.

Dans ces repas règne, au reste, l'abondance la plus excessive, à

laquelle contribuent aussi les _Svati_, dont chacun, apporte sa part des

provisions. On commence le dîner par le fruit & le fromage, & on le finit

par la soupe, d'une manière précisément opposée à nos usages. Parmi les

viandes, entassées avec prodigalité, se trouvent des chevreaux, des

agneaux, de la volaille, & quelquefois du gibier: mais on sert rarement

du veau, & jamais peut-être chez les Morlaques, qui n'ont pas adopté des

moeurs étrangères. Cette aversion pour le veau vient des tems les plus

reculés, & déjà _St. Jerome_ en fait mention[14]. Un auteur, né en

_Bosnie_ & vivant au commencement du siècle passé, POMCO MARNAWICH dit:

«que jusqu'à son tems les Dalmates, préservés de la contagion des vices

étrangers, s'abstiennent du veau comme d'une nourriture immonde»[15]. Si

les femmes de la parenté sont invitées à un tel festin, suivant un usage

généralement établi, elles mangent en particulier, & jamais à la table des

hommes.

[Note 14: At in nostra provincia scelus putant vitulos devorate. HIERONIM.

_contra Jovin_.]

[Note 15: Ad hanc diem Dalmatæ, quos peregrina vitia non infecere, ab efu

vitulorum, nonfecus ac ab immunda esca, ab horrent. MARNAV. _de Illyrico_.]

L'après-dinée se passe en jeux d'esprit ou d'adresse, à danser, ou à

chanter d'anciennes chansons. Après le souper, les trois invitations

solemnelles à boire finies, le _Kuum_ mene l'époux dans la chambre

nuptiale, qui est toujours ou la cave, ou l'étable ordinaire des bestiaux.

A peine y arrivé, il fait sortir le _Stachés_ & les deux _Divéri_, & reste

seul avec les deux conjoints. Si un meilleur lit, que la paille, s'y

trouve, il les y conduit; & après avoir ôté la ceinture à la fille, il

oblige les époux à se déshabiller réciproquement. Autrefois l'usage

vouloit que le _Kuum_ déshabillât l'épouse en entier, & en vertu de cet

usage, ce père spirituel conserve le privilège de la baiser dans toutes

les occasions: privilège, agréable peut-être au commencement, mais qui,

avec le tems, devient surement onéreux. Quand les époux sont déshabillés,

le _Kuum_ se retire, & écoute à la porte, s'il y en a une. Il annonce

l'événement par un coup de pistolet, auquel les _Svati_ répondent par une

décharge de leurs fusils. Si l'époux n'est pas content de l'état, où il a

trouvé sa jeune femme, la fête est troublée. Nos _Morlaques_ cependant ne

font pas autant de bruit d'un tel accident que n'en font les habitans de

l'_Ukraine_, quoique ces deux nations conviennent d'ailleurs assez dans

l'habillement, dans les usages, dans le dialecte & même dans l'ortographe.

Les _Mals-Russes_ promenent le lendemain en triomphe la chemise de la

nouvelle mariée, & maltraitent brutalement la mère, si la vertu de la

fille est suspectée. Un des outrages qu'ils font à un telle gardienne peu

exacte, s'est de lui donner à boire dans un gobelet percé au fond[16].

[Note 16: Ces coutumes sont assez générales par toute la Russie.]

Pour punir le Stachés & les deux Divéri, d'avoir abandonné la fille

confiée à leurs soins, on les fait boire des rasades copieuses, avant de

les admettre de nouveau dans la compagnie des _Svati_. On consomme dans

les occasions une quantité prodigieuse de _Rakia_, ou d'eau de vie. Le

jour suivant la jeune femme dépose le voile & le bonnet, & assiste la

tête couverte, au repas _des Svati_: où elle est obligée d'écouter les

équivoques les plus grossieres, & les plus mauvaises plaisanteries, que

les convives yvres, secouant dans ces occasions le joug de la décence; se

croyent permis de lui adresser.

Ces fêtes, nommées _Zdrave_ par les anciens _Huns_, s'appellent

_Zdravizze_ chez les _Morlaques_; d'où dérive le mot Italien _Stravizzo_,

festin ou régal. Elles durent trois, six, ou huit jours, & quelquefois

davantage, suivant les moyens ou l'humeur prodigue de la famille qui

les donne. Dans ces jours d'allegresse, la jeune femme fait des profits

considérables, qui composent à peu près tout son petit pécule: car elle

n'a pour dot que ses habits & une vache; il arrive même souvent que son

père, au lieu de la doter, exige une somme de l'époux. Tous les matins

elle présente de l'eau à ses hôtes, dont chacun après s'être lavé les

mains, est obligé de jetter dans le bassin une pièce d'argent: aussi

est-il juste qu'ils payent celle qui les engage à remplir un devoir de

propreté qu'ils oublient d'observer à l'ordinaire pendant plusieurs mois.

Il est permis à la jeune femme de faire des tours de malice aux _Svati_:

comme de cacher leurs _Opanké_, leurs bonnets, leurs couteaux, ou d'autres

choses de première nécessité; qui sont forcés alors de les racheter avec

une somme d'argent, déterminée par la compagnie. Outre ces contributions,

ou volontaires ou extorquées, chaque convive, suivant l'usage établi, doit

encore faire un présent à l'épouse, qui le dernier jour des _Zdravizze_,

leur offre à son tour quelques petites galanteries. Le _Kuum_ & l'époux

les portent, sur leurs sabres nus, au _Domachin_; qui les distribue

aux _Svati_ en observant les rangs: ces petits présens consistent à

l'ordinaire, en chemises, en mouchoirs, en serviettes, en bonnets, ou

en bagatelles de peu de valeur.

Les cérémonies des noces, sont à peu près entièrement les mêmes, dans

toute la vaste contrée occupée par les _Morlaques:_les habitans des isles,

& ceux des villages des côtés de l'_Istrie_ & de la _Dalmatie_, les

observent aussi, en n'y mettant que peu de variations. Parmi ces

variations, il en est une digne d'être remarquée, qui s'observe dans

l'isle _Zlarine_ près de _Sebenico._ Dans le moment, où l'épousée est

prête à suivre son mari dans sa chambre, le _Stari-Svat_, qui à

l'ordinaire se trouve yvre, doit abatre d'un seul coup de sabre la

guirlande de fleurs qu'elle porte sur la tête. Dans le village de

_Novaglia_, situé dans l'_isle de Pago_, au _Golfe de Quarnaro_, règne

une coûtume plus comique & moins dangereuse, quoique également sauvage

& brutale. Quand un jeune homme est sur le point d'emmener sa promise,

le père & la mère, en lui remettant leur fille, lui font, avec une

exagération grotesque, le détail de ses mauvaises qualités. «Puisque tu

veux l'avoir absolument, sache qu'elle ne vaut rien, qu'elle est obstinée,

capricieuse &c». L'époux se tournant alors vers elle lui dit: «vous êtes

faite ainsi? je je rangerai bien votre tête». Il accompagne ces paroles de

gestes menaçans, & en faisant semblant de la battre, afin que son procédé

ne soit pris pour une vaine cérémonie, il lui donne souvent des coups

réels. En général les femmes _Morlaques_, comme les insulaires, excepté

les femmes des villes, ne paroissent pas fâchées de recevoir des coups de

bâton de leurs maris, & quelquefois même de leurs amants.

Dans les environs de _Dernifa_, la nouvelle épouse est obligée, pendant la

première année de son mariage, de baiser tous les hommes de sa nation & de

sa connoissance, qui viennent dans sa maison. Cette année écoulée, elles

sont dispensées de cette salutation, comme si la malpropreté insuportable,

à laquelle elles s'abandonnent en peu de tems, les rendit indignes de

faire de telles politesses. Cette malpropreté est peut-être, en même tems,

la cause & l'effet de la manière humiliante, avec laquelle les maris & les

parens les traitent. Quand les hommes nomment une personne du sexe devant

des gens respectables, ils se servent toujours de la formule, usitée aussi

parmi nos paysans quand ils nomment leur bétail, sauf votre respect. Le

plus poli Morlaque en parlant de sa femme, dit: _da prostite_, _moya xena_,

pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit nombre, qui possedent un mauvais

chalit, où ils dorment sur la paille, n'y souffrent jamais leur femme,

qui est obligée de coucher sur le plancher. J'ai couché souvent dans les

cabanes des _Morlaques_, & j'ai été témoin de ce mépris universel qu'ils

marquent au sexe. Mais si les femmes, dans ces endroits où elles sont ni

belles ni aimables, paroissent mériter un tel mépris, il leur fait perdre

cependant encore le peu de dons qu'elles avoient reçues de la nature.

L'état de ces femmes, dans leurs grossesses & dans leurs accouchemens,

passeroit pour un miracle dans les autres pays, où la vie molle du sexe le

rend si sensible. Une _Morlaque_, quand elle est enceinte, ne se ménage

point, ni à l'égard de la nourriture, ni du travail, ni de la fatigue d'un

voyage. Souvent elle accouche seule, au milieu des champs, loin de toute

habitation: elle ramasse alors son enfant, le va laver à la première eau

qu'elle trouve, le porte chez elle, & reprend le lendemain ses occupations

accoutumées; même celle de mener paître les troupeaux. Quand l'enfant nait

dans la maison paternelle, on ne laisse pas, suivant l'usage immémorial de

la nation, de le laver dans l'eau froide: de sorte que les _Morlaques_

peuvent dire comme les anciens habitans d'Italie:

_Durum à stirpe genus, natos ad flumina primum_

_Deferimus, foevoque gelu duramus & undis_

Aussi les bains froids ne produisent-ils pas à ces enfans de mauvais

effets, comme le croient ceux qui désaprouvent la coutume des Ecossois

& des Irlandois comme préjudiciable aux nerfs, & qui attribuent à la

superstition les immersions usitées chez les anciens _Germains_[17].

[Note 17: V. Mém. de la Soc. Econom. de Berne. A. 1764. p. III.]

On enveloppe ces petites créatures de misérables haillons, & après les

avoir soignés dans cet état, au plus mal possible, pendant trois à quatre

mois, on les laisse se trainer à genoux, tant dans la maison qu'en pleine

campagnes. Par ce moyen ils acquièrent, avec l'habitude de marcher de

bonne heure, encore cette force & cette santé robuste, dont jouissent les

_Morlaques_, & qui les rend capables d'affronter les neiges & les froids

les plus violens sans couvrir la poitrine. Les mères allaitent leurs

enfans jusqu'à ce qu'une nouvelle grossesse les force de cesser & si elles

ne redevenoient enceintes pendant quatre ou six ans, elles continueraient

à les nourrir de leur lait. Cette coutume rend croyable ce qu'on dit de la

longueur de leurs mamelles, qui leur rend possible d'allaiter les enfans

derrière le dos, ou par-dessous les bras.

Ils mettent tard la culotte aux garçons, qu'on voit communément à l'âge

de 14 à 15 ans courir encore couverts d'une simple chemise, qui leur va

jusqu'aux genoux. Cette coutume s'observe sur-tout vers les confins de

la _Bosnie_, à l'imitation de celle des sujets de la _Porte_, qui avant

d'avoir la culotte ne payent point de Karaz ou de capitation. Avant cette

époque on regarde les garçons comme des enfans, incapables de travailler &

de gagner leur vie.

A l'occasion d'un accouchement, & principalement du premier, tous les

parens & amis de la famille, envoyent des présens de choses comestibles,

& avec ces présens on fait un souper appelle _Bàbine_. Les accouchées

n'entrent dans l'église qu'après quarante jours écoulés, & après avoir

été purifiées par la bénédiction du prêtre.

Les enfans des _Morlaques_ passent leur bas âge dans les bois, à garder

les troupeaux. Dans ce loisir & dans cette solitude, ils s'occupent de

travaux en bois, qu'ils exécutent avec un simple couteau. On voit chez

eux des tasses & des sifflets de cette matière, ornés de bas-reliefs

singuliers, qui ne manquent pas de mérite, & qui prouvent la disposition

de cette nation à faire des progrès dans les arts.

§. XII.

_Des Alimems des MORLAQUES_.

Le lait, préparé de toute manière, est la nourriture la plus commune des

_Morlaques_. Ils l'aigrissent avec du vinaigre, & il en résulte une espèce

de caillé extrêmement rafraichissant. Le petit lait, qu'ils en séparent,

est leur boisson la plus agréable, qui ne déplait pas non plus à un palais

étranger. Avec du fromage frais, frit dans du beurre, ils font leur

meilleur plat, quand ils veulent régaler un hôte inattendu. Ils ne se

servent guères de pain préparé à notre manière: mais de galettes[18],

pétries de farine de millet, d'orge, de mays, de sorgo, & de froment s'ils

sont en état d'en acheter; ils cuisent ces galettes journellement sur la

pierre de l'âtre.

[Note 18: Ils les appellent _Pogaccie_, nom emprunté de l'Italien,

_Fogaccia_, en prononçant la lettre F suivant l'usage des anciens

_Esclavons_.]

Les choux aigres, dont ils font la plus grande provision possible, avec

les racines & les herbes comestibles, qui se trouvent dans les bois & dans

les champs, leur fournissent une nourriture saine & peu couteuse. Mais

après les viandes rôties, pour lesquelles ils ont une véritable passion,

l'ail & les échalottes sont pour eux les mets les plus délicieux. Un

_Morlaque_ s'annonce, déjà de loin, aux nez non accoutumés à cette odeur,

par les exhalaisons de son aliment favori. Je me souviens d'avoir lu

quelque part, que STILPON, repris pour être entré, contre la défense,

dans le temple de Céres après avoir mangé de l'ail, répondit: «donnez-moi

quelque chose de meilleur, & je ne mangerai plus d'ail». Les _Morlaques_

n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit pas peut-être

avantageuse. Il est probable, que l'usage journalier de ces végétaux

corrige en partie la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux

& des ruisseaux marécageux, dont les habitans de plusieurs cantons de

la _Morlachie_ sont nécessités, pendant l'été, de faire leur boisson

ordinaire. Ces végétaux contribuent peut-être aussi à maintenir ce peuple

sain & robuste. On trouve en effet parmi eux un grand nombre de vieillards

frais & vigoureux, & je serois tenté d'en faire encore un mérite à l'ail,

quoiqu'en puisse dire HORACE. Il m'a paru étrange, que les _Morlaques_,

qui font une si grande consommation d'ail, d'oignons & d'échalottes, ne

plantent pas ces végétaux dans leur vastes & fertiles campagnes, & que,

par cette négligence, ils se voyent obligés d'en acheter tous les ans pour

plusieurs milliers de ducats des laboureurs des environs d'_Ancona_ & de

_Rimini_. Ce seroit une contrainte salutaire que de les forcer à de telles

plantations: si je ne craignois pas m'exposer au ridicule, je proposerois

un moyen de leur épargner des sommes considérables, c'est celui de les

encourager à des cultures de cette espèce par des récompenses: moyen par

lequel on obtient tout du laboureur.

Un des derniers gouverneurs de la _Dalmatie_, animé d'un zèle patriotique,

introduisit dans cette province la culture du chanvre, qui cependant ne

subsiste plus avec la même vigueur. Quelques _Morlaques_, convaincus par

l'expérience des avantages de cette culture, la continuent néanmoins, & ne

dépensent plus autant pour les toiles étrangeres, dont ils fabriquent chez

eux une partie. Pourquoi ne pourroient-ils pas tous reprendre le désir

de cultiver une plante qui est devenue pour eux un besoin de première

nécessité?

La vie frugale & laborieuse des habitans de la _Morlachie_, jointe à la

pureté de l'air qu'ils respirent, font qu'il s'y trouve, sur-tout dans les

montagnes, un grand nombre de gens qui parviennent à un âge très-avancé.

Comme ils ignorent cependant à l'ordinaire le tems précis de leur

naissance, je ne voudrois pas chercher parmi eux un second DANDO[19]. Je

crois pourtant avoir remarqué un bon vieillard qui pourrait faire pendant

au célèbre PARR.

[Note 19: Alexandre Cornelius memorat Dandonem Illyricum D. annos vixisse

Plin. 7. c. 48.]

§. XIII.

_Des meubles, des Cabanes; de l'habillement & des armes des MORLAQUES_.

Les Morlaques aisés se servent, au lieu de matelats, de couvertures

grossières, qui leur viennent de la _Turquie_: rarement un richard parmi

eux a un lit comme les nôtres; il est peu commun même de voir un bois de

lit travaillé grossièrement, dans lequel ils dorment sans draps & sans

matelats, entre leurs couvertures Turques. Le lit de presque tous est la

terre nue, couverte, tout au plus, d'un peu de paille, où ils étendent

leur grosse couverture, dans laquelle ils s'enveloppent entièrement. En

été ils aiment dormir dans une cour en plein air, & cette coutume est sans

doute le moyen le plus sûr de se délivrer des insectes domestiques.

Dans leurs cabanes ils ont peu de meubles, & simples, tels comme doit les

avoir un peuple de bergers & de laboureurs, qui dans ces arts même est

si peu avancé. Si la maison d'un Morlaque a un galetas, & si elle est

couverte d'ardoise ou de tuile, les travées servent de garderobe à la

famille qui alors est censée vivre d'une manière magnifique: dans ces

maisons brillantes même, les dames couchent sur le plancher. Je les ai

vues quelquefois moudre jusqu'à minuit, en chantant à haute voix des

chansons tout-à-fait diaboliques, dans la même chambre où je devois

coucher, & au milieu de dix ou douze personnes étendues par terre, & qui,

malgré cette musique dormoient d'un profond sommeil.

Dans les endroits éloignés de la mer & des villes, les maisons des

_Morlaques_ ne sont que de pauvres cabanes, couvertes de paille ou de

bardeau, appelle _Zimblé_; couverture usitée sur-tout dans les montagnes,

où l'on manque d'ardoise, & où il est à craindre que les vents, en

découvrant la cabane, n'ensévelissent les habitans sous les ruines du

toit. Le bétail vit dans le même bâtiment, & n'est séparé de ses maîtres

que par une simple cloison de baguettes entrelacées, enduite de boue ou de

bouse de vache: les murs de la cabane sont encore de la même matière, ou

composés de grosses pierres posées à sec les unes sur les autres.

Au milieu de la cabane se trouve le foyer, dont la fumée sort par la

porte, le seul endroit par où elle puisse s'échapper. Par cette raison ces

misérables demeures sont toutes noires & vernies de suye: tout y sent la

fumée, même le lait dont se nourrissent les Morlaques, & qu'ils offrent

volontiers aux voyageurs. Les personnes & leurs habits contractent la même

odeur empestée. Pendant la saison froide, la famille soupe autour du foyer,

& chacun, s'endort au même endroit, où assis à terre il avoit mangé.

Quelques cabanes sont garnies, de bancs. Au lieu d'huile, ils brûlent du

beurre dans leurs lampes: le plus souvent cependant ils s'éclairent la

nuit avec des copeaux de sapin, dont la fumée noircit étrangement leurs

visages. Rarement un _Morlaque_ aisé habite une maison, bâtie à la

manières des _Turcs_, ou meublée à la nôtre: les plus riches vivent à

l'ordinaire en sauvages. Malgré la pauvreté & la saleté de ces habitations,

ce peuple n'y souffre aucune de ces immondices, que nous gardons quelques

fois longtems dans nos chambres. Dans ces contrées, personne, ni homme ni

femme, quoique malade, pourrait se résoudre à aller à ces nécessités dans

sa propre cabane; on porte, dans les cas d'un tel besoin, les mourans même,

en plein air. Si un étranger, par mépris ou par ignorance, s'avisoit de

salir de cette manière la plus chétive habitation, il risqueroit la vie,

ou au moins de recevoir solemnellement la bastonnade.

L'habillement des hommes est simple & économique. Ils se servent, comme

les femmes, d'_Opanké_ en guise de souliers: ils se chaussent d'une espèce

de brodequin tricoté, nommé _Navlakaza_, qui au-dessus de la cheville

du pied se joint à l'extrémité de la culotte, par laquelle le reste des

jambes est couvert. Cette culotte, faite d'une grosse serge blanche, se

lie aux hanches par un cordon de laine, qui la serre comme un sac de

voyage. La chemise entre peu dans cette culotte. Sur la chemise ils

portent un pourpoint, appellé _Jacerma_, & en hyver ils mettent encore

par-dessus un manteau de gros drap rouge, qu'ils nomment _Kabaniza_, ou

_Japungia_. Leur tête se couvre avec un bonnet, surmonté d'une espèce de

Turban cilindrique, appellé _Kalpak_. Ils se rasent la tête, & ne laissent

subsister qu'un petit toupet de leurs cheveux, à la mode des _Polonois_ &

des _Tartares_.

Ils se ceignent les reins avec une écharpe rouge, de laine ou de soye

tissue à mailles. Entre cette écharpe & la culotte ils placent leurs

armes, en arrière un ou deux pistolets; en avant un énorme couteau, nommé

_Hanzar_, enfermé dans une gaine de laiton, ornée de fausses pierreries.

Ce _Hanzar_ est souvent assuré par une chaîne de laiton, qui tourne autour

de l'écharpe. A la même place ils mettent un cornet, garni d'étain, dans

lequel ils tiennent la graisse nécessaire pour garantir leurs armes de

l'humidité, ou pour se guérir eux-mêmes, quand chemin faisant ils se

meurtrissent les pieds. De l'écharpe pend aussi une bourse, destinée à

contenir un briquet, & le peu d'argent qu'ils peuvent avoir. Le tabac à

fumer se conserver encore dans l'écharpe, enfermé dans une vessie séche.

Ils tiennent la pipe sur les épaules, laissant la tête dehors, & passant

le tuyau entre la chemise & la peau nue. Quand un _Morlaque_ sort de chez

lui il porte toujours son fusil sur l'épaule.

Les chefs de la nation sont vêtus avec plus de magnificence. On peut juger

du goût de leurs habits par le portrait de mon bon hôte, le _Vajvode_

PERVAN _de Courrich_. (p. IV.)

§. XIV.

_De la poësie, de la musique, des danses & des jeux des MORLAQUES_.

Dans les assemblées champêtres, qui se tiennent à l'ordinaire dans les

maisons où il y a plusieurs filles, se perpétue le souvenir des anciennes

histoires de la nation. Il s'y trouve toujours un chanteur, qui accompagne

sa voix d'un instrument, appellé _Guzla_ monté d'une seule corde, composée

de plusieurs crins de cheval entortillés. Cet homme se fait entendre en

repetant, & souvent en raccommodant, les vieilles _Pismé_, ou chansons.

Le chant héroïque des _Morlaques_ est extrêmement lugubre & monotone. Ils

chantent encore un peu du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, assez bien

avec le son de l'instrument dont ils jouent. Les vers des plus anciennes

chansons, conservées par la tradition sont de dix syllabes & sans rime.

Les poësies abondent en expressions fortes & énergiques; mais on y

apperçoit à peine quelques lueurs d'une imagination vive & heureuse. Elles

font cependant une impression singulière sur l'ame des auditeurs, qui peu

à peu les apprennent par coeur. J'en ai vu soupirer & pleurer aux passages,

qui ne m'avoient aucunement afecté. La valeur des paroles _Illyriennes_

mieux entendue des Morlaques, produit peut-être cet effet: ou, ce qui est

plus probable encore, leur esprit simple & peu cultivé, est remué par les

impulsions les plus foibles. La simplicité & le désordre, qu'on trouve

réunis dans les poësies des _Troubadours Provençaux_, forment aussi le

caractère distinctif des contes poétiques des _Morlaques_. Il s'en trouve

néanmoins dont le plan est assez régulier: mais le lecteur, ou l'auditeur,

est toujours obligé de suppléer, par sa pensée, au défaut des détails,

nécessaires à la précision, & sans lesquels une narration, en vers ou en

prose, paroitroit monstrueuse aux nations éclairées de l'Europe.

Je ne suis pas parvenu à découvrir de ces poësies, dont l'antiquité bien

constatée remonte au de-là du quatorziéme siècle. La cause de la perte

des plus anciennes, est apparemment la même que celle qui fit disparoitre

tant de livres Grècs & Latins, dans les tems de la barbarie réligieuse.

Je soupçonne, qu'on en pourroit trouver de plus ancienne datte chez les

_Méredites_, & chez les habitans des _montagnes Clémentines_, peuples

séparés entiérement des autres nations, & qui menent une vie purement

pastorale. Mais, qui se flattera de pénétrer impunément jusqu'à ces

peuplades sauvages & intraitables? Je me sens assez de courage pour

entreprendre une telle expédition; non seulement pour chercher de ces

anciennes poësies, mais encore pour étudier l'histoire naturelle de ces

contrées totalement inconnues, & qui renferment peut-être encore les

plus précieux monumens des Grècs, & des Romains: mais trop d'obstacles

s'opposent à l'ordinaire à l'accomplissement de tels desirs.

J'ai traduit plusieurs chansons héroïques des _Morlaques_, & j'en

joindrai une, qui m'a paru bien faite & intéressante, à cette lettre. Sans

prétendre la comparer aux poësies d'OSSIAN, je me flatte qu'on y trouvera

au moins un autre mérite, celui de peindre la simplicité des anciens tems,

& les moeurs de la nation. Le texte _Illyrien_ mettra le lecteur en état de

juger combien cette langue sonore & harmonieuse, négligée cependant par

les peuples cultivés même qui la parlent, est propre à la musique & à la

poësie. OVIDE, pendant qu'il vivoit parmi les _Slaves de la mer noire_[20],

ne dédaigna pas de faire des vers dans leur idiome, & y réussit jusqu'à

l'admiration, & à acquérir l'amitié de ces sauvages: quoique par un retour

de l'orgueil Romain, il parut se repentir après, d'avoir profané de cette

manière les muses Latines[21].

[Note 20: Les Allemands: qui comptent OVIDE parmi leurs poëtes, ne seront

pas contens de le voir ici du nombre des _Illyriens_. Si les _Getes_ &

_les Goths_ ont été une même nation, ils auront raison. Car la langue des

_Goths_ étoit un dialecte de la _Teutonique_.]

[Note 21: Ah! pudet, & Getico scripsi sermone libellum,

Structaque funt nostris barbara verba modis.

Et placui (gratare mihi), coepique poëtæ

Inter inhumanos nomen habere Geras.

OVIDE. _de Ponto. IV. Ep._ 13.]

La ville de _Raguse_ a produit plusieurs poëtes élégans, & même quelques

femmes distinguées par le talent de faire des vers: le plus célèbre de

ces poëtes est JEAN GONDOLA. Les autres villes des côtes & des isles

de la _Dalmatie_, n'en manquèrent pas non plus: mais le grand nombre

d'_Italianismes_, introduit dans les dialectes de ces villes, y altère de

plus en plus l'ancienne pureté de la langue. Les habiles gens dans cette

langue & sur-tout le plus savant entr'eux, l'Archidiacre MATHIAS SOVICH,

trouvent le dialecte des _Morlaques_ également barbare & rempli de mots &

de façons de parler étrangères[22]. Celui des _Bosniens_ dont se servent

aussi les Morlaques montagnards dans l'intérieur des terres, est à mes

oreilles plus harmonieux que le dialecte _Illyrien_ des habitans des

côtes. Mais revenons à nos chansons.

[Note 22: Depuis mon retour, le savant, pieux & charitable Archidiacre

SOVICH, est mort, emportant les regrets de tous les honnêtes gens de sa

nation. La mémoire de cet excellent homme, digne d'un meilleur sort &

d'une plus longue vie, ne doit se perdre parmi ces compatriotes s'ils

chérissent leur honneur. Né à _Pétersbourg_ au commencement de ce

siècle, d'un père originaire de _Cherso_ & attaché au service de PIERRE

_le Grand_, il devint orphelin dans l'âge le plus tendre; mais il reçut

une excellente éducation dans la maison de l'admiral _Zmajevich_. Après

la mort de cet admiral, il fut ramené en Dalmatie par l'abbé CARAMAN qui

avoit été envoyé en Russie pour y chercher les connoissances nécessaires

à la correction du Bréviaire _Glagolitique_. A la recommandation de

Mr. ZMAJEVICH, alors archévêque de _Zara_, le jeune SOVICH entra dans

le seminaire _della Propaganda_, où il s'appliqua à la théologie &

principalement à la lecture des manuscripts _Glagolitiques_. Il aida

_Monsieur Caraman_, mort aussi depuis peu archévêque de _Zara_, dans la

correction du Missel, & à écrire une apologie, qui ne vit pas le jour.

Pour rècompense de ses services, il obtint la place d'Archidiacre

d'_Osero_, où il vécut dans une retraite philosophique, partageant le peu

qu'il possedoit avec les pauvres & avec ses amis. On l'appella plusieurs

fois à Rome pour la correction du Missel: il y alla une seule fois &

revint mécontent. Dans sa solitude il n'abandonnoit pas les études, comme

le prouvent plusieurs manuscrits précieux de sa composition que j'ai vus

entre ses mains. Parmi les productions de sa plume, doit se trouver un

ouvrage fin: savoir la _Grammatica Slavonica de Meletius Smotrisky_,

traduit en latin avec le texte à côté, purgée de superfluités, & enrichie

d'observations à l'usage des jeunes Ecclésiastiques _Illyriens_. Cet

ouvrage mérite d'autant plus de voir le jour, que la langue _Esclavone_,

usitée dans les livres religieux, & qu'on enseigne dans les séminaires de

_Zara_ & d'_Almisa_, n'a aucune grammaire bien faite, & que, après la mort

de _Sovich_, il ne se trouve plus en _Dalmatie_ personne, qui sache

profondémemnt cette langue.]

Quand un Morlaque voyage par les montagnes désertes, il chante,

principalement de nuit, les hauts faits des anciens _rois & barons Slaves_,

ou quelque aventure tragique. S'il arrive qu'un autre voyageur marche

en même tems sur la cime d'une montagne voisine, ce dernier répéte le

verset chanté par le premier; & cette alternative de chant continue

aussi longtems que les chanteurs peuvent s'entendre. Un long hurlement,

consistant dans un _Oh!_ rendu avec des inflexions de voix rudes &

grossières, précède chaque vers, dont les paroles se prononcent rapidement,

& presque sans modulation qui est reservée à la dernière syllabe, & qui

finit par un roulement allongé, haussé à chaque expiration.

La poësie ne s'est pas perdue entièrement chez les Morlaques, & ils ne

sont pas réduits à répéter uniquement les anciennes compositions. Il y a

encore beaucoup de chantres, qui après avoir chanté, en s'accompagnant de

la _Guzla_, quelque morceau antique, finissent par des vers composés à

la louange de ceux qui les employent. Plus d'un Morlaque est en état de

chanter, depuis le commencement à la fin, ces propres vers impromptus, &

toujours au son de la _Guzla_. Ils ne manquent pas d'écrire leurs poësies,

quand l'occasion se présente de transmettre à la postérité quelque

événement mémorable. La musette, le flageolet, & un chalumeau de plusieurs

roseaux, sont encore les instrumens favoris de la nation.

Les chansons nationales, conservées par tradition, contribuent beaucoup à

maintenir les anciennes coûtumes. De-là vient que leurs cérémonies, leurs

jeux, & leur danses tirent leur origine des tems les plus reculés. Leurs

jeux consistent presque tous dans des preuves de force ou d'adresse: comme

de sauter plus haut, ou de courir plus vite, ou de jetter le plus loin une

pierre qu'on peut soulever à peine. Les _Morlaques_ dansent, au son de la

voix ou de la musette, leur danse favorite appellée _Kolo_, ou cercle; qui

change bientôt en celle qu'ils nomment _Skosi-gori_, ou sauts hauts. Tous

les danseurs, hommes & femmes, se tenant par la main, forment un rond, &

commencent par tourner lentement. A mésure que la danse s'anime, ce rond

prend des figures différentes, & dégénère à la fin en sauts extravagans,

exécutés par les femmes même, malgré le désordre qu'ils mettent dans leur

habillement. Il est incroyable avec quelle passion les _Morlaques_ aiment

cette danse sauvages. Quoique fatigués par le chemin ou par le travail,

quoique mal nourris, ils la dansent, & passent plusieurs heures, sans

presque prendre de repos dans ce violent exercice.

§. XV.

_De la médecine des MORLAQUES_.

De ces bals s'ensuivent fréquemment des maladies inflammatoires. Dans un

tel cas, comme dans d'autres, les _Morlaques_ se guérissent eux-mêmes,

& n'appellent jamais un médecin, puisque heureusement il ne s'en trouve

aucun parmi eux. Une bonne quantité de _Rakia_, ou d'eau-de-vie, est leur

première potion médicinale: si la maladie ne s'amende pas, ils infusent

dans l'eau-de-vie une bonne dose de poivre, on de poudre à canon, & ils

avalent la mixture. Après quoi ils se couvrent bien si c'est en hyver;

ou, si c'est en été, ils s'exposent, couchés sur le dos, aux ardeurs du

soleil, _afin_, comme ils disent, _de suer le mal_. Ils ont contre la

fièvre tierce une cure plus systématique. Le premier & le second jour, ils

prennent un gobelet de vin, dans lequel trempe une pincée de poivre: le

troisième & le quatrième, ils doublent la dose. J'ai vu plus d'un Morlaque

parfaitement remis par le moyen de cet étrange fébrifuge.

Ils guérissent les obstructions, en appliquant une grande pierre platte

sur le ventre du malade; & les rhumatismes par de violentes frictions, qui

écorchent d'un bout à l'autre le dos du patient. Contre les douleurs de

rhumatismes, ils employent encore une pierre rougie au feu, & enveloppée

d'un linge mouillé. Pour reprendre l'appétit, perdu à la suite d'une

longue fièvre, ils boivent copieusement du vinaigre. Mais le dernier &

principal remède, dont ils se servent, quand ils peuvent l'avoir, dans

les cas les plus désespérés, c'est le sucre, dont ils mettent un morceau

encore dans la bouche des mourans, pour qu'ils puissent passer dans

l'autre vie avec moins d'amertume. Ils employent l'Ivette contre les

douleurs des jointures, & appliquent fréquemment les sangsues aux membres

enflés.

Dans les endroits, où se trouve une ochre rougeâtre, on a la coutume de

mettre de cette terre sur les blessures & sur les contusions: comme on

sait aussi en Bohème & en Misnie, où cette terre abonde. Greisel qui

rapporte ce remède, a reconnu sa vertu par sa propre expérience, comme je

l'ai expérimentée aussi sur moi en Dalmatie. Sans avoir étudié l'anatomie,

les Morlaques savent très-bien remettre les membres disloqués & fracturés:

ils saignent habilement, avec un instrument, semblable à celui avec lequel

on tire du sang aux chevaux, sans jamais causer ces accidens, qui suivent

si souvent l'usage de la lancette.

§. XVI.

_Des funérailles des MORLAQUES_.

Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà

avec de véritables hurlemens, qui redoublent quand le prêtre vient le

prendre. Dans ces momens de tristesse, les _Morlaques_ parlent au cadavre,

& lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde. Après

ces cérémonies on couvre le mort d'une toile blanche, & on le porte à

l'église, où recommencent les lamentations, & où les parentes du défunt

& des pleureuses louées, chantent sa vie d'un ton lugubre. Quand il est

enterré, tout le cortège funèbre, avec le curé de la paroisse, retourne à

la maison du défunt, où, en mêlant les prières avec la crapule, on fait un

repas immodéré.

Pour marquer de l'affliction, les hommes se laissent croître la barbe

pendant quelque tems: coutume qui, comme plusieurs autres de ce peuple,

approche de celle des Juifs. Un bonnet bleu ou violet est encore un signe

de deuil. Les femmes s'enveloppent la tête d'un mouchoir bleu ou noir, &

couvrent de noir tout ce qui est rouge dans leurs habillemens.

Pendant la première année, après l'enterrement d'un parent, les femmes

_Morlaques_ vont, au moins chaque jour de fête, faire de nouvelles

lamentations sur le tombeau, & y répandre des fleurs & des herbes

odorantes. Si la nécessité les force quelquefois de manquer à ce devoir,

elle s'excusent auprès du mort, en lui parlant comme s'il étoit vivant,

& lui rendent compte des raisons qui les ont empêchées de lui faire la

visite accoutumée. Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde,

& lui adressent souvent les questions les plus singulières. Tout cela

se chante d'un ton lamentable & mésuré. Les jeunes filles, qui désirent

d'apprendre les belles manières de la nation, accompagnent souvent ces

femmes, & chantent avec elles des duets vraiment funèbres.

Voilà les observations que j'ai faites sur les moeurs d'une nation

jusqu'ici peu connue & méprisée. Je ne prétends pas que ces détails, que

j'ai ramassés dans une grande étendue de pays, & dans des endroits assez

éloignés l'un de l'autre, conviennent également à tous les villages de la

Morlachie. Les différences cependant, qui pourraient s'y trouver, seront

peu considérables.

* * * * *

ARGUMENT _du poëme Illyrien suivant_.

_Asan_, capitaine Turc, est blessé dans un combat, & sa blessure le met

hors d'état de retourner dans sa maison. Sa mère & sa soeur vont le visiter

dans le camp: mais sa femme, retenue par une pudeur qui nous paroîtra

étrange, n'ose pas y aller aussi pour voir son mari. _Asan_ prend cette

délicatesse pour un défaut de sentiment de la part de sa femme, s'en

fâche, & dans le premier mouvement de sa colère, il lui envoie une lettre

de répudiation. On arrache cette tendre épouse & mère à cinq créatures

touchantes, à ses enfans, dont le dernier est encore au berceau, & elle

les quitte avec la douleur la plus amere. A peine revenue dans la maison

de son père, les principaux seigneurs du voisinage demandent sa main. Son

frère, le _Begh Pintorovich_, l'accorde au _Cadi_, ou au juge d'_Imoski_:

malgré les prières de sa soeur désolée, qui aimoit toujours son premier

époux & ses enfans avec la plus vive tendresse. Le cortège nuptial, pour

aller à _Imoski_ devoit passer devant la maison d'_Asan_, qui, guéri

de ces blessures & revenu chez lui, se répent vivement de son divorce.

Connoissant parfaitement le coeur de celle, qui avoit été son épouse, il

envoie à sa rencontre deux de ses enfans, auxquels elle fait des présens,

qu'elle avoit préparés pour eux. Alors _Asan_ lui-même fait entendre sa

voix en rappellant ses enfans, & en se plaignant de l'insensibilité de

leur mère. Ce reproche, le départ de ses enfans, la perte d'un mari que,

malgré ses manières rudes, elle aimoit autant qu'elle en étoit aimée,

causent une si grande révolution dans l'ame de cette jeune épouse qu'elle

tombe morte subitement, & sans proférer une parole.

_XALOSTNA PJESANZA_

Lettre de m. l'abbé Fortis à mylord comte de Bute, sur les moeurs et usages des Morlaques, appellés Montenegrins · 第 2 / 5 题