SOUS LES TILLEULS DE LA COUR

Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une femme qui se voit

rayée du monde, et menée de maison de fous en maison de fous,

prisonnière consciente d'un odieux abus de pouvoir?

A Doebling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, ma torture eût été

au-dessus des forces humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais,

avec l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent subissait à

cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de

l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais

m'abandonner tandis que le comte résistait, héroïque, avec une dignité à

laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les débats au

Reichsrat mirent en lumière.

Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles nuits angoissées! Quels

cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en

vain, souvent, de me contenir.

La pitié de mes gardiens et gardiennes était heureusement pour moi, un

réconfort. De même l'embarras craintif des docteurs et leurs égards

humains.

Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, acquis à mes ennemis

par cupidité ou sottise, je n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma

«folie» révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à quelque autre la

responsabilité de me garder parmi les fous.

L'opinion autrichienne étant décidément trop hostile, mon tortionnaire

et ses complices trouvèrent en Saxe une maison de santé complaisante et

de tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la petite ville de

Koswig, à moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des

forêts.

Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls!

Agréables tilleuls, et qui me ramenaient à _Unter den Linden_, à Berlin,

et aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre et à sa famille,

que ma captivité au pays de Saxe rassurait. L'héritage du Roi ne

tomberait pas en mes mains prodigues!

Personne, à présent, de l'entourage qui m'était cher, ne restait près de

moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à

mes geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement les choses

à Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le

commencement de la sagesse.

Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements précédents, que

je n'étais traitée ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un

pavillon séparé, un équipage, des femmes de chambre et une «demoiselle

de compagnie». J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller de

santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, ne s'y opposerait

point. Mais mon pavillon était entouré des murs d'une maison de fous;

mais le cocher et le valet de pied étaient des policiers; mais la

«demoiselle de compagnie» n'occupait ce poste que pour me garder

prisonnière, et faire sur moi d'abondants rapports.

Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire

sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je

connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les

miens.

J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils

mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils

s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.

L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que

la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se

souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la

comtesse de Flandre; enfin, ma soeur Stéphanie me donna signe de vie.

J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois

si bonnes et si cruelles à mon coeur, étaient mes reliques les plus

chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse

de ma mère était persuadée de ma «maladie».

Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine!

N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins

son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père

devait être, avant tout, certain de nos «crimes».

Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de

secours et de liberté?

Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et

quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme

suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui

souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir

voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.

On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent

et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui

d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines

prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous

avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes.

Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir,

de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou

des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à

leurs desseins.

J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de

Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une

de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il

entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police

autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la

Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres

de mes ennemis.

J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions

être encore de ce monde...

Pour commencer, mon chevaleresque défenseur se trouva pris dans les

mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir à ses

trousses des espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig en état

de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, et les sapins de la forêt

gardés à vue.

Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, sinon accoutumée à

mes chaînes, du moins à leur poids. Attachée à ce culte de la nature que

j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, où il m'était

permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de

geôliers des deux sexes.

Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je jamais le loyal et

fin visage, et les yeux clairs où, dans un monde de corruption, j'avais

trouvé la pure lumière du salut?

Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il aux prisonniers

innocents, s'ils ne gardaient quelque espérance?

Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à l'horizon le soleil de la

liberté et, avec lui, toutes les possibilités de vérité, de réparation,

de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite!

Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire embellissait la

nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses

forestières qui s'étageaient sur la colline où je me plaisais. Ce désert

de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, en plein bois, du

«Moulin de la Crête», était familier à mes promenades en voiture. Ce

jour-là, je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle de

compagnie» et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire,

et qui frôla des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus...

C'était le Comte... J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le

trahir point. Il était donc libre! Je crus que je le serais le

lendemain!

Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe à mes geôliers.

L'alarme était au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On

le chercha vers Koswig.

Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement humaine, ou par calcul,

avait permis, les jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et de

moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut pas longue à se

raviser.

Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays était plein de

policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon

sauveur s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des promenades

qui, si entourée que je fusse, me procuraient le soulagement d'échapper

quelques heures à ma maison de fous.

Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: proclamer,

établir que je n'étais point folle; en appeler à l'opinion, et trouver

des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libération.

Un livre parut, où il démontra son innocence et la cruauté des procédés

dont j'étais victime. La Presse du monde entier fit écho à son cri

indigné. Et le secours espéré nous vint en particulier de la généreuse

France, où mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un écrivain

français, aussi réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec

reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire de son caractère,

dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la préparation

d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il

s'informa. Il alla voir le Président de Police qui, gêné, lui confessa

que j'étais victime d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il

n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, comme s'il était

neurasthénique. Mais par méfiance, ou sûreté de diagnostic, on ne voulut

pas de lui dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du

_Journal_ que ce puissant quotidien, apprécié pour son indépendance,

s'intéressât à ma cause. Le comte, eut, dès lors, un appui efficace par

lequel d'autres se trouvèrent.

Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste français y vint, et

la première nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui,

inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté par un

gamin dans ma voiture, en même temps qu'une lettre du comte.

Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» la saisit au vol. L'autre

missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policière

tenta de me l'arracher.

Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que

je n'entendais plus guère, et qui était celle de ma patrie. Mes yeux

emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: «_Espérez!_»

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 34 / 54 题