LE DÉBUT DU SUPPLICE

Mes malheurs, hélas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce

n'est pas sur moi qu'ils pèsent le plus.

La calomnie et la persécution, servis par des moyens puissants, ont eu

beau multiplier leurs coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:

Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le

fusse en ont été pour leur honte, et, je l'espère, leur remords.

--Cependant, a-t-on dit, la Princesse est étrange.

D'autres, mieux informés, ont précisé:

--Elle est faible d'esprit.

Pas même, s'il plaît à Dieu!

On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», mes «dettes», et mon

«abandon à mon entourage de mes intérêts et de ma volonté».

Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et ces «faiblesses».

Il est parfaitement exact qu'à certains moments, j'ai fait des dépenses

exagérées. J'ai dit et je répète que c'était un moyen de me revancher

des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.

Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans l'ordre naturel des

choses, une fortune considérable devait me revenir, j'ai cédé aux

offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation.

On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dépensé

dix millions depuis 1897, époque du début déclaré de mon effort de

libération.

On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut faire la part des

exagérations des spéculateurs et usuriers qui sont venus, envoyés

souvent par mes ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes

«folies», après m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaillés.

On connaît l'histoire édifiante de ce créancier allemand soutenant, à

Bruxelles, devant les arbitres chargés de payer mes dettes sur des fonds

provenant de la succession du Roi, une réclamation de sept millions de

marks ramenés à zéro après enquête et vérification de ce qu'il prêta

réellement et reçut par la suite.

Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manoeuvres de toute sorte,

imaginées contre mon indépendance, et tendant à me rejeter dans

l'impossibilité d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas possible;

c'est du roman!»

Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie

seule se charge de les faire.

Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou

l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la

défense.

J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin de me reprendre et de

m'abattre, oh m'a d'abord réduite à la portion congrue, puis on m'a

coupé les vivres.

J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, trompé, irrité du reste,

parce que, plus politique que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me

concerne, les apparences de la correction au-dessus des réalités de la

conscience, le Roi se désintéressait du sort cruel fait à sa fille

aînée.

Dès mon internement, mes soeurs et le reste de ma famille avaient eu

plus d'une raison de se régler sur le Roi. Je me vis donc oubliée des

miens, qui commettaient cette faute de négliger, pendant des années, de

m'aller voir dans ma maison de santé.

Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et m'abandonner, c'était

laisser voir que je ne l'étais pas...

La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement.

C'était si pénible et si embarrassant--pas pour moi!

Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place à une colère sincère...

Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du

possible les services qui m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de

plaider. Nouveau crime.

Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un mari et contre un mariage

devenus impossibles, qu'on m'en a voulu... Serais-je par hasard la

première?... C'est d'avoir montré cet esprit déplorable que le monde ne

pardonne guère: l'esprit combatif, l'esprit de résistance.

Une femme qui se défend--mal, je le veux bien; les arcanes de la

procédure et les dessous des affaires m'ont toujours échappé--mais qui

se défend tout de même, infatigablement, pour le principe, pour

l'honneur, pour le droit, cette femme est détestable. Elle veut avoir

raison, contre les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie:

«Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a volée!» C'est une peste!

Ordinairement, les gens bien élevés qu'on enferme et qu'on dépouille ne

font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme

de Prince qui ne veut être ni démente, ni dupe!

Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point

parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et

puisqu'elle veut écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la

justice humaine, en Belgique et ailleurs.

Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en démordrai pas. Je peux

mourir, méconnue, diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour

protester.

Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. Je n'ai nulle

honte de mes «prodigalités» passées.

Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées dans leur argent,

avantageusement pour elles.

Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre quoi que ce soit de

vraiment dû à qui que ce soit. Même les crocodiles, qui n'étaient pas de

l'époque antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai pas reniés.

Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu abandon de ma fortune

et de ma volonté à mon entourage.

Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé une seule personne,

toujours la même, celle à laquelle j'ai voué ma vie comme elle me voua

la sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont ils étaient

animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont nié qu'elle fût, par sa

grandeur d'âme, au-dessus des misérables calculs de l'intérêt. En vain

elle a jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce qu'elle était,

tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime

renoncement, la haine l'a étouffé sous ses hideuses inventions.

O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bête hurlante et

monstrueuse?

Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de taille à lutter contre les

financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui

trahissent. Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pesé

sur ma volonté, égaré mes pas, faussé mes actes... Ah! c'est absurde

encore plus qu'infâme.

Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de résistance qui a

tout sacrifié à un idéal d'honneur et de liberté, et je serais, hors de

cela, une poupée dont on joue, une girouette au vent!

Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité humaine, je serais

l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire?

N'est-ce pas insensé!

Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant de lueurs nouvelles,

les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au

jour où une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un

tournemain des trônes indignement occupés, m'a sauvée des persécutions

dont j'étais l'objet.

A la veille même de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie

austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquités dont

j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de

crimes, à leur actif, demeurés ignorés! Et quelle corruption à leur

contact!

On sait le début des intrigues où j'ai succombé.

J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me

fut enlevée, comme je l'ai dit, par son fiancé liant partie avec le

Prince de Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait donnée.

Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, et, avec

moi, la fortune à venir du Roi.

Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.

Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne

pouvais m'empêcher de me libérer de ce qui fut promis à un homme, quand,

de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient été la base du

serment prononcé, j'hésitais à me libérer de ce qui fut juré à Dieu,

invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.

L'indissolubilité du mariage est une chose; la dissolubilité des liens

de la chair en est une autre. Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le

divorce est un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les

cas individuels ne sont rien; seul compte l'intérêt de la collectivité.

Tant vaut le mariage, tant vaut la société. On a fait du mariage quelque

chose de fragile, la société tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison.

Mais qui de nous ne chancelle et ne méconnaît que la règle divine est

essentiellement une règle humaine?

Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins du Prince de Cobourg

que la cour de François-Joseph avait décidé à ce cartel. Le duel mit en

présence les deux adversaires, à Vienne, au manège de cavalerie, en

février 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux

fois, le général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le

lieutenant continua de ménager le général, et le toucha d'un coup léger

à la main droite.

Il renforça ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir à son

égard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable

histoire de fausses lettres de change, inventée de toutes pièces, et

dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice.

Le jugement--inouï!--qui prétendit déshonorer le plus noble des hommes

n'eût pu être prononcé, si mon témoignage avait été retenu.

Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition fut étouffée, et le

Comte, condamné!

Un homme vit encore, silencieux et caché, et qui, si je calcule bien, a

soixante-quinze ans révolus, quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire,

si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde.

Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil des maisons de fous où

sa haine me jeta, au seuil des prisons où elle fit enfermer le comte

Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonné.

Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la

justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles

l'épargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous.

Je ne sais même plus quels furent les instruments de sa vengeance.

On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre être, aux

trois quarts aveugle, penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon

oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout ce qui est estimable

dans Israël, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil

de l'implacable fureur acharnée à ma perte.

J'ai détourné les yeux en pensant que ce même personnage, obstiné dans

son système de rigueurs policières au service de l'abus de pouvoir,

avait armé le bras de la femme qui tua mon fils...

Et bouleversée, je me suis demandée:

--Ont-ils compris?

Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils étaient. La vie

aussi a dû les changer.

Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer hier?

Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite

qu'ils pouvaient nous faire arrêter! Je croyais sur parole des

émissaires à la solde du Prince. Nous étions en France, où je ne

risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et

protection à la Reine Victoria, qui m'avait donné tant de marques

d'affection.

Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et

mes voyages précipités.

A peine à Londres, nous recevons de mystérieux avis de prétendus amis:

il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi...

Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre la Reine, avec qui

nous venions de nous croiser, car, au même moment, elle se dirigeait

vers le Midi de la France.

Nous n'étions pas faits pour être des criminels. Ils sont plus

résistants.

Traqués par notre propre imagination trop crédule, nous pensâmes alors à

trouver un asile près de la mère du Comte, au château de Lobor.

On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en

Croatie, chez la comtesse Keglevich.

Son second mari, père adoptif du Comte Geza Mattachich, était membre de

la chambre des Magnats de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. Je

me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit.

Notre aventure avait pris les proportions d'un événement mondial. Les

journaux de la terre entière en parlaient. Le duel avait mis le comble à

cette publicité terrible. Et comme encore la calomnie et ses manoeuvres

n'avaient pas eu d'effet, nous étions des personnages romanesques dont

la sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait les

sympathies du sentiment.

Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de duplicité, je ne peux

m'empêcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise

d'existence plus établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux

miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai été à

bout de forces, je n'ai pas fait mystère du secours que je trouvais en

un sauveur chevaleresque, placé providentiellement sur mon chemin.

Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne veulent point porter de

masque, et qui ne cachent pas leur coeur.

Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais

moi... En vérité, où est le crime?

Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu.

Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés qu'en France, en

Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger,

avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous--dès

Nice, Gunther de Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire

protéger par son tout puissant beau-frère... Inoubliable comédie!--nous

arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich,

je serais en sûreté.

Le comte me confierait à ses parents pour le temps qu'exigerait le

règlement de ma séparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit

s'apaiserait. L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, celle

d'Agram, où le comte et les siens jouissaient de l'affection générale. A

Vienne, la camarilla ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, bientôt,

que deux créatures semblables à tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses

fers brisés; celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce dévouement,

peut-être qu'un jour le temps ferait un bonheur régulier.

O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. La lourde réalité surgit

et nous déchire.

Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse

accusation viserait le comte.

En un instant, son beau-père, très connu à la cour, influent d'ailleurs,

fut détaché de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imputé à

son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.

Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit

permis de faire.

L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son

fils et son mari, était dans une situation poignante.

Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.

Cependant, deux partis se formèrent: d'un côté, les étudiants et les

paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la

police et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution locale

groupait en notre faveur des partisans.

Dès l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse

et des campagnes, elle fut effrayée et livra notre tête. L'avocat du

Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire délivrer plein

pouvoir. L'Empereur consentit à le laisser agir à sa guise. Il eut en

poche de véritables lettres de cachets.

Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, qu'on lui certifia que

le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait répondu:

--Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra.

Le Prince et ses créatures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures

furent très bien prises et leur machination bien conduite. Un train

spécial attendait en gare d'Agram celle qui devait être _déclarée_ folle

par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire était prête

pour celui qui serait _fait_ criminel aux yeux du monde.

Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore!

Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu,

mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram,

aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Doebling.

Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine.

Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter

au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin

d'oeil, seraient accourus.

Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en

congé, il devait répondre à cet appel.

Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château,

notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur

qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich,

il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une

désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se

rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible

pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer.

Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel

Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le

mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.

Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte

de ma chambre.

Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés

de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière

de Doebling les escortaient, à distance.

Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans

avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société

normale, j'étais dans une cellule de Doebling, aux abords de Vienne. Par

un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre

avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.

On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un,

lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois

matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.

Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai

tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous

l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.

Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de

Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs.

Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, apprenait dans les

formes du code militaire autrichien, qui était encore celui de 1768,

qu'il était accusé--on saura par qui tout à l'heure!--d'avoir négocié

des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de

Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stéphanie.

J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé faussaire.

Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, à côté de ce que l'on

réalisa contre lui!

Ah! cette justice de cour que la révolution a balayée! Ah! ce code d'une

armée, esclave du trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel défi

au bon sens, à la veille du XXe siècle.

Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!

Le comte fut mis en prison sur la dénonciation du même innommable

individu qui se muait pour moi en policier.

Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il crut sur parole--ou en eut

l'air--ce petit avocat à tout faire, racontant que le comte Geza

Mattachich avait faussement apposé ma signature et celle de ma soeur

Stéphanie sur des traites qui étaient déjà depuis neuf mois chez des

prêteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de

la fausseté des valeurs.

Or, ma signature était bien et dûment la mienne.

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.

Celle de ma soeur était fausse et ajoutée après coup, mais par qui et

pourquoi?

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.

Enfin, le comte était étranger à la négociation de ces valeurs et à

l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir.

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.

Aussi étais-je sous bonne garde.

Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire

autrichienne, se trouvait en face d'un _auditeur_, magistrat _qui était

à la fois accusateur, défenseur_ et _juge_--simplement.

Et celui-ci avait été bien choisi!

--Ce n'est pas croyable, dira-t-on.

Oh! ce n'est pas le plus fort.

Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné à la perte de son grade et

de son titre nobiliaire et à six ans de détention cellulaire pour avoir

«escroqué» environ 600.000 florins à des tiers désignés.

Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites,

les susdits tiers créanciers, _non plaignants d'ailleurs_, avaient été

intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature

pour bonne dès lors que j'étais à Doebling, et que le Comte était perdu.

Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau.

En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une

déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à

réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza

Mattachich, cette pièce, l'_auditeur_ la repoussa, la dissimula au

tribunal. Il n'en fut pas fait état.

Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les

gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que

tout criât son innocence.

Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait

que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au

parti socialiste indigné[1].

Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce

de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister,

ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps

criminelles.

[1] Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril

1902. Interpellation du député Daszynski:

«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la

demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich

n'avait falsifié qu'une seule des signatures!

«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance

capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal

militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous

pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux

signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne,

puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le

formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de

l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est

entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été

relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous

demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich--à moins

d'admettre chez lui un singulier goût de perversité--à corroborer

par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui

ont été reconnues comme bonnes?

«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: _Cui

prodest?_ nous répondrons que ce ne fut certainement pas à

Mattachich-Keglevich,--car cela n'a pas eu d'autre résultat que de

l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,--mais bien aux bailleurs

d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse

signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que

pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une

authentique, et je vais vous dire pourquoi.

«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur

à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais

défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est

ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances.

Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse

signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de

menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le

prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.»

«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement

avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une

façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était

adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé

qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le

second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné!

«Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont accumulées qui

démontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a été produit

notamment une lettre, qui était fausse également, et dans laquelle

on indiquait aux juges la ligne à suivre.

«C'était une lettre écrite en allemand et adressée à Léopold II, roi

des Belges. Ce document--cela a été surabondamment établi--était

apocryphe. Il avait été écrit non point dans l'intérêt de

Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont

commis ce faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que

dans celui de Mattachich.

«Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs d'argent.

Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les

jugements, à des «directeurs d'une maison de commission», mais à des

hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent à de nombreuses

personnes de la cour à des taux tout à fait usuraires et à qui les

signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse

héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement connues.

«Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire défiler

devant vous tous les éléments du procès, je m'appuie ici non point

sur de vagues présomptions, mais sur des dépositions de témoins, sur

des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'à

l'évidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au

pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.

«Huit jours avant son arrestation, on consentait à reconnaître par

acte notarié qu'on lui donnerait toute «latitude de fuir» (_Ecoutez!

Ecoutez!_) à la condition qu'il consentît à quitter la princesse

Louise.

«Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme comme

Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notarié son libre

départ pour l'étranger. On voulait simplement se débarrasser de lui,

on voulait assouvir la vengeance du prince-époux, et c'est à cause

de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme

si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors président

du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une

étrangère importune du territoire des royaumes et des pays

représentés au Reichsrat, bien qu'elle fût la femme d'un général

autrichien. (_Ecoutez! Ecoutez!_) Oui, Messieurs, nous allons livrer

ce fait à la publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la

séance, mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les dates

et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt de

certains grands et hauts personnages qui possèdent beaucoup

d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne

pourraient pas se produire si nous étions un Etat vraiment

constitutionnel. (_Très vrai!_)

«Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la

responsabilité d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour

que le riche prince de Cobourg pût assouvir sa vengeance?

Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien

franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes

n'auraient jamais prononcé une pareille sentence si Mattachich et

les témoins avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu poser

des questions aux témoins, si la presse avait pu faire le compte

rendu des débats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement

doué, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il

avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les

gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des

juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne

veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai

d'autre but ici que de dénoncer une institution qui est fatalement

la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs.

«Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre de pareils faits

en plein Parlement, je demande à M. le Ministre de la Défense

Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme

d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des

cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et

tranquille, assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses et

des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus longtemps

le silence ou va-t-il parler?

«S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre une décision

aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus longtemps à faire la pleine

clarté dans cette mystérieuse affaire.»

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 32 / 54 题