LA REINE VICTORIA

Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de

Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et

cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille,

et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de

préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.

Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant,

le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son

entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel.

Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours

arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en

général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en

pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari

inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des

gants. Dans les grands jours, le _Ko-hi-nor_, ce diamant merveilleux,

trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du

bonnet.

Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de

gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui

révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle

promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut

de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement

remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un

air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez

se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage,

et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement.

L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle

eût voulu faire oublier sa vivacité.

En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de

tête protecteur.

J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.

Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se

souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais

conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me

dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une

manière plus _princesse_.»

Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas

non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante.

Celle-ci lui aurait donné le _Ko-hi-nor_ qu'il n'aurait pas été plus

satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour

résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine.

Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front.

A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait

en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions

généralement admis à l'honneur de l'accompagner.

Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de

l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le _plaid_ sur le bras,

le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle

Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et

de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.

Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris

pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures,

commençait.

La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait

fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour.

Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement

qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût

empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai

remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au

crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il

ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du

reste.

Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque

chose.

Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII,

de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas

annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit

simplement: «_Not allowed, Sir._»

Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute

créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une

grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat

dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait

dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en

délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et

autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes

constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille

et une Nuits».

On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront

s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors,

exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le passé, le

présent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer.

Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les pompes ont leurs raisons

d'être. Une société sans théocratie, aristocratie, et apparat

proportionné à ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra

toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, de cour et de

divinité, sans quoi l'édifice social, découronné, ne sera qu'une grange

ou une ruine.

Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du Jubilé, que, selon ma

fâcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang

dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprès de me

faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant

toutes choses, commençait par prédire que je ne serais pas à l'heure.

Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'être

en toilette de cérémonie, juste à la minute dite. Les hommes ne

comprendront jamais cela!

J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais dû prendre mieux mes

dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas être en

faute. La cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, personne

ne manquât. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers

la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.

Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. Mais c'était l'époque

où je me savais belle et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers

moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards féminins étaient

irrités; heureusement, les regards masculins, d'abord sévères, ne

tardèrent pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces soleils

terrestres.

Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire,

tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilité s'étaient

faits, dans l'assistance, attentive à l'apparition de la coupable qui

faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis

que mon entrée devait être de celles qui ne réussissent guère qu'une

fois dans la vie.

Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont je pouvais disposer

dans ma révérence et mon salut de cour.

Quand je vins baiser la main de ma mère, celle-ci, heureuse du murmure

flatteur qui avait suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en

m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être Reine»...

Je sens une larme furtive monter du coeur à mes yeux. Etrange nature que

la nôtre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin

de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non

seulement le souvenir, mais l'appétit--et le regret!

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 29 / 54 题