LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE

Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de Munich, j'ai regretté de ne

pas avoir vu de près, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître,

il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.

Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mépris, non de

l'humanité, mais de ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le

suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis d'art et de beauté,

et prétendit s'y perdre au-dessus de ce qui le séparait de son peuple

qu'il aimait et dont il était aimé.

Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de

gala, précédé de piqueurs fastueux, et seul, très grand, immobile,

derrière les glaces biseautées encadrées d'or.

Apparition étonnante, et que la foule saluait sans qu'il parût la voir.

Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, sans peine d'ailleurs,

une existence bourgeoise.

Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses façons patriarcales. Je

n'avais pas, alors, l'expérience d'un peu de politique et ne voyais

guère que l'écorce des choses. La subordination impatiente de la Bavière

à la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divisée eût pu

tirer tant de parti, m'échappait. Je ne considérais dans le Régent qu'un

personnage des contes de Topfer.

Le meilleur de son temps, il le consacrait, même très vieux, aux

exercices physiques. La chasse et le bain étaient ses grandes affaires.

Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands

étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il

allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'idée de son

rang. Je l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une des petites

allées du Prater, derrière le Lusthaus, en manches de chemise, sa

jaquette et son chapeau haut de forme accrochés au bout de sa grosse

canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un

roi.

Son inséparable caniche, non moins embroussaillé et hérissé que lui,

l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope

aurait pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, et le Régent pour

le chien.

Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses goûts simples qu'il

crut devoir encore simplifier. Mais l'excès en tout est un défaut. Son

abus de la simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer dans

l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de

Bavière prenant conscience de la place que son pays aurait dû tenir,

mais elle pourrait parler de son goût des habits démodés, des pantalons

en accordéon, des bottines carrées à talons en caoutchouc, et des

chaussettes effondrées par lesquels ce Souverain voulait être démocrate.

Il eût mieux fait de penser que le métier d'un roi est d'élever la rue

au niveau du trône, et non de faire descendre le trône au niveau de la

rue.

Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de mauvais goût. Vainement, il

afficha l'amour de la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et

du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II, à la fois

bon et magnifique.

Le peuple est flatté quand un roi qui est un roi vient à lui; mais, s'il

a l'air d'un charretier, il n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer

sur le char de l'Etat changé en charrette.

La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée avant 1914, tomba de

Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui

de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont dû s'évanouir comme

une fumée dans la défaite des ambitions prussiennes.

Il est permis de penser qu'ils seraient encore à Munich, s'ils avaient

servi des ambitions bavaroises, légitimes, et jugé d'elles du point de

vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays.

Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient

très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller

amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne

pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et

qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année,

plus de voix au socialisme et au républicanisme.

Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils

reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les

peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur

disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils

supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince

éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en

Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles

nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son

archaïsme la condamnait.

Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement

constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies

vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même

formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le

changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une

république. Mais parce que le principe familial est le fond même de

l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu

que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et

la monarchie reparaît. Ainsi va le monde.

L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du

monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien

n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur

terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le

peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses

rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante

sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par

la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à

jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure.

Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston,

croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la

Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver

imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite

cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la

plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.

On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en

diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme

boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse

gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du

corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et

solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de

transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas?

Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles

en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en

cortège, et précédé d'un maître de cérémonies.

Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était

très drôle.

La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la

Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé

royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait

celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un

cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier

certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de

rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés.

On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées,

précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des

écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture

princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si

l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient

voulu galamment y suppléer de leur personne.

Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs

de flambeaux, jusque dans la loge princière.

Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais

cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour

continuer les siècles abolis.

La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche,

avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré

par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une

parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la

trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté

quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à

la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder

le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à

l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse

_à la frégate_, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on

eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud.

Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en

Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour

l'étranger, et non pour l'échafaud.

La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a

massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice,

devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la

connaître.

*

* *

Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de

celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point

de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue

aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute

et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà

dit combien il fut bon pour moi.

Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine.

Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante,

très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage.

Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de

sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant.

Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait

pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et

le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le

paysage agreste, la bête et l'amazone.

Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés

de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une

robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une

guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage

du plus courtois des oncles.

Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et

charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que

celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne

pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois.

Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de

princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y

réunir les générations vivantes.

Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les

ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y

retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs

charges, ceux-là le fardeau des études.

Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même

et à s'égaler au commun des mortels.

L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont

privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le

public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il

les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être

«comme tout le monde».

Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent

à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité.

Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et

d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles.

Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans

n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les

mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en

plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique,

nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle

pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un;

médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui,

un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage

universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le

sort.

Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses

ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale

et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son

fils d'un oeil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la

vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et

quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille!

Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les

Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-soeurs les

Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique

différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour

de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille

ans de la compréhension du siècle.

Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau

familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la

Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le

bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des

unions princières.

Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de

Hesse, célébrées aussi à Cobourg.

Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif,

insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était

lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par

son penchant au rêve et à l'étrangeté.

Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de

Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de

prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit

le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait.

Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner,

ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur

l'assistance. Mystérieux avis du Destin.

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 27 / 54 题