Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps après son mariage
avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice
d'Allemagne, à la cour de Berlin.
Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. Non qu'elle fût, de
parti pris, méchante femme, mais son étroitesse d'esprit et ses
prétentions à la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un
juge exempt de bienveillance.
Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses devoirs domestiques et de
sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des
autres dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde et de
l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait édifier l'Allemagne.
Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette épouse et
cette mère, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une
magnifique famille.
Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de drames intimes, nul
conflit moral; tout semble se dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or,
aucun des enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta de
Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la considération des hommes. Et,
par pitié, je n'en dirai pas davantage.
J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de Guillaume Ier. Elle était
patriarcale. La vieille impératrice Augusta, infirme, apparaissait
corsetée, sanglée, installée sur un fauteuil que l'on menait aux salons
impériaux jusque derrière un rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle
de cour se formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle m'adressa
la parole en bon français. Guillaume Ier allait de l'un à l'autre,
simple et affable.
Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression d'un être bon, noble,
instruit, et sa femme, fille de la Reine Victoria, attirait par son
naturel ouvert et souriant, et sa vive intelligence.
Le comte de Bismarck et le maréchal de Moltke étaient les deux figures à
sensation de cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait
curieusement. M. de Bismarck faisait du bruit, parlait haut, et souvent
avec une grosse gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était gênant.
Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles et, pour ma part, je n'eus
aucune envie d'affronter ce sphynx.
Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume Ier et la cour
anglo-allemande et éphémère de Frédéric-le-Noble firent place à une cour
d'un autre genre. La pompe des représentations officielles fut élargie
et plus fréquente. Mais le nouvel empereur eut beau s'entourer d'un
appareil guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein
ramena toujours les cérémonies les plus solennelles de la dernière cour
de Berlin à de banales grandeurs.
A cette époque, l'impératrice avait de la peine à s'habiller et se
coiffer avec art. Il suffisait de la voir sur le trône pour qu'il fît
l'effet d'un fauteuil bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût.
Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon son rang. Je me parai
du mieux que je pus pour lui faire honneur.
Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais pas à l'entendre
me dire, en français, qu'il parlait excellemment, jusque dans ses
gallicismes les plus hardis:
--Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?
--A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement. Je suis la mode et
compose mes toilettes à mon idée.
--Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta et l'aider, pour ses robes.
La pauvre femme est toujours «fagotée comme l'as de pique».
Voilà comment, pendant une assez longue période, l'Impératrice
d'Allemagne s'est approvisionnée à Vienne, chez mes fournisseurs, de
toilettes auxquelles j'ai collaboré.
Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés, parce qu'elle a
une de ces grosses têtes difficiles à coiffer.
Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son mari par ce petit
service rendu à sa femme, qui m'en remerciait aimablement, quoiqu'il
fût, au fond, de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous rende.
Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient, comme on sait, perdu
leur duché, jadis danois, et tombé aux mains de la Prusse.
Pour marier le prince qui devait être, un jour, Guillaume II, M. de
Bismarck conseilla de lui donner Augusta de Schleswig, nature calme,
qu'il jugeait capable de compenser les emballements d'un jeune et ardent
époux.
Cette union avait le mérite politique d'associer d'une autre façon que
par le sabre les Holstein à la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux
yeux de l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse s'était emparé
de leur duché. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point.
La future impératrice, de haute taille et très blonde, n'était ni jolie
ni laide, et plutôt jolie que laide. On vantait sa piété. Mais il est
des vertus qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent se muer
en défauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein
qui, devenue impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le _Summus
Episcopus_, l'homme qui, manquant d'éclectisme, déraisonna promptement
sur Rome, la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût fallu le
retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations luthériennes,
mélangées d'invocations à Wotan et au dieu Thor.
Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruinés ou à peu près,
étaient pressés de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et,
premièrement, établir son frère Gunther, qui menait la vie d'un officier
allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II
arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas
d'enthousiasme.
Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que près des gens de cour.
Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur
que celle des fonds dont ils disposent.
Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de
l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il
entendait les affaires. Il a présidé certains Congrès en homme capable
de savoir et de dire.
Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître ses dons
pratiques. Il était nécessaire qu'il fît un beau mariage. Je l'avais vu
à ses débuts dans la vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était
pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.
Sa soeur poussait au mariage avec ma fille. L'idée en était venue, à
Berlin, pour la même raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt,
avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La fortune du Roi était, à
présent, incontestablement établie. On commençait à calculer ses
rendements futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard à
partager, un jour, entre trois héritières! Ces perspectives éveillaient
d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-là, un milliard, c'était encore
quelque chose.
Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, son père et moi, nous
en étions au chapitre douloureux de la rupture définitive probable. Je
la voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné les scandales.
Nous devions séjourner un an hors de Vienne. Nous partîmes pour la
Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où
j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le
Prince, mon mari, tout le premier, en était. Ma maison était la sienne.
Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait pas que de m'être
pénible, et je ne pense pas que la mienne lui fût agréable. Aux heures
difficiles, je trouvais près de ma fille de constantes consolations. Sa
mère était tout pour elle; mon enfant était tout pour moi. Au moins,
Dora était mienne, et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, je la
retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma
tendresse.
Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche
des Hohenzollern, et à l'influence que la cour de Berlin allait prendre
sur Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me dérober au devoir de
tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idéal et de
dévouement qui, après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé ma
vie.
Je n'y contredis nullement: selon les règles ordinaires du monde, sa
présence, alors, sur la Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances
traditionnelles, respectables.
Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations
que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes
instances de femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à la
merci de l'homme qui était encore son mari, le comte Geza Mattachich se
trouvait sur la Côte d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans
mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage
près des Princesses royales, je prie de considérer que mon futur gendre
le trouvait fort bon.
Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.
Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie,
et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que
son courtois envoyé eut la chance d'arranger.
Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant son mariage, et surtout
la laisser à Vienne dans ce palais Cobourg d'où j'étais partie en disant
aux domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, que je n'y
rentrerais plus.
Je craignais l'influence de ce milieu, où mon malheureux fils fut, plus
tard, perdu et mené, par l'inconduite, à finir ses jours atrocement.
Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en
reniant sa mère. Dora resterait donc près de moi.
Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle fût présentée à sa
future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la
laissais partir quelques jours, accompagnée de sa gouvernante. Je pris
acte du serment, et je permis à Dora ce voyage.
Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le début déclaré du
complot dont les sombres péripéties allaient se précipiter.
Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les
journaux dans la maison de fous de Doebling, à Vienne, où l'on venait de
me jeter.
Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, et le plus vil:
celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien
comprendre.
Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage
des aliénés. La folie est contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car,
folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, mineure, je n'avais
plus la capacité civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce
qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder à
disparaître. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte,
chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une
pareille fortune que j'abandonnerais certainement à des mains ennemies,
et qui serait dilapidée?
On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient
trouvés d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se
venger des sentiments qu'il m'inspirait.
De son côté, la vengeance ne pouvait se borner à moi-même. Elle devait
atteindre et briser le comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on
lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon
bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des
supériorités de coeurs, des élans d'âmes, des aspirations vers l'idéal
échappent à leur misérable compréhension de la vie, et ils appellent
infamie ce qui est sacrifice.
Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le
nécessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui
pourrait, sans peur et sans reproche, comparaître devant un tribunal de
soldats, soit enfin connue.
Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame inouï des persécutions
incessantes dont, jusqu'à la victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir
depuis 1897, les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent
l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences,
diffamations et calomnies qui auraient dû me perdre à jamais, si,
d'instinct, l'opinion publique ne s'était révoltée.
Et elle ne savait rien du dessous des choses!
Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La justice est lente, mais
elle vient.
Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux aliénistes
autrichiens, se refusant à me reconnaître folle, on trouva enfin, en
Allemagne, une maison de fous où m'enfermer pour toujours: «Complice du
crime, tu en subiras le châtiment.»
Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une créature
consciente dans l'abîme de la folie, devait être capable d'autres
abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.
C'est fait.
Le même coup a frappé la compagne de sa vie, si dure aux fautes des
autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrétienne. Elle
seule, ennemie de son prochain, eût suffi à déchaîner la guerre, car le
pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolérance.
On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a
été qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse
luthérienne, dévorée de l'envie de dominer, de régir, d'opprimer.
La négation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix.
Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait
l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point.
On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection.
Les catholiques, non moins généreux que les socialistes, sincères,
quoique pour la plupart indifférents au divin, devraient donner
l'exemple des rapprochements nécessaires. Les évêques auraient un grand
rôle à jouer. Des Congrès religieux, des pèlerinages illustres
pourraient être des lieux de rencontre.
Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des
Français s'unir devant le même Dieu de bonté, dans une même foi et une
même espérance et, par amour de sa Loi, échanger le baiser de paix.